I III
Concile de Chalcédoine.
Bien des obstacles s'opposèrent d'abord à ce que les Evêques se rassemblassent à Chalcédoine. Bien des passions se remuaient pour empêcher toute réunion d'Evêques , dans la crainte qu'on n'y révoquât les décisions du Conciliabule ou Brigandage d'Ephèse. Un homme d'une sordide avarice, l'eunuque Chrysaphe, déjà connu du lecteur, gouvernait Théodose. C'était lui qui avait mis comme un mur épais Jenlre S. Léon et l'empereur; et c'était encore lui qui empêchait les plaintes de l'Eglise, déchirée par la faction des Eutychiens, de parvenir jusqu'aux oreilles de Théodose. S. Léon le Grand aurait désiré, dans l'intérêt de la paix de l'Eglise, un Concile œcuménique en Italie, tant afin de le présider en personne, qu'afin de le voir à l'abri des influences de la cour de Byzance. 11 saisit l'occasion de l'arrivée à Rome de Valentinien III, de Placidie et d'Eudoxie, la première, mère, et la seconde, épouse de l'empereur, pour interposer leurs bons offices auprès de Théodose, afin que l'on pût célébrer en toute liberté un Concile général et mettre fin par ce moyen à toutes les questions, soit de dogme, soit de disci-
pline ecclésiastique , soulevées par Dioscore et sa faction dans le Conciliabule ou Brigandage d'Ephèse. Les trois illustres personnages acceptèrent cette pieuse tâche ; mais Théodose dominé entièrement par Chrysaphe, au lieu de se rendre aux désirs de S. Léon, entreprit dans sa réponse de justifier les Actes du Conciliabule et l'aurait certainement emporté, si la cause de la foi n'avait point été entre les mains de Dieu. Mais il arriva que l'empereur fit une chute de cheval dont il mourut; avec lui tomba la puissance de Chrysaphe. La sainte sœur de Théodose, l'impératrice Pulchérie, en épousant Martien, donna à l'Orient un empereur d'une grande pieté. En changeant de maître, l'Orient changea aussi de tendance religieuse; et à partir de ce moment le Pape put facilement s'entendre avec l'empereur et la sainte impératrice. A la suite de plusieurs lettres échangées entre eux, il fut décidé qu'un Concile général aurait lieu pour satisfaire les justes désirs de S. Léon. La ville de Nicée fut d'abord désignée pour être le lieu où se célébrerait le Concile; mais par des raisons politiques, on lui substitua ensuite celle de Chalcédoine, où l'empereur pouvait plus facilement se rendre, n'ayant pour cela qu'à traverser le Bosphore.
A deux stades environ du rivage du Bosphore et à sept stades seulement de Conslanlinople s'é-
lève en pente douce une colline, que surmontait, aux temps de l'empereur Marcien et de l'impératrice Pulchérie, un magnifique temple, élevé en l'honneur de Sainte Euphémie martyre, et d'où l'on découvrait d'un côté de riantes prairies et de l'autre la superbe ville de Constantinople.
Ce temple avait un portique ouvert et formé de magnifiques colonnes ; la voûte intérieure était également supportée par des colonnes. L'abside de l'église surtout était ornée de marbres précieux. D'un côté s'offrait à la vénération des fidèles l'urne oblongue en argent, qui renfermait les reliques de la Sainte. Au côté gauche de cette urne était ménagée une ouverture, par laquelle les Evêques pouvaient introduire une éponge et la retirer imprégnée de sang coagulé, vermeil et d'une couleur inaltérable. De plus, quiconque s'approchait de cette ouverture pouvait vérifier qu'une odeur des plus suaves s'en exhalait. C'est dans cette église que se réunirent plus de 600 Evéques, huit jours avant les Ides d'octobre de l'an 451, pour y célébrer le Concile général de Chalcédoine.
Déjà des légats avaient été envoyés par le Pape S. Léon à Constantinople, auprès d'Anatolius Evêque de cette ville, afin de s'assurer de la foi de ce dernier et régler certaines affaires relatives aux Conciles précédents et qui se rattachaient à la cause d'Eutychès. A ces légats S. Léon en adjoi-
gnit d'autres, qu'il envoya à Chalcédoine en qualité de ses représentants au Concile. C'étaient Paschasinus, Evêque de Lilybée en Sicile, homme d'un grand mérite, d'une dextérité remarquable dans le maniement des affaires et en qui le Pape avait une confiance illimitée, Lucentius Evoque d'Ascoli, particulièrement versé clans la connaissance des saints canons, Julien de Cos déjà parfaitement au courant des menées d'Eutychès, pour avoir été témoin du Brigandage d'Ephèse et enfin Boniface, prêtre de l'Eglise Romaine.
