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CONCILE GÉNÉRAL DE CHALCÉDOINE CÉLÉBRÉ L'AN

Observations philosophico-théologiques sur les faits qui précédèrent le Concile de Chalcédoine.

JLe saint et docte Evêque de Ravenne, S. Pierre Chrysologue, prononça de bien mémorables paroles, lorsque répondant à Eutychès, qui lui demandait protection après avoir été condamné par le Synode de Constantinople, il s'exprima comme il suit : Triginta annis humanae leges humanas adimunl quaestiones, et Christi generalio quae divina lege scribitur inenarrabUis , post toi saecula disputatione temeraria ventilalur! Ces paroles indiquent déjà assez quel était en Orient l'objet des recherches philosophico-théologiques, tandis qu'en Occident l'on disputait, non sur Jésus-Christ, mais sur les forces de la nature humaine, comme nous en font foi les

écrits de S. Prosper d'Aquitaine et de S. Augustin contre les Pélagiens, ainsi que ceux de Paul Orose. Le V siècle de l'Eglise commençait, et l'Orient en était encore à disputer sur l'Incarnation du Verbe. Le génie oriental paraissait entièrement tourné vers des spéculations, qui avaient pour but de pénétrer les mystères de la foi chrétienne, d'expliquer ce que la révélation divine n'avait point dit et de nier ce que la raison humaine ne pouvait comprendre. La doctrine d'Arius, notablement répandue, paraissait en contradiction avec le nestorianisme, et cependant l'une et l'autre conduisaient à la négation de la divinité de Jésus-Christ. Ces deux erreurs, ou hérésies, avaient leurs partisans et leurs défenseurs. Mais le nestorianisme, hérésie plus récente, possédait au commencement du Y* siècle, un nombre plus considérable d'adhérents, surtout parmi les jeunes gens, qui ont coutume de préférer les nouveautés aux anciennes doctrines. L'arianisme cependant avait aussi des sectateurs, mais c'était une hérésie déjà vieillie, et que le nouveau système de Nestorius avait réduite, en plus d'un endroit, au silence. Les Macédoniens avaient alors peu d'influence, à cause du courant général des études qui dirigeait principalement les esprits vers la Personne de Jésus-Christ. Les Nestoriens semblèrent d'abord avoir conclu une trêve avec les Catholiques, après le Concile d'Ephèse; mais cette trêve ne servit

qu'à introduire plus facilement, et même presque sans obstacles, une hérésie d'un nouveau genre et tout à fait de nature à empêcher le rétablissement de la paix dans l'Eglise d'Orient.

Les Conciles généraux avaient déjà défini plusieurs points de doctrine touchant le Verbe Incarné; le Concile de Nicée et celui d'Ephèse avaient directement condamné l'hérésie d'Arius et celle de Nestorius, de sorte que la doctrine catholique de l'Incarnation se présentait aux yeux claire et sans équivoque. Mais la philosophie, toujours curieuse, se mit, après la condamnation d'Arius, à rechercher le mode suivant lequel le Verbe avait assumé la chair humaine. Elle prit pour point de départ de ses investigations la divinité aussi bien que l'humanité de Jésus-Christ; et comme elle ne pouvait parvenir, par la raison seule, à expliquer le mystère de l'union hypostatique, elle divisa le Christ; et donna ainsi naissance au nestorianisme. Car les Nestoriens ne niaient point la divinité de Jésus- Christ, puisqu'ils reconnaissaient qu'elle avait été définie par le Concile de Nicée, mais ils niaient l'Incarnation du Verbe dans le sens catholique, et par suite arrivaient à détruire le dogme de la Rédemption du genre humain.

Après que le Concile d'Ephèse eut défini qu'il n'y a qu'une seule Personne en Jésus-Christ, il ne restait plus de prétexte aux Nestoriens pour

défendre leur erreur; mais il restait encore un vaste champ ouvert à l'insatiable curiosité des penseurs de l'Orient, dans la difficulté de comprendre comment deux natures se trouvent réunies en Jésus-Christ dans l'unité de Personne. D'une part la nature divine se présentait à eux avec son immutabilité, et d'autre part ils se voyaient obligés, par la définition du Concile d'Ephèse, de n'admettre qu'une seule Personne en Jésus-Christ ; ces deux points ne pouvaient être le sujet d'aucune discussion. Leurs recherches ne pouvaient donc plus porter que sur un seul objet, la nature humaine du Christ. Oubliant la différence qui existe entre l'ordre naturel et l'ordre surnaturel, ils crurent que le voile qui recouvrait le mystère serait écarté, s'ils pouvaient trouver un mode d'union des deux natures, divine et humaine, qui répondit strictement aux exigences d'une hypostase unique. Les doctrines orientales, touchant l'origine de l'âme humaine et son mode d'union avec le corps, exercèrent une notable influence sur les recherches auxquelles se livrèrent alors certains théologiens qui voulaient expliquer, à l'aide de principes purement rationnels, la co-existence des deux natures en une seule Personne chez Jésus-Christ. Ils voyaient d'un côté l'àme humaine rationnelle constituer, par son union avec le corps, ce qui s'appelle la Personne ; mais d'un autre côté, une telle personnalilé purement humaine ne pou-

vait être admise en Jésus-Christ, selon la définition du Concile d'Ephèse. La seule Personne divine restait donc en Jésus-Christ, et ce que l'on s'efforçait de trouver était le moyen de concilier avec cette unique Personne divine les deux natures, humaine et divine, qui se trouvent en Jésus-Christ.

