IL
Concile d'Ephèse.
Ce sont des paroles vraiment dignes de mémoire, que celles qu'adressa le Pape S. Célestin à Théodose le Jeune dans une lettre écrite à cet empereur, pendant la célébration même du Concile d'Ephèse. Le Souverain Pontife trace à l'empereur les devoirs d'un prince chrétien envers l'Eglise ; il lui rappelle qu'il doit faire passer les intérêts de la foi chrétienne avant ceux de l'état et avoir encore plus à cœur la paix de l'Eglise que la sécurité matérielle des peuples. Il lui fait observer, à cet effet, que la prospérité d'un empire n'est qu'une conséquence immanquable de l'observation de la loi de Dieu, et que tout ce qui contribue à
la paix de l'Eglise et au règne de la religion contribue aussi au salut de l'Etat : Pro vestri enim (c'est ainsi qu'il s'exprime) imperii sainte gerùur quidquid pro quiète Ecclesiae vel Sanctae Religionis observanlia laboratur.
L'expérience a démontré depuis combien cette manière de raisonner est juste. L'Orient, à partir du temps de Constantin, a prouvé que si les empereurs de Byzance, au lieu de s'ingérer dans le gouvernement de l'Eglise et de favoriser les ennemis de la foi, avaient soutenu l'autorité suprême de l'Evêque de Rome et protégé la liberté des Conciles, ils n'auraient point été exposés à tant de soulèvements populaires, ni à tant de trahisons, ni à tant de dangereuses conspirations que l'histoire byzantine enregistre à chaque instant dans ses pages.
Le Concile même d'Ephèse, dont nous nous occupons, donne raison au Pape S. Célestin, puisqu'à la fin l'empereur Théodose se vit réduit à prier, pour ainsi dire, le grand Cyrille de s'employer à rétablir la paix des esprits, parmi les Evêques d'Orient. Mais n'anticipons rien et voyons comment les choses se passèrent au Concile d'Ephèse.
S. Cyrille d'Alexandrie reçut du Pape S. Célestin la mission de présider le Concile œcuménique, qui devait se tenir à Ephèse, ville de l'Asie Mineure, réduite aujourd'hui à quelques pauvres
maisons formant un village nommé Aiasaloué, tandis qu'elle pouvait alors être appelée par Etienne de Byzance, Epiphaneslate. L'empereur Théodose, en ce qui dépendait de lui, donna toute facilité aux Evêques de se rendre aux instances du Pape, aux exhortations de S. Cyrille et aux désirs exprimés par les moines, (qui avaient à leur tête S. Basile et qui exerçaient alors une grande influence sur la société), en se réunissant dans cette ville pour y examiner définitivement la cause de Nestorius.
Si Théodose le Jeune, prince doué d'ailleurs de bonnes qualités, ne s'était point laissé circonvenir par d'habiles flatteurs et par d'ambitieux courtisans, qui se laissaient eux-mêmes aisément corrompre par les dons et les promesses de quelques intrigants; et s'il avait toujours écouté la voix de sa sœur Pulchérie, le Concile d'Ephèse aurait pu rendre, en très-peu de temps, la paix à l'Eglise d'Orient. Mais dès la convocation même du Concile, un élément dissolvant s'y introduisit avec un certain nombre d'hommes attachés à la cour impériale et dont la présence devait avoir de funestes conséquences. Nous allons résumer brièvement les faits.
Ce fut à la Pentecôte de l'an 431 que s'ouvrit le Concile d'Ephèse, auquel le Pape Célestin avait été instamment prié par l'empereur d'intervenir et
auquel avaient été également invités, par des lettres impériales adressées à chacun d'eux: S. Cyrille Evêque d'Alexandrie, Jean d'Antioche, ami de jeunesse de Nestorius, Rufus Evêque de Thessalonique, Juvénal de Jérusalem et Capréolus Evêque de Carthage. Et comme la réputation du grand Evêque d'Hippone , Augustin, s'était répandue dans tout l'empire, Théodose avait voulu aussi l'inviter directement, par une lettre pleine d'affection, à assister au Concile; mais le Saint Docteur venait précisément d'aller recevoir au ciel la double récompense promise par Jésus-Christ aux pénitents et aux défenseurs de la foi catholique.
En outre l'empereur envoya au Concile le comte Candidien, muni d'instructions, en vertu desquelles il devait : 1° écarter les laïques et les moines, afin que les Evêques pussent émettre leurs suffrages en toute liberté ; 2° ne point laisser traiter par le Concile d'autres matières avant celle du dogme catholique ; 3° ne point permettre aux Evêques de partir avant la fin du Concile; 4° ne point intervenir dans les discussions théologiques, mais laisser au contraire pleine et entière liberté à l'Episcopat catholique réuni en Concile.