En même temps que les légats du Pape, se rendirent aussi au Concile des sénateurs et des magistrats de l'empire, animés toutefois d'un esprit bien différent de celui qui avait inspiré Théodose le Jeune. Dans les deux Conciles de Conslantinople, tenus en 448 et en 449, de même qu'au Brigandage d'Ephèse, de hauts dignitaires de l'Etat, ainsi que la force militaire, étaient intervenus au profit de l'erreur et pour défendre les ennemis de la foi. L'empereur d'alors, Théodose était le jouet des courtisans. À Chalcédoine, au contraire, se trouvait Marcien, guidé par la foi catholique et par l'autorité du Successeur de S. Pierre. Dans les Conciles que nous venons de citer, les troupes impériales n'étaient intervenues que pour favoriser le désordre; à Chalcédoine, elles n'avaient pour but que de l'empêcher et de le réprimer au besoin.
Précédemment la liberté avait été enlevée aux Evoques : maintenant elle leur était assurée. Contraste admirable et plein d'enseignements pour qui sait pénétrer jusqu'au fond des choses! Toutes les fois que le pouvoir civil défend la liberté de l'Eglise, aux dissensions, aux schismes et aux hérésies succèdent l'union des esprits et la tranquillité publique. Toutes les fois au contraire que le pouvoir civil veut revêtir la chappe et la tiare, non-seulement il devient ridicule, mais encore il devient une cause de désordres sociaux et divise les esprits de ceux qui jusqu'alors vivaient en paix. C'est à la protection accordée aux Eutychiens par Théodose, au détriment de la foi catholique et de l'autorité de l'Eglise, qu'il faut attribuer tous les troubles enregistrés dans les annales de Byzance et d'Alexandrie de 431 à 451 . C'est principalement à la protection accordée par Marcien et Pulchérie à la foi catholique qu'il faut attribuer les heureux changements survenus clans l'état de l'Eglise d'Orient, après la célébration du Concile de Chalcédoine. Parmi les Evêques faisant partie du Concile, il s'en trouvait qui avaient souscrit la déposition de S. Flavien et d'Eusèbe. Il s'y trouvait aussi de courageux défenseurs de la foi, et ta leur tête les légats du Pape. Singulière coïncidence! étrange rapprochement! Le Concile de Chalcédoine devait renouveler la condamnation des doctrines de Nés-
lorius et de celles d'Eutychès. Or l'adversaire le plus redoutable de Nestorius avait été un Patriarche d'Alexandrie, S. Cyrille ; le défenseur le plus obstiné d'Eutychès se trouvait maintenant être un autre Patriarche d'Alexandrie, Dioscore. S Cyrille, qui défendait la cause de la foi, avait réussi à chasser de son siège un indigne Evêque de Constantinople, Nestorius; Dioscore, fauteur de l'hérésie, était parvenu à faire déposer un saint Evêque de Constantinople, Flavien, dont il avait même abrégé les jours en le frappant de sa propre main. Mais Nestorius et Dioscore moururent l'un et l'autre honteusement en exil, tandis que S. Cyrille et S. Flavien sont demeurés deux des plus grandes gloires de l'Orient; et les ossements du second furent rapportés en triomphe à Constantinople et rendus ainsi à l'Eglise qu'il avait gouvernée avec un courage poussé jusqu'à l'héroïsme du martyre.
Les sénateurs et les magistrats de l'empire, dont la présence au Concile aurait, sous Théodose, encouragé les Evèques partisans du schisme ou de Thérésie, se comportèrent, sous Marcien et Pulchérie, en véritables défenseurs et en fils respectueux de l'Eglise. Ils déclarèrent eux-mêmes n'être point venus pour donner des leçons, mais pour en recevoir. Et quand l'insolent Dioscore osa demander quels étaient les juges dans le Concile, les Evèques lui répondirent qu'eux-mêmes et non les
laïques seraient ses juges, selon le cours régulier des choses, lui donnant ainsi à entendre que les laïques n'avaient d'autre rôle à remplir que celui de refréner les excès et l'audace, tant de Dioscore lui-même, que des autres Eulychiens. Ils ajoutèrent que les Evoques seuls avaient reçu de Jésus- Christ l'autorité de juger dans son Eglise.
