S IV
Coup d'œil rétrospectif.
Deux pouvoirs se trouvaient en face l'un de l'autre dans la question nestorienne , le pouvoir de l'Eglise et celui de l'état. Le principe moteur du pouvoir de l'Eglise est l'obligation qu'elle a de maintenir intact le dépôt de la foi ; le principe moteur du pouvoir de l'état, dans ses relations avec l'Eglise, devrait être l'obligation qu'a l'état de défendre l'Eglise ou tout au moins de la laisser libre.
Toutes les fois que le pouvoir civil se renferme dans ses limites, le pouvoir de l'Eglise, bien loin de le détruire ou de l'affaiblir, le fortifie et le consolide; car les préceptes mêmes de l'Eglise commandent la soumission et l'obéissance à l'autorité civile. Mais lorsque le pouvoir civil franchit ses limites par rapport à l'Eglise, soit en usurpant les droits, soit en restreignant la liberté de celle-ci il en résulte entre les deux autorités, un conflit qui, s'il est une source d'affliction pour l'Eglise, est en revanche une cause d'affaiblissement pour le pouvoir civil, et finit par rendre ce dernier ridicule. C'est ce qui arriva à Joseph II, auquel la postérité a donné, à si juste titre, le surnom d'empereursacristain. Et ici nous devons faire observer, pour éviter toute équivoque, que l'Eglise n'usurpe jamais les droits d'autrui, puisqu'elle a reçu la mission d'enseigner à tous la vérité et la justice, et qu'elle est de plus infaillible dans son enseignement. Or l'Eglise enseigne de la sorte toutes les fois qu'elle parle, soit par les Conciles généraux approuvés du Pape, soit par la bouche du Pontife Romain prononçant une définition ex cathedra. Toutes les accusations portées contre l'Eglise viennent de ce que l'on s'est formé d'elle une notion fausse et fondée sur cette supposition erronée qu'elle est responsable des défauts personnels des individus qui la composent : ce qui revient à attribuer à son
institution divine les faiblesses de la nature humaine. Cette confusion d'idées, cette manière fausse d'envisager l'Eglise de Jésus-Christ, encourage la malveillance des écrivains qui la dépeignent comme une ennemie de la société, et dispose ceux qui gouvernent, soit à la persécuter ouvertement, soit à l'entraver par des lois tendant plus ou moins à lui enlever sa liberté. De là cette facilité à considérer d'un œil prévenu et soupçonneux chaque acte émanant de l'autorité ecclésiastique; de là les efforts de tant d'ambitieux, dans le but de se rendre, aux dépens de l'Eglise, agréables au pouvoir civil; de là tous ces prétextes mis en avant pour se débarrasser des obligations qu'impose la Religion ; de là enfin cette guerre plus ou moins ouverte faite au catholicisme depuis l'époque de sa fondation, guerre qui durera jusqu'à la consommation des siècles, puisque l'Eglise ne cessera jamais de combattre le vice et l'erreur, et que l'homme ne cessera jamais sur cette terre d'être soumis à l'influence des passions.
Mais tandis que l'Eglise, d'une part, lutte depuis dix-neuf siècles contre le vice et l'erreur et que, d'autre part, la malice des écrivains et les lois des gouvernements hostiles lui font la guerre, un spectacle magnifique s'offre à tout œil intelligent. Les écrivains ennemis de la foi tombent dans l'oubli et le mépris, les princes persécuteurs, voient eux-
mêmes leurs droits et leur pouvoir usurpés, ou bien laissent en héritage à leurs successeurs, l'exil la prison ou la mort. L'Eglise, au contraire, accomplit sa tâche avec persévérance, et surmonte courageusement les obstacles de tout genre que la perversité humaine met sur son chemin. Elle finit toujours par triompher de ses ennemis qu'elle voit tomber à sa droite et à sa gauche, à mesure qu'elle traverse les générations humaines, en les invitant et en les conduisant à la vie éternelle. Elle triompha des Juifs et survécut à leurs persécutions. Elle triompha des Gentils et survécut à leurs haines et à leurs cruautés. Elle triompha des empereurs romains et survécut à leurs lois persécutrices. Ensuite, quand l'hérésie commença à être protégée par ceux qui gouvernaient, elle triompha de l'hérésie et lui survécut également, comme le Concile d'Ephèse nous en est une preuve glorieuse.