Les Evêques ne tardèrent point à s'apercevoir que Candidien favorisait secrètement Nestorius, qui était favorisé aussi, mais plus ouvertement, par un certain comte Irénée, venu à Ephèse sans l'autorisa-
tion de Théodose, et jouissant d'un grand crédit. Irénée s'était rendu à Ephèse précisément pour y renforcer, par son influence, l'autorité et la doctrine de l'hérésiarque son ami, et il fut cause, comme nous le verrons, de tous les revirements du trop crédule empereur dans la controverse nestorienne. Lorsque les Evêques furent tous arrivés a Ephèse, à part Jean Evêque d'Àntioche et un certain nombre d'autres Evêques orientaux, demeurés, ce semble, aux aguets dans l'intérêt de Nestorius, (quoiqu'Evagrius essaie de les disculper), on déclara le Concile ouvert. S. Cyrille revêtu des habits pontificaux prit le siège de président, non-seulement parce qu'en qualité d'Evêque d'Alexandrie, il était, selon le VIe Canon deNicée, après l'Evêque de Rome, le premier en dignité parmi les Evêques d'Orient, mais encore parce que, délégué par le Pape S. Célestin pour le représenter et être son Vicaire au Concile, il devait occuper la première place et siéger au-dessus de tous les autres Patriarches. Selon Marius Mercator, les Evêques rassemblés à Ephèse étaient au nombre de 274. Nestorius, accompagné de dix Evêques ses amis et ses adhérents, avait quitté Constantinople et s'était rendu a Ephèse. L'Evêque de Cartilage, Capreolus, n'avait pu venir en personne, à cause de l'invasion des Vandales, et il avait envoyé à sa place le diacre Bessula, avec une lettre qui fut lue en plein Concile. Cette assemblée d'Eve-
ques était en quelque sorte la fleur de la science et du courage chrétiens; beaucoup de ses membres étaient déjà illustres par la sainteté de leur vie. S. Cyrille aurait suffi à lui seul pour immortaliser le Concile. La grande figure historique de Cyrille y représentait en effet la foi catholique, l'autorité de l'Eglise, l'intrépidité d'âme qui est le propre d'un Evêque, le sentiment du devoir enfin, élevé à sa plus haute expression. On attendit en vain pendant seize jours Jean d'Àntioche, dont le retard parut justement suspect aux Pères, et le Concile se mit à l'œuvre, après avoir constaté le refus de comparaître opposé par Nestorius aux intimations qui lui furent faites. Nestorius en effet se tenait renfermé dans son habitation, vigilamment gardée par les soldats de Candidien, qui repoussaient avec leurs masses d'armes quiconque se présentait de la part du Concile et tentait de pénétrer dans le palais. On ne pouvait mieux inaugurer les actes de cette auguste assemblée, après la citation faite à Nestorius, que par la lecture du Symbole de Nicée. Les Pères en agirent ainsi, afin qu'en comparant la doctrine de Nestorius avec les vérités dogmatiques contenues dans ce Symbole, chacun sût immédiatement de quel côté se ranger dans la cause de l'hérésiarque; et aussi afin que les Evoques professant la foi de Nicée demeurassent seuls au Concile, tandis que les dissidents en seraient ex-
puisés. S'étant assuré ainsi de l'orthodoxie de ses membres, le Concile voulut que l'on donnât lecture de la lettre de l'empereur Théodose. On lut ensuite plusieurs autres lettres, et d'abord la deuxième lettre de S. Cyrille à Nestorius, laquelle fut déclarée conforme à la foi de Nicée ; on lut en second lieu la réponse de Nestorius à S. Cyrille. Cette réponse révèle dès les premiers mots le caractère de Nestorius ; elle commence ainsi : Admirabilium lit 1er arum luarum conlumelias. Les Pères d'Ephèse, après la lecture de cette lettre, déclarèrent Nestorius hérétique. Ils voulurent ensuite'prendre connaissance de la lettre du Pape S. Célestin à Nestorius et de la lettre Synodique de S. Cyrille a l'hérésiarque. On en vint ensuite à l'examen des témoins, et il fut prouvé que Nestorius n'avait obéi ni aux monitions de S. Cyrille ni à celle du Pape Célestin, et qu'il avait, au contraire, persévéré à prêcher son hérésie. Bien plus, par la déposition de Théodote d'Àncyre et d'Àcace de Mélitène, les Pères d'Ephèse acquirent la certitude que ces deux Evêques avaient entendu eux-mêmes Nestorius proférer de sa propre bouche les blasphèmes qu'on lui attribuait. Le Concile ne s'en tint point là; il voulut qu'on fit publiquement la lecture des passages tirés des Saints Pères et réfutant d'une manière triomphante les erreurs de Nestorius. De plus, afin que l'hérésie fut constatée de toutes les façons,
on lut divers passages extraits des écrits de Nestorius et qui contenaient les propositions blasphématoires de la nouvelle doctrine.