Dioscore, plein de confiance en lui-même et accoutumé qu'il était à dominer les assemblées d'Evêques, alla se placer à la droite des représentants de l'empereur. Mais les légats Pontificaux, indignés d'une pareille audace et ne voulant point la laisser impunie, le firent descendre de cette place, qui ne convenait nullement à son caractère d'accusé. Ensuite l'Evèque Eusèbe remit aux légats les accusations portées contre Dioscore, et Constantin secrétaire du Concile lut les Actes des deux Conciles de Conslantinople ainsi que ceux du Brigandage d'Ephèse. Pendant cette lecture tous les yeux se dirigeaient avec indignation vers Dioscore, auteur de tant d'infamies. Le recours d'Eusèbe et la lecture des Actes dont on vient de parler offraient, sans aucun doute, une matière bien suffisante à la condamnation d'Eutychès et de Dioscore ; néanmoins les Pères de Chalcédoine voulurent procéder avec ordre, et selon les règles établies en pareil cas. En conséquence, on lut publiquement, dans une autre réunion, le Symbole
de Nicée et celui de Gonstantinople, comme étant les fondements de la vérité catholique; on donna ensuite lecture des lettres de S. Cyrille à Nestorius et de la célèbre lettre de S. Léon à S. Flavien. Après avoir entendu cette dernière, les Pères éclatèrent en applaudissements et prononcèrent ces paroles mémorables : Pelrus per Leonem ila locutus est. Aposloli ita docuerunt.
La lettre de S. Léon a S. Flavien n'exposait pas seulement une doctrine directement opposée à celle d'Eutychès, mais elle contenait encore la condamnation de la nouvelle hérésie. Il s'ensuivait que Dioscore qui niait, lui aussi, l'existence de deux natures en Jésus-Christ, ne pouvait échapper à la condamnation du Concile, en persistant dans cette hérésie. On lui intima donc de comparaître devant le Concile et les Pères chargèrent trois Evêques, Constantin, Àcace et Alticus de lui signifier cette intimation. Dioscore se trouvait alors sous la surveillance des licteurs; il prétendit, à cause de cela, ne pouvoir se présenter au Concile, empêché qu'il en était par la force armée qui l'entourait. Alors le commandant militaire lui fit savoir qu'il avait toute liberté de se rendre au Concile. Le véritable motif du refus de Dioscore n'était point la surveillance des licteurs, mais la crainte, justement fondée, de trouver dans les Evêques des juges sévères de sa conduite. Patriarche, exerçant
une grande influence au moyen de ses amis laïques, dissimulé et habile, il savait combien il lui aurait été facile d'incliner en sa faveur les esprits des séculiers, s'il avait pu réussir à les faire siéger en qualité déjuges au Concile. Voyant que cette dernière chose était impossible, il refusa absolument de comparaître, parce que, disait-il, il n'y avait au Concile ni sénateurs, ni magistrats, pour juger sa cause. A trois reprises, l'intimation de se présenter lui fut faite, par trois Evoques différents chaque fois et chaque fois il opposa un refus, allant jusqu'à se feindre malade. Les Pères se décidèrent alors à procéder au jugement. Ils entendirent les dépositions des témoins et les accusations, en particulier celles d'Àthanase, de Sophronius et d'autres citoyens d'Alexandrie, qui accusaient Dioscore de dévastations et d'incendies de propriétés, d'adultères, de viols commis sur des vierges et d'autres délits du même genre. Après d'aussi graves dépositions et après avoir mûrement examiné les actes du procès, dont lecture fut donnée par Constantin secrétaire du Concile, les légats Pontificaux, de l'assentiment des Pères de Chalcédoine et en particulier d'Anatolius, rendirent un décret par lequel ils condamnaient Dioscore, le déposaient du siège d'Alexandrie et le déclaraient privé des honneurs Episcopaux et du ministère sacerdotal.
Cette sentence, après avoir été communiquée
à l'empereur et à l'impératrice, fut rendue publique et envoyée, en particulier, au clergé d'Alexandrie.
Plusieurs Evèques exposèrent alors au Concile la violence dont ils avaient été l'objet de la part de Dioscore, au Brigandage d'Ephèse, et déclarèrent révoquer leur souscription aux Actes de ce Conciliabule. Leurs excuses furent acceptées, mais à condition qu'ils souscriraient à la lettre de S. Léon, ce qu'ils firent en effet. On prit ensuite, à l'occasion du nouveau Patriarche qu'il s'agissait de consacrer, en remplacement de Dioscore, certains arrangements avec les Evoques d'Egypte de même qu'avec plusieurs archimandrites, qui voulaient, eux aussi, recevoir leur pardon du Concile.