Un ambitieux Evoque de Conslantinople voulait renverser le fondement du christianisme, en détruisant le dogme de la Rédemption. L'influence que lui procuraient ses qualités personnelles, l'importance que lui donnait sa position civile et religieuse, la puissance dont il jouissait à raison des partisans nombreux qu'il comptait à la cour impériale, l'intimité de ses relations avec les plus hauts personnages et avec l'empereur de Byzance lui-même, étaient autant de motifs pour lui d'espérer
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la victoire contre l'Eglise. Le Pape Célestin était à Rome et Théodose à Constantinople; S. Cyrille était à Alexandrie et Nestorius aux côtés de l'empereur. L'Eglise était sans défense , et n'avait pour elle que la force de sa foi. Nestorius était puissant, et possédait môme des troupes à sa disposition ; il avait pour protecteurs des comtes de l'empire et jusqu'à l'empereur lui-même; car circonvenu par les courtisans, ce dernier croyait soutenir la justice, en favorisant l'hérésiarque dans sa lutte contre l'Eglise. A peine réunis en Concile général, les Evêques se virent, sous prétexte d'honneur et de protection, immédiatement entourés par les représentants de l'empereur. Ceux-ci étaient chargés de surveiller chacune des décisions du Concile et d'empêcher, par tous les moyens en leur pouvoir, que l'on ne portât atteinte à la dignité de Nestorius. Néanmoins les Pères d'Ephèse, ayant à leur tète le Vicaire du Pape, dans la personne de S. Cyrille, ne doutèrent point de leur autorité et ne se laissèrent nullement intimider par celle de Candidien, envoyé de l'empereur et partisan secret de Nestorius. Ils procédèrent contre l'hérésiarque, l'excommunièrent et le déposèrent de son siège. Tous les mauvais traitements, infligés aux Pères, à l'instigation de Jean d'Antioche et de Nestorius, ne purent détourner le Concile d'accomplir ce qu'il avait justement résolu, ni le porter à révoquer la sen-
tence prononcée contre Nestorius. Les Pères ne se laissèrent pas davantage effrayer par les menaces du comte lrénée, malgré tout le crédit dont il jouissait à la cour. Ils souffrirent avec patience les intrigues des deux comtes, Jean et Pallade, ainsi que l'interception des lettres envoyées par le Concile à Constantinople. S. Cyrille et Memnon se soumirent à la détention injuste que leur fit subir le comte Jacques. De la part de l'empereur lui-même les Pères eurent à supporter la désapprobation de leurs Actes. Mais ils endurèrent tout avec une patience vraiment chrétienne et avec un courage héroïque, certains qu'en dernier lieu la victoire demeurerait à l'Eglise. Nous avons vu comment se termina ce drame et combien peu s'en fallut qu'il ne devînt une tragédie. L'Eglise triompha, la foi fut maintenue dans sa pureté, et l'hérésie fut terrassée; les hérétiques furent condamnés, les courtisans confondus et l'empereur se convertit à la vérité. S. Cyrille et Memnon furent rétablis sur leurs sièges, un successeur fut donné à Nestorius, et le Pape S. Céleslin, rempli de consolation à la vue de ce triomphe, écrivit à Théodose une lettre, par laquelle il le remerciait et le priait en même temps de faire publier le décret de déposition de l'hérésiarque, afin d'arrêter immédiatement dans ses progrès le mal causé à la Religion par ce dernier.