Enfin, après que l'on eût épuisé ainsi tout ce qui était à lire et à examiner, les Pères réunis en Concile conformément aux Canons de l'Eglise, et comme ils s'expriment eux-mêmes, en vertu de la lettre Sanctissimi Patris et comministri Coeleslini Romande Ecclesiae Episcopi, anathématisèrent Nestorius, le déclarèrent déposé du siège de Constantinople et lui communiquèrent la sentence en la lui adressant sous ce titre : Nestorio, novo Judae. En même temps ils écrivirent au clergé et aux administrateurs de l'Eglise de Constantinople, pour leur notifier la déposition de Nestorius et leur recommander de veiller aux intérêts qui leur étaient confiés, jusqu'à l'élection du nouvel Evèque. En dernier lieu ils expédièrent les Actes du Concile au Pape S. Célestin.
Nestorius, comme on le pense bien, après avoir reçu la sentence de sa condamnation par le Concile, ne demeura point inactif. Il rassembla toutes les forces dont il disposait, et appela à son secours ce que nous pourrions nommer son corps de réserve, c'est-à-dire Jean Patriarche d'Antioche avec les Evêques de son parti ; et d'accord avec Irénée, son ami intime, qui était tout-puissant à la cour, soutenu en outre par Candidien, commandant des
troupes et envoyé de l'empereur à Ephèse, il réussit à susciter des difficultés et des embarras sans nombre aux Evêques. Abusant de la bonté de Théodose même, il porta ce prince à s'arroger une autorité qu'il ne possédait point, et mit aux prises le pouvoir civil avec le pouvoir ecclésiastique, commettant ainsi un attentat formel contre la liberté de l'Eglise. Il contraignit enfin les Evêques qui avaient pris part au Concile ta défendre leur conduite devant l'empereur, ce qu'ils firent d'ailleurs, non en vertu d'une obligation réelle, mais afin d'obtenir par ce moyen que la puissance impériale laissât un libre cours aux décisions du Concile, et qu'elle en facilitât au besoin et protégeât l'exécution.
Jetons un coup d'œil sur les péripéties de ce drame. Nestorius protesta donc immédiatement contre la sentence par laquelle les Pères d'Ephèse l'avaient condamné. Il écrivit à l'empereur pour se défendre. Sa lettre fut chaudement appuyée par une lettre de Candidien à Théodose. Dans cette lettre il était dit, contrairement à la vérité, que le Concile avait procédé d'une manière tumultueuse; qu'il avait agi sous l'empire de la passion et cédé à la haine que ceux qui le composaient nourrissaient depuis longtemps contre Nestorius; enfin que pour condamner ce dernier sans rencontrer d'opposition, les Pères d'Ephèse n'avaient point voulu attendre l'arrivée de Jean Patriarche d'Antioche et des autres Eve-
ques orientaux. Les Pères d'Ephèse écrivirent de leur côté à l'empereur, en lui envoyant les Actes du Concile; mais par l'artifice et la fraude des courtisans ces Actes ne parvinrent point entre les mains de Théodose. Sur ces entrefaites, Candidien agissait secrètement contre le Concile et en faveur de Nestorius, usant de violence envers le premier tandis qu'il recommandait le second à la faveur de la cour.