L'âme humaine et le corps, qui constituent chez chacun des autres hommes une personne humaine sont des substances créées et finies; tandis que la nature du Verbe est incréée et infinie. Il suit de là que les philosophes chrétiens dont nous parlons pouvaient bien concevoir la Personne divine avec la nature divine, tandis qu'ils ne pouvaient concevoir cette même Personne divine avec la nature humaine créée et finie. Ils se trouvaient, par conséquent, réduits à adopter l'une des deux hypothèses suivantes : ou bien admettre une union morale entre la Personne et la nature divines d'une part et l'âme humaine rationnelle unie au corps et formant avec lui la personne humaine d'autre part, ou bien détruire la nature humaine en la faisant absorber par le Verbe. La première hypothèse n'était plus soutenable, après la condamnation prononcée par le Concile d'Ephèse contre Nestorius; restait la seconde hypothèse, laquelle se formulait précisément dans la doctrine d'Eutychès enseignant qu'il n'y a qu'une seule nature en Jésus-Christ. C'est ainsi qu'en voulant scruter les mystères avec des

yeux trop charnels on en arrivait à une nouvelle hérésie, qui allait devenir un nouveau sujet de larmes pour l'Eglise et une source de maux incalculables pour la société civile.

Eulychès et le brigandage d'Ephèse avant le Concile de Chalcédoine.

Après la célébration du Concile d'Ephèse, l'excommunication et la déposition de Nestorius, la consécration de Maximien en remplacement de celui-ci, l'appui prêté par l'empereur Théodose aux décisions du Concile et l'approbation explicite donnée publiquement aux Actes du même Concile par le Pape S. Célestin, il semblait que Jean d'Antioche et les autres Evêques orientaux de son parti n'avaient plus autre chose à faire qu'à déposer les armes. Mais, au lieu d'en agir ainsi, ils continuèrent encore quelque temps à défendre la personne et la doctrine de Nestorius ; seul, Théodoret Evêque de Cyr, tout en excusant Nestorius, condamnait sa doctrine. La lutte devenait de jour en jour plus vive entre ces Evêques et S. Cyrille, en qui semblait s'être personnifié le Concile d'Ephèse. Les deux partis épiaient pour s'attaquer l'occasion favorable et les Evêques orientaux en seraient ve-

nus, sans aucun doute, à de déplorables excès, si Théodose ne se fût entremis pour réconcilier Juvénal avec S. Cyrille. Cette réconciliation s'effectua lorsque Jean et ses autres adhérents eurent souscrit aux décisions du Concile d'Ephèse; car S. Cyrylle se montra inflexible à exiger que cette condition fût remplie, avant d'admettre à la communion ceux qui avaient favorisé Nestorius. Celui qui contribua le plus à cet heureux résultat fut Théodose, par ses lettres où il exhortait les Evoques à la paix et aussi par le choix qu'il fit d'Àcace de Bérée et de S. Siméon Slylile pour rapprocher les esprits.

Après que Jean et ceux des Evoques de Syrie qui avaient adhéré aux doctrines de Nestorius eurent été reçus à la communion, Théodoret, dont la science était aussi vaste que le caractère indomptable, se mit à reprocher à Jean de n'avoir point obligé S. Cyrille à rétracter ses anathèmes, où il voyait des expressions peu catholiques, dont abusèrent en effet clans la suite les Eutychiens. Le fait est qu'il s'était glissé, surtout parmi le peuple, des idées tout à fait fausses dans l'appréciation tant de la doctrine de Nestorius que de celle de S. Cyrille. On regardait comme nestorien quiconque admettait deux natures en Jésus-Christ, et comme partisan de S. Cyrille quiconque n'en reconnaissait quune; c'était, comme on le voit, bien mal inter-

prêter l'enseignement du Saint. Cette appréciation des deux doctrines de Nestorius et de S. Cyrille provenait, ce nous semble, de ce que beaucoup de Grecs employaient indistinctement l'un pour l'autre les deux mots ûno^râçi; et ovaia. qui, pour nous, signifient personne et nature. Déjà S. Jérôme avait dit expressément (Epist. CXVII ad Damas) : Tola saecularium litlerarum schola nihil aliud hyposlasim nisi usiam novit.

Quant aux conditions dont il a été question plus haut, et qui furent imposées à Jean d'Antioche par S. Cyrille, avant de le recevoir à la communion, le Saint Patriarche en parle lui-même dans sa lettre à Donat, Evêque de Nicopolis. Le Pape Sixte III, successeur de S. Célestin, eut occasion de témoigner la satisfaction que la paix des esprits lui faisait éprouver, en répondant aux lettres par lesquelles les deux Patriarches l'informaient de cet heureux événement; et c'est ce qu'il fit en leur écrivant d'une manière vraiment paternelle.