Ce triomphe nous montre de la manière la
plus claire : 1° L'inutilité des efforts humains, quelque puissants qu'ils soient, lorsqu'ils combattent l'Eglise. 2° Les oppositions, les difficultés et les hostilités que l'Eglise doit continuellement rencontrer pour triompher. 3° La certitude qu'Elle a de la victoire, dans n'importe quelle lutte, en vertu de la promesse que Jésus-Christ Lui a faite de demeurer avec Elle jusqu'à la consommation des siècles.
De la prétention de Juvénal, Patriarche de Jérusalem.
La tendance manifestée par les diocèses à former entre eux différents groupes, afin de se prêter un appui mutuel, pendant les trois premiers siècles, qui furent des siècles de persécution pour les Chrétiens de la part des Juifs et des Gentils, était une tendance toute naturelle et conforme aux besoins des temps; aussi dut-elle cesser dès l'instant que l'Eglise catholique fut laissée libre d'exercer son influence sur la société. Toutefois bien des coutumes, ou usages introduits précédemment, restaient encore en vigueur au commencement du IVe siècle. L'Eglise en avait autorisé un certain nombre, soit au moyen de lois spéciales, soit par un consentement tacite. Nous avons exposé notre conviction au sujet de la for-
mation des Eglises Métropolitaines, lorsque nous avons traité du VIe canon du Concile de Nicée; nous ne répéterons donc pas ici ce que nous avons dit alors. Nous nous bornerons h observer que les conditions dans lesquelles se trouvait l'Eglise, pendant les trois premiers siècles, furent la cause de l'extension de l'autorité de certains Evêques et mettent ceux-ci à couvert du reproche d'ambition, puisque, le plus souvent, ce ne furent point eux qui prirent l'initiative pour étendre ainsi leur juridiction sur d'autres diocèses, mais ce furent ces diocèses eux-mêmes qui vinrent chercher en eux un appui et un centre.
Il n'en fut plus de même après que la paix eût été rendue à l'Eglise. Alors surgirent en Orient des ambitions démesurées; et comme si l'importance politique d'une ville donnait, par cela même, à cette ville droit à une suprématie religieuse, l'on vit certains Evêques chercher à usurper de fait des honneurs et une juridiction que n'autorisaient ni une coutume légitime, ni les canons de l'Eglise. Ces Evêques partaient d'un faux principe, dont leur ambition se chargeait ensuite de tirer les conclusions pratiques. Ils s'imaginaient que l'Evèque d'une ville devenue considérable, ou célèbre, soit pour avoir été le théâtre de grands événements, soit pour se trouver actuellement le chef-lieu d'une province ou la capitale même de l'empire, devait
recevoir un accroissement de dignité et de pouvoir ecclésiastiques proportionné à l'accroissement d'importance de la ville Episcopale. Ce faux principe n'est nullement soulenable, pour bien des raisons, mais surtout par le motif que l'Eglise catholique n'a point été établie par Jésus-Christ au profit de tel empire ou de telle république, ni fondée avec une organisation qui doive être subordonnée à celle de tel ou tel gouvernement civil. L'Eglise, au contraire, a été établie par Jésus-Christ pour le salut de tous les hommes, sans distinction de races ou de formes de gouvernement, et Elle a reçu de son Fondateur une organisation hiérarchique, placée sous la dépendance du Pontife Romain, Vicaire du Fils de Dieu sur la terre. C'est par conséquent au Pontife Romain qu'il appartient, dans sa sollicitude de toutes les Eglises, de limiter ou d'étendre la juridiction des Evêques, selon les besoins actuels, envisagés au point de vue du salut des âmes. Tant que la tendance des diocèses à se grouper autour d'un centre fut spontanée, comme elle le fut pendant les trois premiers siècles de l'Eglise, et que l'avantage qui devait en résulter pour les Eglises particulières fut manifeste, les Papes, pour les raisons déjà exposées, approuvèrent tacitement cette tendance. Mais dès qu'ils purent exercer euxmêmes librement leur juridiction suprême, en Orient comme en Occident, ils examinèrent les raisons
pour lesquelles certains Evoques étaient devenus supérieurs à leurs Frères clans l'Episcopat et possédaient une autorité plus étendue. Un examen semblable se fit aussi dans les Conciles généraux, soit à l'occasion d'appels, ou de recours contre les Métropolitains, soit à l'apparition de quelque prétention nouvelle, soit enfin dans le but de donner à la hiérarchie ecclésiastique un ordre plus conforme aux droits acquis.