Les esprits étaient ainsi excités d'une part à l'indignation et de l'autre à la vengeance, lorsque le rusé retardataire, Jean d'Antioche, arriva à Ephèse suivi de vingt-sept Evêques orientaux et d'une escorte considérable. Ayant appris la sentence rendue contre son ami Nestorius, il s'emporta hautement et dans sa colère ne voulut point recevoir les Evêques qui venaient le trouver de la part du Concile, afin de lui donner connaissance de ce qui s'y était passé. Les soldats qui gardaient son palais repoussaient brutalement quiconque se présentait au nom du Concile, imitant en cela leurs compagnons, qui avaient fait preuve auparavant d'un courage semblable, lorsqu'il s'agissait d'empêcher les Evêques, c'est-à-dire des hommes inoffensifs et sans armes, de parler à Nestorius. Mais pour mieux défendre celui-ci, Jean voulut prendre une revanche du Concile, et réunit en Synode les Evoques qu'il avait amenés, auxquels se joignirent ceux des Evêques
— 1 58 — présents à Ephèsequi étaient favorables à l'hérésie. Nestorius prit personnellement une part active à ce conciliabule, dont le but principal était de renverser du même coup l'autorité de S. Cyrille et celle de Memnon Evêque d'Ephèse: de S. Cyrille comme représentant de l'Egypte et Vicaire du Siège Apostolique, de Memnon comme exerçant son influence sur un nombre considérable d'Evèques. En conséquence le conciliabule décréta la déposition de S. Cyrille et celle de Memnon, et les nouveaux schismatiques déclarèrent qu'ils ne voulaient plus communiquer, dans la célébration des Saints Mystères, avec les autres Evêques qui étaient au nombre d'environ deux cents. Ce conciliabule, sans la protection que lui accordèrent Candidien et Irénée , n'aurait provoqué chez tout le monde que le mépris. De quel front, en effet, environ quarante Evêques (car c'était là le nombre des membres du conciliabule) osaient-ils en condamner deux cents, qui avaient à leur tête le représentant du Pontife Romain? En vertu de quelle autorité déposaient-ils S. Cyrille, Patriarche d'Alexandrie et, ce qui est plus encore, Vicaire du Siège Apostolique? Sans aucune autorité, au mépris de toutes les règles canoniques et uniquement pour satisfaire leur passion, ils foulaient aux pieds tout principe de justice et se seraient rendus simplement ridicules, s'ils n'avaient point été en même temps dangereux.
Ayant ainsi assouvi sa haine et vengé Nestorius, Jean consentit alors à recevoir les Evêques envoyés par le Concile, mais seulement clans le but de les exposer aux injures, voire même aux coups que leur distribuèrent gratuitement les Evêques orientaux et le comte lrénée lui-même. A cette nouvelle, les Pères d'Ephèse déclarèrent Jean séparé de leur communion, jusqu'à ce qu'il se fût justifié. Scandaleux spectacle présenté par un Evêque et un Patriarche d'Orient, Nestorius et Jean, se mettant ainsi en opposition avec les représentants de toute l'Eglise ! Ils ne pouvaient cependant point se glorifier de leur puissance; puisqu'elle ne reposait sur aucun fondement légitime et qu'elle était si peu en harmonie avec leur caractère Episcopal. Ils avaient eu recours au pouvoir civil, lorsqu'ils s'étaient vus condamnés par le pouvoir ecclésiastique, imitant ainsi la conduite tenue en tout temps par les ennemis de la foi catholique et de l'autorité suprême des Papes. Ils flattaient les gouvernants et les courtisans, uniquement pour en faire des instruments de leurs vengeances, mais en définitive plus encore au détriment du pouvoir civil qu'au détriment du pouvoir de l'Eglise. Car ceux qui flattent ainsi le pouvoir civil aux dépens de l'Eglise ont toujours été, sont et seront^toujours les vrais démolisseurs des trônes. Aussi devrait-on graver sur chacun de ceux-ci les paroles de S. Célestin
à Théodose, rapportées par nous plus haut. Car, en les lisant souvent, ceux qui gouvernent se mettraient en garde contre les incrédules qui persécutent l'Eglise afin de pouvoir donner un libre cours à leurs passions, et aussi contre les hypocrites qui rendent le joug suave de Jésus-Christ dur et insupportable et éloignent ainsi de l'Eglise, seul organe infaillible de la vérité et de la justice, la multitude de ceux dont les regards s'arrêtent à la superficie des choses.
Si Théodose avait bien connu les courtisans qui l'entouraient, il n'aurait point cédé à leurs menées, et il n'aurait point ajouté foi aux lettres que lui adressèrent Nestorius et Candidien. 11 n'aurait par conséquent pas désapprouvé, comme il le fit, la sentence portée contre Nestorius, ni même fait une obligation aux Pères du Concile de ne point quitter la ville sans avoir auparavant défini la matière dogmatique en question. Cette manière d'agir était indigne d'un empereur chrétien et ne peut s'excuser qu'en attribuant à Théodose une simplicité égale à la malice des Nestoriens. Les Evoques Nestoriens, enhardis par la lettre impériale, s'occupèrent aussitôt d'établir à Ephèse un nouvel Evêque, à la place de Memnon déposé par eux, et ils y auraient réussi, si les Evoques catholiques n'avaient point fermé à temps l'Eglise où devait se faire la consécration.