Les controverses soulevées par Nestorius étaient donc, pour la plupart, assoupies et la sévérité des lois portées par Théodose, ainsi que la déportation de Nestorius, n'avaient pas peu contribué à amener un pareil état de choses; toutefois les guerres ne cessèrent point pour cela contre la foi. Dans un monastère de Constantinople vivait un prêtre, archimandrite ou supérieur d'une nombreuse commu-

nauté de moines, avancé en âge, mais d'une malice invétérée, d'une science'médiocre, mais d'une grande ténacité d'idées. Il s'était opposé aux doctrines de Nestorius et cherchait à expliquer comment la nature divine et la nature humaine se trouvaient réunies en Jésus-Christ dans l'unité de Personne; son nom était Eutychès. 11 enseignait qu'on ne devait admettre en Jésus-Christ qu'une seule nature, résultant des deux natures préexistantes avant leur union avec l'hypostase, ou Personne, de sorte que selon Eutychès, Jésus-Christ était constitué : ex duabus naluris, et non pas in duabus naturis. Il tomba dans une erreur aussi grossière pour avoir voulu outrer son opposition au nestorianisme. Peu instruit, comme nous l'avons déjà dit, il ne se rendait qu'imparfaitement compte de la différence qui existe entre la nature et la personne; et dire qu'il y avait deux natures en Jésus-Christ, était à ses yeux, la même chose que dire, qu'en Jésus- Christ, il y avait deux Personnes.

Cette nouvelle hérésie aurait été, dès sa naissance étouffée sous le mépris des hommes intelligents, si l'empereur Théodose, dominé par l'eunuque Chrysaphe, ne l'eût favorisée, et si Dioscore, Patriarche d'Alexandrie, ne l'eût soutenue de l'influence qu'il possédait dans l'Eglise d'Orient. Cependant la foi trouva, dès le commencement, de vaillants défenseurs. Les premières attaques diri-

gées contre Eutychès vinrent d'Eusèbe, Evèque de Dorylée en Phrygie et ami du nouvel hérésiarque, à qui il s'adressa d'abord par des lettres pleines de charité pour l'engager à abandonner son erreur. Déçu dans son espérance, Eusèbe eut recours à Flavien, qui gouvernait à cette époque, c'est-à-dire vers l'an 448, l'Eglise de Constantinople et tenait alors un Synode pour mettre fin à un différend survenu entre le métropolitain Florentins, Evêque de Sardes en Lydie, et les deux Evoques Jean et Cassien. On députa expressément, pour citer Eutychès à comparaître devant le Concile, Jean prêtre et André diacre. Eutychès opposa aux instances des envoyés trois refus consécutifs. La première fois il s'excusa en alléguant le vœu qu'il avait fait, disait-il, de ne jamais sortir de son monastère ; la seconde fois, il se prétendit malade; la troisième fois il demanda un délai.

Flavien et les Evêques qui composaient le Synode étaient bien convaincus que le vieil et rusé archimandrite ne sollicitait un répit que pour gagner du temps, afin de pouvoir se procurer la protection de l'empereur. Toutefois ils préférèrent se montrer généreux et accorder le délai demandé plutôt que d'agir avec rigueur. Enfin Eutychès, pourvu de la protection qu'il désirait, se présenta audacieusement au Concile. 11 y fit son entrée, plutôt avec l'appareil d'un juge qu'avec celui d'un

accusé, escorté de soldats comme si sa vie eût été menacée, suivi d'un grand nombre de ses moines et accompagné d'un envoyé impérial. On lut alors aux Pères une lettre de Théodose qui leur enjoignait (on ne savait en vertu de quel droit) de ne procéder à aucun acte avant l'arrivée de Florentius, nommé par l'empereur pour présider le Concile. Dans l'intérêt de la paix et afin d'empêcher toute récrimination, on attendit Florentius. Eutychès, alors sommé d'exposer ses sentiments, chercha d'abord par des sophismes à éluder la question; mais pressé par les interrogations nettes et précises de S. Flavien, il finit par répondre dans les termes qui suivent : Jesum Christum ante adunationem fuisse ex duabus naturis, sed post adunationem nonnisi unius. Après avoir entendu cette déclaration, les Pères l'invitèrent plusieurs fois à rétracter son erreur ; tous leurs efforts furent inutiles. En conséquence, S. Flavien lut publiquement la sentence par laquelle le Synode condamnait Eutychès, le déposait du sacerdoce et lui ùtait l'autorité d'archimandrite. Cette sentence fut souscrite par trente-trois Evêques et par vingt-trois Abbés, mais avec cette différence que les Evêques souscrivirent comme juges, avec la formule Judicans subseripsi, tandis que chaque x\bbé souscrivit de la manière suivante : Subscripsi in depositione Eulychelis. Dès lors Eutychès se chercha des défenseurs; il s'efforça, entre

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