Nous avons de ce dernier cas un exemple célèbre dans le VIe canon du Concile de Nicée, et nous en avons déjà parlé au § IIe du chapitre traitant de ce Concile. On détermina alors, par ce VIe canon, les diocèses qui seraient soumis à la juridiction de l'Evêque d'Alexandrie, à l'occasion de certaines difficultés qui s'étaient élevées à ce sujet. On accorda à l'Evêque de cette ville le premier rang en dignité, après le Pontife Romain ; on confirma les prérogatives dont avait joui jusqu'alors l'Evêque d'Àntioche, en lui donnant rang immédiament après l'Evêque d'Alexandrie ; enfin, à cause des souvenirs sacrés que.conservait Jérusalem, les Pères de Nicée accordèrent a l'Evêque de cette dernière ville les honneurs Patriarcaux et lui donnèrent rang après l'Evêque d'Antioche. Toutes ces décisions étaient basées sur des faits traditionnels, et le Concile voulut respecter les droits acquis de chacun. Il montra, en effet, que telle était son in-
tention, en accordant à l'Evèque de Jérusalem les honneurs Patriarcaux, sans étendre pour cela sa juridiction Episcopale, et même en ayant soin de réserver expressément les droits de Métropolitain, exercés jusqu'alors sur Jérusalem par l'Evèque de Césarée. Ce fait met en lumière la pratique, observée presque sans exception par l'Eglise, de conserver à chacun des sièges Episcopaux les anciens droits acquis. Les Papes, en suivant cette ligne de conduite, ont toujours désapprouvé les usurpations de juridiction, commises au détriment de l'autorité d'autrui; et par cette manière d'agir, conforme d'ailleurs aux canons, ils ont refréné, autant qu'ils l'ont pu, l'ambition de certains Evêques d'Orient, parmi lesquels, à cause de la célébrité de la question soulevée à son occasion, nous citerons Juvénal Evêque de Jérusalem.
Juvénal avait pris part au Concile d'Ephèse et avait souscrit la condamnation de Nestorius. Pris d'ambition, il se mit à chercher les moyens d'accroître son autorité, mais ne trouva nul appui en S. Cyrille, comme nous le verrons. Plus tard il favorisa Eutychès et Dioscore, persécuta les catholiques et usurpa les droits de Métropolitain. Il fut néanmoins chassé de son siège par les hérétiques eux-mêmes, mais parvint à y remonter dans la suite. Il finit par s'amender et fit sa soumission à S. Léon, à qui il envoya deux légats. La question, soulevée par
Juvénal au Concile d'Ephèse ne fat définitivement réglée qu'au Concile de Chalcédoine.