Si Théoclose n'avait point eu un esprit aussi versatile et aussi accessible à toute sorte d'insinuations, il aurait pu mettre un terme à la question du nestorianisme, simplement en reconnaissant la déposition de Nestorius par le Concile et en réprouvant ce que le conciliabule avait prétendu décréter contre S. Cyrille et contre Memnon. Mais la fourberie du comte Irénée, si elle ne put réussir à rendre l'empereur entièrement favorable à Nestorius, remporta cependant une victoire, en le maintenant d'abord irrésolu et en l'empêchant ainsi de rien décider contre Nestorius, malgré une nouvelle lettre écrite h Théodose par les Pères du Concile. Ensuite, les insinuations perfides, non-seulement d'Irénée, mais encore des autres courtisans faisant partie du complot nestorien, sans pouvoir triompher entièrement des dispositions de l'empereur, obtinrent néanmoins, en haine du Concile, que la déposition de S. Cyrille et celle de Memnon seraient reconnues, puisqu'il semblait impossible d'amener Théoclose à annuller celle de Nestorius. La décision de l'empereur ne tarda point à être notifiée à ceux qu'elle concernait. S'arrogeant donc une autorité qui ne lui appartenait d'aucune manière, Théodose confirma la déposition de Nestorius, celle de S. Cyrille et celle de Memnon et de plus annulla tout ce qu'avaient fait, et les Pères d'Ephèse, et les Evoques qui avaient pris part au conciliabule de Jean
vol. i. 11
d'Àntioche. ïl donnait, de la sorte, raison et tort à la fois aux deux parties. Le ridicule d'une pareille décision montre, non-seulement quelle était la faiblesse de caractère de Théodose, mais encore combien ceux qui gouvernent sont facilement induits en erreur, toutes les fois qu'ils écoutent la voix des courtisans qui les encouragent à excéder les limites de leur pouvoir. La déposition de Nestorius n'impliquait que la condamnation d'une hérésie, tandis que la déposition de S. Cyrille et celle de Memnon impliquait la condamnation du Symbole de Nicée. C'est ainsi que le trop simple Théodose, principalement d'après les conseils d'Irénée, se déclarait, par la sentence même qu'il venait de rendre, protecteur de la foi et de l'hérésie en même temps ! Chacun s'imagine facilement l'impression pénible que dut produire dans l'esprit des Pères d'Ephèse le rescrit impérial. Mais leur douleur s'accrut bien davantage quand le légat de l'empereur, après avoir confié la garde de Nestorius à Candidien, osa consigner au comte Jacques la personne du grand Cyrille et celle de l'intrépide Memnon.
Cet événement démontre, jusqu'à la dernière évidence, d'une part que Théodose, au fond, était ennemi de l'hérésie, et d'autre part que sa bonté naturelle s'était laissé surprendre par de perfides courtisans, qui lui avaient caché la vérité des faits et qui l'avaient empêché de prendre connaissance
lui-même des lettres et des documents envoyés par les Pères d'Ephèse. Ceux-ci ne purent s'expliquer autrement la persécution de l'empereur et demeurèrent persuadés que leurs relations et leurs lettres, adressées à Théodose, n'étaient pas même parvenues à Gonstantinople.
La puissance, l'habileté, et ajoutons aussi l'audace des partisans que Nestorius possédait à la cour, étaient en effet telles qu'ils empêchaient toute communication du Concile avec le clergé et les moines de Constantinople, ainsi qu'avec les Evoques Marius et Potamon et les prêtres Timothée et Euloge, tous quatre délégués des Pères d'Ephèse. Ces derniers avaient le plus grand intérêt à ouvrir les yeux à l'empereur, à lui faire connaître la conduite du Concile ainsi que les artifices, les mensonges et les calomnies des Nestoriens, et surtout à obtenir que Théodose lût lui-même les documents authentiques. Car les comtes Candidien, Jean et Pallade, envoyés successivement à Ephèse pour faire parvenir à l'empereur des informations exactes, avaient plus servi la cause de Nestorius, grâce aux intrigues d'Irénée, que l'honneur de leur souverain. Mais comment s'y prendre? Par quel moyen les Pères pouvaient-ils faire remettre entre les mains de Théodose les pièces justificatives du Concile, gardés eux-mêmes à vue, comme ils l'étaient à Ephèse, par les favoris du prince, et se voyant intercepter toute communication
avec Constantinople par les autres adhérents de Nestorius? Mais on le sait : vexalio dal intell ectum. Une ruse innocente et une procession extraordinaire leur firent obtenir ce qu'ils désiraient. Les lettres du Concile, enroulées dans l'intérieur d'un bâton creux furent portées à Constantinople par un messager sûr, déguisé en mendiant. Les Evêques délégués et le clergé de cette dernière ville comprirent alors toutes les précautions qu'avaient dû prendre les Nestoriens, pour empêcher que la vérité des faits ne vînt à la connaissance de Théodose. Afin donc d'informer l'empereur de ce qui en était réellement, S. Dalmace, Abbé, qui était resté quarante-huit ans sans sortir de sa clôture, se mit à la tète d'une procession composée de moines et se dirigea de la sorte vers le palais impérial, où il put remettre à Théodose lui-même les lettres envoyées d'Ephèse et lui exposer le véritable état des choses. L'excellent empereur fut profondément touché de cette démarche du vénérable vieillard, et levant les yeux au ciel, il remercia Dieu de lui avoir fait connaître la vérité et se montra satisfait de tout ce que le Concile d'Ephèse avait décidé. Mais pour ne laisser lieu à aucun doute, pour mettre un terme définitif à cette épineuse controverse, pour mieux calmer les esprits profondément agités et pour n'être plus exposé aux tromperies des comtes du palais, il voulut que sept Evêques,
pris parmi les Pères du Concile, et sept Evêques nestoriens vinssent lui rendre compte de tout ce qui s'était passé. A cet effet , il se transporta en personne à Chalcédoine, où, dans la villa Rufiniana, il reçut plusieurs fois les représentants du Concile et ceux du parti nestorien, et après les avoir entendus souvent il reconnut enfin et complètement la vérité, et donna son assentiment plein et entier au jugement rendu par le Concile contre Nestorius. Il consentit en outre à ce que l'on consacrât un nouvel Evêque de Constantinople en remplacement de Nestorius déposé.
On ne saurait dépeindre la joie des Pères d'Ephèse, lorsqu'ils apprirent que Théodose prêtait main-forte, par son autorité, aux décisions du Concile, ils s'empressèrent alors de consacrer Evêque de Constantinople Maximien. C'était un prêtre d'un esprit peu étendu et d'une science médiocre, mais d'une conduite irrépréhensible, et en grande estime pour cette raison auprès des moines, parmi lesquels il vivait, et auprès du clergé de la ville. La consécration du nouvel Evêque eut lieu le 25 Octobre. En vain les Evêques nestoriens demeurés à Chalcédoine s'efforcèrent-ils de l'empêcher, Théodose tint bon et tout ce qu'il leur accorda fut de pouvoir s'en retourner à leurs Eglises respectives. Ainsi se termina ce grand drame historique, fécond en tant d'enseignements.
§• ni.
Des sept Sessions du Concile d'Ephèse.
Il ne sera, sans doute, pas désagréable au lecteur d'avoir sous les yeux un résumé historique de tout ce que firent les Pères au Concile d'Ephèse.
Les Sessions de ce Concile général furent au nombre de sept, comme nous l'apprend le récit des Actes rapportés par Labbe.
Session Pe
Dans la Ire session il était bien naturel que l'on s'occupât avant tout de la cause de Nestorius, puisque c'était surtout dans ce but que les Evoques s'étaient réunis à Ephèse, par l'autorité du Pape S. Célestin et sous la protection de l'empereur Théodose le Jeune.
Le 7 Juin 431, à l'époque de la Pentecôte, les Pères d'Ephèse, se réunirent, sous les auspices du Saint-Esprit, dans l'Eglise dédiée ta la B. Vierge Marie, ayant à leur tête S. Cyrille, Patriarche d'Alexandrie, représentant le Pontife Romain. On lut d'abord solennellement le Symbole de Nicée, afin que l'on pût voir, dès le principe, si les doctrines soumises à l'examen du Concile s'accordaient ou non avec ce Symbole, et aussi afin que les Evêques
adhérant à ce dernier fissent seuls partie du Concile et que les autres en fussent exclus.
On lut ensuite plusieurs lettres et divers documents, déjà indiqués dans le § précédent, mais que nous allons énumérer ici par ordre.