Juvénal prétendait usurper une juridiction qui ne lui appartenait pas et agrandir la sienne propre, en soumettant à l'Evèché de Jérusalem la Palestine, la Phénicie et l'Arabie; ce qui était attenter aux droits de l'Evêque d'Anlioche, contrairement à ce qui avait été décrété par les Pères de Nicée, dans leur canon VI8. Au sujet des Provinces que nous venons d'énumérer, il y a dissentiment entre les auteurs; quelques-uns soutiennent que Juvénal voulait usurper la Palestine seule, les autres qu'il voulait, outre la Palestine, usurper aussi la Phénicie et l'Arabie. En faisant mention de l'ambitieuse prétention de Juvénal, S. Léon, dans sa lettre à Maxime, se sert des paroles suivantes : Ad oblinendum Palœslinœ Provinciœ principatum . Dans le manuscrit du Vatican, dans celui de la bibliothèque Barberini et dans ceux des collections anciennes (notamment celle de Ratisbonne), nous trouvons l'Arabie et la Phénicie indiquées avec la Palestine comme Provinces sur lesquelles Juvénal désirait s'attribuer juridiction, et qu'il administrait de fait au temps du Concile de Chalcédoine, selon que le témoignent les Actes de ce Concile publiés par Baluze et extraits du manuscrit du Vatican (M. SS. n° 1322). Notre intention n'est pas de discuter ici cette question; car selon nous, il y a
moyen de concilier ces deux opinions, en distinguant les temps. D'ailleurs tous les auteurs s'accordent sur un point, c'est-à-dire sur les efforts faits par Juvénal pour étendre les limites de sa juridiction au détriment des droits d'autrui. Nous examinerons simplement la conduite tenue ta l'égard de cet Evêque par l'Eglise.
Il s'agissait de s'opposer à une usurpation : il s'agissait d'empêcher que l'on ne détruisît, en partie du moins, le VIe Canon de Nicée, et il s'agissait aussi, nous le croyons, d'ôter tout point d'appui ta ceux qui défendaient l'autorité du Canon IIP (al. IIe) de Constantinople. Les prétentions de Juvénal furent donc discutées dans le Concile d'Ephèse. On ne trouve, il est vrai, aucune mention de cette prétention dans les Actes du Concile, tels que les a publiés Labbe , mais en revanche nous la trouvons rapportée dans la lettre déjà citée de S. Léon à Maxime d'Antioche, ainsi que dans les Actes du Concile d'Ephèse publiés par Christianus Lupus et par Baluze. On lit en effet dans ces Actes la réclamation faite à Chalcédoine, sous l'empereur Théodose, contre S. Cyrille par Jean d'Antioche et ses adhérents, et l'on y énumère la Phénicie et l'Arabie parmi les Provinces que voulait usurper Juvénal. Plus tard S. Léon, dans sa lettre à Maxime, parle expressément de l'ambitieuse prétention de Juvénal manifestée au Concile d'E-
phèse. Voici ses paroles: Sicut eliam in Ephesina Synodo , quae impium Neslorium cum dogmale suo perculù, Juvenalis Episcopus ad oblinendum Palaestinae Provinciae principatum credidit se posse sujficere et insolenler ausus per commenlilia scripla firmare. Il demeure donc constaté que Juvénal souleva dans le Concile d'Ephèse la question des prétendus droits de son siège. Mais à peine les Pères eurent-ils entendu l'Evêque de Jérusalem exposer ses orgueilleuses prétentions, que S. Cyrille, aussi zélé pour l'observance des canons qu'il avait été intrépide dans la défense de la foi, forma opposition au nom de tous et combattit Juvénal par sa parole et ses écrits. Quod sanclae memoriae Cyrillus (dit S. Léon dans sa lettre à Maxime) Alexandrinus Episcopus merito perhorrescens , scriplis suis quid praedicli cupidilas ausa esset, indicavit, et sollicita prece mullum poposcit ut nulla illicita conatibus praeberelur assensio. Les Pères d'Ephèse, gardiens jaloux des canons de Nicée, suivirent l'avis de S. Cyrille et s'opposèrent énergiquement aux étranges prétentions de Juvénal. C'est ce qui résulte des faits postérieurs. En effet, dans le Concile de Chalcédoine, la même question fut de nouveau débattue, et nous apprenons de quelle manière elle y fut décidée, tant de S. Léon que des Actes de ce même Concile publiés par Baluze (comme nous l'avons fait observer plus haut).