La première lettre lue dans le Concile fut celle de Théodose; ensuite on lut celle de S. Cyrille, celle de Nestorius et celle du Pape S. Célestin. La lettre de S. Cyrille était sa seconde à Nestorius; le Concile la déclara entièrement conforme au Symbole de Nicée. 11 n'en fut plus de même de la lettre de Nestorius à S. Cyrille; elle fut rejetée par tous les Pères comme hérétique. Cette lettre était d'ailleurs loin d'être convenable à l'égard du S. Patriarche, comme les premiers mots qu'elle renferme le font assez voir : Admirabilîum litterarum luarum contumelias. La lettre du Pape S. Célestin à Nestorius est surtout remarquable par son ton de sollicitude paternelle. Les Pères examinèrent aussi la docte lettre Synodique à Nestorius, écrite par S. Cyrille l'année précédente, 430, à la suite du Synode d'Alexandrie, et consignée à Nestorius lui-même par les Evoques députés à cet effet par le Synode même. Les Pères voulurent ensuite entendre les dépositions des Evêques, qui affirmaient que Nestorius ne s'était rendu, ni aux exhortations de S. Cyrille, ni aux ordres du Pape S. Célestin, ni aux injonctions du Synode d'Ale-
xandrie, mais qu'il avait au contraire soutenu publiquement et avec une nouvelle énergie son hérésie dans ses sermons. Non contents de s'être entourés de tant de témoignages, les Pères voulant rendre encore plus évidente la culpabilité de Neslorius, écoutèrent les dépositions d'Àcace de Melitène et de ïhéodote d'Ancyre, qui assuraient avoir entendu Nestorius proférer des paroles blasphématoires contre la B. Vierge et contre N. S. Jésus- Christ.
Enfin, pour rendre leur jugement absolument inattaquable, les Evèques firent lire des passages et des sentences tirés des écrits des SS. Pères et déclarant la doctrine de l'Eglise sur la Personne de N. S. Jésus-Christ. On confronta ensuite cette doctrine avec des extraits choisis parmi les écrits de Nestorius, de manière à faire ressortir l'opposition des deux enseignements. Après avoir cité inutilement l'hérésiarque à comparaître au Concile, il ne restait plus aux Pères d'autre formalité légale à remplir. Il était donc nécessaire d'en venir à prononcer formellement la sentence, et le Concile, la rendit solennellement, en excommuniant Nestorius et en le déposant du siège de Constantinople, comme nous l'avons rapporté plus haut lorsque nous avons parlé des lettres adressées par les Pères d'Ephèse au clergé de Constantinople, au Pape S. Célestin et à l'empereur Théodose.
— 1 co —
Session IIe
Le Pontife Romain voulant donner à ce Concile toute l'importance possible et désirant aussi que les Evêques d'Occident y prissent part au moyen de leurs délégués, envoya lui-même à Ephèse, en qualité de légats du Saint Siège et en même temps comme représentants des Evêques d'Occident, les deux Evêques Arcadius et Project, ainsi que Philippe prêtre de l'Eglise Romaine, munis de lettres de créance et porteurs d'autres lettres pour S. Cyrille et pour l'empereur Théodose. Ces légats se présentèrent au Concile, lors de la seconde session, qui se tint le 10 Juillet. Ils remirent aux Pères la lettre que le Pape leur adressait, et après que lecture en eut été faite le Concile acclama par les paroles suivantes le Pape S. Célestin : Novo Paulo, Caelestino Custodi fidei, Caeleslino cum Sijnodo concordi, Caeleslino universa Synodus grattas agit. Les légats demandèrent alors communication des Actes du Concile.
Session IIP
Le 11 Juillet tous les Evêques se réunirent avec les légats du Pape clans l'Eglise de Slc Marie. Les légats qui avaient pris connaissance de tout
ce qui avait été fait par les Pères dans la cause de Nestorius, lors de la Ire Session, non-seulement accédèrent à la sentence rendue, comme représentants des Evoques d'Occident, mais de plus l'approuvèrent au nom du Pape S. Célestin. En conséquence les Pères écrivirent à Théodose et l'informèrent de l'arrivée des légats du Saint Siège, ainsi que de l'approbation et de la confirmation donnée par eux à la sentence rendue contre Nestorius. Ils priaient ensuite l'empereur de favoriser l'ordination du nouvel Evêque de Constantinople. Le Concile donna aussi avis au clergé de cette ville de tout ce qui s'était fait dans cette troisième séance.
Session IVe
Jean d'Antioche avait déposé dans son conciliabule S. Cyrille et Memnon. Cet acte de schisme ne pouvait passer inaperçu, ni de la part des Evêques qu'on prétendait déposer, ni de la part des Pères d'Ephèse. S. Cyrille et Memnon présentèrent donc au Concile, dans la IVe Session, tenue le 16 Juillet, un recours contre Jean d'Antioche et son conciliabule. Jean fut légalement cité par les Pères, au moyen de trois Evêques, auxquels l'accès auprès du Patriarche fut interdit par les soldats. Alors les Pères, d'une voix unanime, déclarèrent absolument nul et sans valeur le décret
de déposition porté contre S. Cyrille et contre Memnon par le conciliabule de Jean.