L'autorité de S. Léon est extrêmement grave à nos yeux, non-seulement parce qu'il occupait la Chaire de S. Pierre au moment où se^ célébrait le Concile de Chalcédoine, mais encore parce qu'il était Archidiacre de l'Eglise Romaine, quand on traita pour la première fois, dans le Concile d'Ephèse, la question soulevée par Juvénal, et qu'il était par conséquent, mieux que tout autre, à même de savoir la conduite tenue par l'Eglise relativement aux prétentions de cet ambitieux Evêque. De plus S. Léon avait en main toutes les lettres et tous les écrits de S. Cyrille, comme il l'atteste, à diverses reprises , dans sa lettre à Maxime déjà citée. Parlant en effet, dans cette dernière lettre, de celle de S. Cyrille relative à la question de Juvénal et dont Maxime avait envoyé copie à Rome, il déclare cette copie exacte et conforme à l'original conservé dans les archives de l'Eglise Romaine : Eam in nostro scrinio requisùam nos aulhenticam noveris reperisse. Enfin S. Léon, toujours dans sa lettre à Maxime, indique quelle était la manière de voir du Saint Siège dans l'affaire de Juvénal. Le Saint Siège devait soutenir les canons de Nicée, par conséquent ne point troubler en Orient l'ordre hiérarchique établi, respecter les droits de chaque siège, et réprimer, lorsqu'il le fallait, l'ambition de n'importe quel Evêque. Aussi ce grand Pape va-t-il jusqu'à dire, que si ses légats au Concile de Chalcédoine avaient
admis les prétentions ambitieuses de Juvénal, il les aurait désapprouvés, parce qu'il voulait avant tout voir observés les canons de l'Eglise. Tel est le sens, à notre avis, des paroles suivantes de S. Léon : Si quid sane ab his fratribus, quos ad Sanctam Synodum vice mea misi, praeter id quod ad causam fidei perlinebal, geslum esse perhibetur, nullius erit penitus firmitalis. Nous ne pouvons comprendre comment ces paroles ont pu induire les doctes frères Ballerini à croire que les légats de S. Léon avaient approuvé les prétentions de Juvénal; car, d'une part, S. Léon s'exprime ici d'une manière conditionnelle, comme l'indique assez l'expression Si quid, et, d'autre part, les Actes publiés par Baluze et dont nous nous occuperons plus au long dans la suite, justifient pleinement noire interprétation. Mais peut-être les Ballerini ont-ils voulu parler seulement des trois Palestines, lesquelles, selon les Actes du Concile de Chalcédoine publiés par Labbe, demeurèrent soumises à Juvénal, en vertu d'une transaction passée entre lui et le Patriarche d'Antioche, approuvée par les Pères du Concile et reconnue par l'autorité impériale. Dans ce cas, les Ballerini auraient eu raison de prendre dans un sens absolu les paroles de S. Léon, interprétées par nous dans un sens conditionnel, et alors le Concile aurait donné satisfaction, sinon entièrement, du moins en partie, aux ambitieux désirs de Juvénal. En tout
cas, c'est un fait positif que S. Léon n'approuva jamais la convention passée entre les deux Patriarches, puisqu'il déclare formellement, dans sa lettre à Maxime, qu'il n'entend approuver des Actes du Concile que ce qui concerne la foi. C'est en effet ce que dit ce saint Pontife, lorsqu'il indique la raison de son opposition aux prétentions de Juvénal : Si quid sane ab his fratribus, quos ad Sanctam Synodum vice mea misi, praeter id quod ad causant fidei pertinebat, gestion esse perhibelur, nullius eritpenitus firmilalis : quia ad hoc lantum ab Aposlolica sunl Sede direcli, ut excisis haeresibus, catholicae essent fidei defensores. Quidquid enim praeter spéciales causas Synodalium Conciliorum ad examen Episcopale defertur, potest aliquam dijudicandi habere ralionem, si nihil de eo est a Sanctis Patribus apud Nicaeam definilum. Nam quod ab illorum regulis et conslitutione discordât Apostolicae Sedis numquam poleril obtinere consensum. Nous trouvons ici, en S. Léon, le grand défenseur des canons de Nicée et par conséquent un gardien jaloux des anciennes traditions de l'Orient sanctionnées par l'Eglise.
Le Concile de Ghalcédoine ne se montra pas moins zélé pour l'observance de ces mêmes canons. En effet les légats de S. Léon, comme le rapportent les Actes publiés par Baluze (en mettant de côté le détail relatif aux trois Palestines), prononçant sur la question débattue entre l'Evêque de Je-
rusalem et celui d'Antioche s'exprimèrent comme il suit : Pheniciem primam vel secundam simulque Arabiam, quas nuper amiserat (il s'agit de l'Evêque d'Antioche) revocari ad jus pnslinum, Sancla Synodo consentienle, decrevimus. Il faut noter les paroles ad jus prislinum, parfaitement d'accord avec celles de S. Léon, lorsqu'il prescrit l'observance des canons de Nicée.
Les principes et les règles de la discipline ecclésiastique, proclamés par cette sentence du Concile de Chalcédoine sont tout à fait en harmonie avec les principes et les règles de S. Léon; ce qui démontre, de la manière la plus évidente, combien l'Eglise et les Pontifes Romains ont déployé de sollicitude, de vigilance et de zèle pour empêcher l'introduction de toute nouveauté dans la hiérarchie et pour y conserver intact l'ordre établi par suite des besoins des temps et sanctionné par l'Eglise. Nous ne pouvons point dire que les Orientaux aient toujours tenu une conduite semblable , tendant à conserver et à défendre les canons de l'Eglise; car malheureusement nous rencontrons trop souvent des faits qui démontrent le contraire. Sans les énumérer tous ici, nous nous bornerons à rappeler la conduite de l'Evêque d'Antioche , à l'époque du Concile d'Ephèse , envers les Evêques de l'île de Chypre. Ceux-ci furent contraints d'avoir recours aux Pères du Concile, pour
se soustraire au droit que prétendait posséder le siège d'Antioche par rapport à leur consécration, comme nous l'avons fait observer au § précédent. Dans ce cas encore, le Concile invoqua les anciennes coutumes et les canons de l'Eglise et trancha la question en faveur des Evoques de Chypre, sans avoir eu d'ailleurs à examiner en particulier les raisons qu'aurait pu alléguer pour sa défense l'Evêque d'Antioche, attendu que ce dernier, comme on le sait, refusa d'intervenir au Concile. Dans cette même session, qui fut la VIP, les Pères défendirent qu'aucun Evoque se permît d'usurper les droits d'un autre Evoque, afin que chacun demeurât libre d'exercer son autorité dans les limites de sa propre juridiction. Cette décision du Concile confirme une fois de plus la manière d'agir de l'Eglise par rapport aux juridictions Episcopales ; elle montre en même temps que l'on prévoyait les maux qui seraient nés des ambitions satisfaites; elle fait voir enfin combien les Papes eurent raison de se refuser, pendant huit siècles, à reconnaître le fameux canon IIe de Constantinople. Les Pontifes Romains furent en somme toujours conséquents avec eux-mêmes et se montrèrent toujours observateurs scrupuleux des canons. Ils eurent, il est vrai, à essuyer à cause de cela, bien des orages, mais ils sont demeurés et demeurent encore aujourd'hui glorieusement sur leur
Siège, tandis que l'Orient, en satisfaisant ses ambitions, au prix même de la honteuse protection des gouvernements, en foulant aux pieds les anciennes coutumes et les canons eux-mêmes et en abandonnant l'observance de la discipline générale de l'Eglise catholique, ouvrit son sein aux germes du schisme, qui finit par le rendre esclave de ceuxlà mêmes auxquels il aurait dû dicter des lois.
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