Session Ve
S. Cyrille, après la défense de la foi catholique, avait aussi à cœur la défense de son propre honneur; et le voyant attaqué par les calomnies de Jean d'Antioche, qui accusait le saint Evêque de partager les erreurs d'Apollinaire, il porta plainte devant le Concile contre son calomniateur, le 17 Juillet, dans la Ve Session. Et afin d'ôter désormais tout prétexte de soupçonner sa foi, après la publication du libelle écrit par Jean contre lui, il condamna devant tout le monde l'hérésie d'Apollinaire et toutes les autres hérésies quelles qu'elles fussent. Il demanda que Jean fût sommé formellement, ou bien de prouver devant le Concile la vérité de ce qu'il avait avancé, ou bien de subir le châtiment que méritait une si atroce calomnie. Jean se refusa à recevoir les Evoques chargés de le citer à comparaître devant le Concile ; le Concile alors excommunia Jean, comme contumace, et avec lui les Evêques d'Orient qui faisaient partie de son conciliabule. Les Pères donnèrent connaissance de cette excommunication à l'empereur ainsi qu'au Pontife Romain, en informant ce dernier qu'ils approuvaient de leur côté la déposition des Evêques Pélagiens décrétée par le Synode de Rome.
Session VIe
Vers la même époque deux prêtres nestoriens, Anaslase et Photius, avaient envoyé dans le diocèse de Philadelphie Jacques et Antoine, prêtres eux aussi, pour recueillir des signatures en faveur d'un Symbole de foi composé par Théodore de Mopsueste et que l'on présentait même aux Quartodécimans qui voulaient se soumettre aux décisions des canons de Nicée. Le prêtre Gharisius, économe de l'Eglise de Philadelphie, avait refusé de souscrire ce Symbole, et Théophane son Evêque, à cause de cela, l'excommunia. Gharisius en appela au Concile d'Ephèse, exposa ses raisons et demanda d'être rendu à la communion. Les Pères connaissaient bien la doctrine enseignée par Théodore de Mopsueste, et ils pouvaient par conséquent apprécier à sa juste valeur le nouveau Symbole qui était conforme à cette doctrine. Ils approuvèrent donc la conduite de Gharisius, le rendirent à la communion, condamnèrent le Symbole de Théodore et défendirent que l'on fit dans la suite aucune adjonction ou commentaire au Symbole de Nicée. Cette VIe Session eut lieu le 22 Juillet.
Session VIIe
Le 31 Août eut lieu la VIIe et dernière Session du Concile. On s'y occupa d'un recours formé
par les Evêques de l'île de Chypre contre le Patriarche d'Antioche, qui, à ce qu'ils assuraient, prétendait que la consécration des Evêques de l'île lui appartenait, empiétant ainsi sur les droits de la Province. Cette querelle était devenue extrêmement vive à l'occasion de la mort de l'Evoque Troïle, survenue peu de temps auparavant. Les Pères d'Ephèse examinèrent les raisons des Evêques de Chypre et les trouvèrent conformes aux canons et aux coutumes invoqués par eux; en conséquence le Concile décida que le droit de consécration en litige appartenait aux Evêques de la Province. Les Pères prirent motif de là pour défendre aux Evêques de s'arroger juridiction sur d'autres Provinces que la leur, ou de continuer ta exercer sur ces Provinces une juridiction ainsi usurpée, afin que chaque Evêque conservât entière liberté dans l'administration de son diocèse.
Le Concile d'Ephèse publia encore six canons contre le moine Celestius, les Pélagiens, et tous leurs partisans. En outre on accepta la renonciation d'Eustache, Métropolitain de Pamphylie, à raison de son grand âge, mais en lui conservant tous les honneurs dus à son caractère et à son rang.
Ensuite, sur les instances de Valérien et d'Amphiloque, Evêques de Pamphylie et de Lycaonie, le Concile condamna les Messaliens, en accordant
à ceux d'entre eux qui se convertiraient la restitution de leurs privilèges, et en menaçant ceux qui persisteraient dans l'hérésie, de la déposition s'ils étaient clercs, et de l'excommunication s'ils étaient laïques.
Enfin le Concile confirma l'ancienne coutume, en vertu de laquelle, en Europe, deux Evoques avaient toujours au-dessus d'eux un Evêque exerçant les droits de Métropolitain.
Dans les Actes du Concile, on ne trouve aucune trace de la prétention mise en avant, au Concile d'Ephèse, par Juvénal de Jérusalem, et de laquelle parle cependant S. Léon dans sa lettre à Maxime Patriarche d'Antioche. Nous traiterons de cette prétention dans la suite.