Il restait aux Pères de Chalcédoine à formuler de la manière la plus précise, la vérité catholique, en opposition aux doctrines d'Eutychès. Car, bien que les erreurs de ce dernier eussent été condamnées précédemment, il était nécessaire de faire connaître à tous les Chrétiens le véritable enseignement de l'Eglise sur les deux natures du Christ. Le Concile savait en effet qu'il ne suffît pas d'éloigner les fidèles des pâturages pernicieux, mais qu'il faut en même temps leur indiquer les pâturages salutaires. En conséquence, les Pères choisirent dans chaque Province et parmi les plus doctes Evèques plusieurs de ceux-ci, qui, partagés en différentes sections, furent chargés de formuler la doctrine
catholique sur les deux natures de Jésus-Christ. Ces sections se réunissaient, à tour de rôle, dans la sacristie de S,e Euphémie; et par un accord merveilleux elles prirent toutes pour point de départ, pour règle et pour base de leurs travaux la lettre de S. Léon à S. Flavien. Il fut donc déclaré, d'un consentement unanime, que l'on devait croire que Jésus-Christ, Notre Seigneur, est à la fois vrai Dieu et vrai homme : Sequentes igilur Sanclos Patres, nnum eumdemque confileri Filium et Dominiim nostrum Jesum Çhristum consonanler omnes docemus, eumdem perfectum in Deitale et eumdem perfection m humanitate, Deum verum et hominem verum eumdem ex anima rationali et coripore, consubstantialem Patri secundum Deitatem, consubstanlialem nobis eumdem secundum humanitalem, per omnia nobis similem absque peccato etc. (T. IV Conc. Labbe pag. 1459). On condamna ensuite quiconque professerait une doctrine contraire à celle-ci. Ce décret fut communiqué à l'empereur, et le 25 Octobre Marcien se rendit au Concile. Il y fil un discours aux Pères, qui pleins d'enthousiasme accueillirent avec applaudissements ses paroles et souscrivirent la doctrine formulée par eux, à la grande consolation du pieux empereur et de la sainte impératrice Pulchérie.
Après avoir mis fin ainsi aux questions qui concernaient la foi, le Concile dut s'occuper d'Ibas
Evèque d'Hdesse et de Théodoret Evèque de Cyr, du premier à cause de sa fameuse lettre à Maris, et du second parce qu'il avait indirectement favorisé le nestorianisme, en défendant la personne de Nestorius. L'un et l'autre ayant reconnu et condamné les erreurs de Nestorius furent rétablis sur leurs sièges.
Les légats Pontificaux n'assistèrent point aux séances où furent décrétés un assez grand nombre de canons, parmi lesquels le plus célèbre est le XXVIIIe. Voici ce canon qui donne au siège de Constantinople le premier rang, après celui de Rome : Sanclorum palrum décréta ubique sequenles, et canonem, qui nuper leclus est, cenlum et quinquaginta Dei amanlissimorum Episcoporum agnoscentes, eadem quoque et nos decernimus ac staluimus de privilegiis Sanctissimae Ecclesiae Conslantinopolis novae Romae. Etenim antiquae Romae throno, quod Urbs illa imper ar et, jure Patres privilégia tribuerunt. Et eadem consideralione moli cenlum quinquaginta Dei amantissimi Episcopi , Sanctissimo novae Romae throno aequalia privilégia tribuerunt, recte judicantes, urbem quae et imperio el senalu honorala sit, et aequalibus cum antiqu issima regina Roma privilegiis fruatur, eliam in rébus ecclesiaslicis, non secus ac illam, exlolli ac magnifieri, secundam post illam existentem : ut el Ponticae, et Asianae et Thraciae Diœcesis 31etropolitani soli, praelerea Episcopi praedictarum Dioe-
cesum quae surit inler barbaros, a praedicto thràno Sanctissimae Constanlinopolitanae Ecclesiae ordinentur: unoquoque scilicet praediclarum Dioecesum Metropolitano, cum Provinciae Episcopis , Provinciae Episcopos ordinante, quemadmodum divinis canonibus est tradilum. Ordinari autem, sicut diclum est, praedictarum Dioecesum Melropolitanos a Conslantinopolitano Archiepiscopo , convenienlibus de more factis electionibus et ad ipsum relalis. (Labbe Conc. T. IV p. 1691). Les légats réclamèrent contre celte innovation et se crurent obligés d'en écrire à S. Léon, qui non-seulement refusa son approbation à ce canon, mais déclara même qu'il désapprouvait la conduite des légats, dans le cas où ils l'auraient déjà souscrit. Car, ajoute le même Pape, dans sa lettre à Anatolius, les légats Pontificaux, n'étaient autorisés à traiter à Ghalcédoine que les matières concernant la foi. S. Léon tenait beaucoup à ne point alimenter les ambitions en Orient et insistait sur l'observation du VIe canon de Nicée, déclarant avec énergie que l'on ne devait rien changer à ce qui avait été décrété par le Concile de Nicée. Ce grand Pape tint la même conduite, à l'occasion des prétentions de Juvénal, Patriarche de Jérusalem, comme nous l'avons déjà fait remarquer en son lieu.
Le décret du Concile de Ghalcédoine touchant la foi, fut suivi d'un décret de Marcien. Non-seulement l'empereur acceptait les décisions des Pères,
mais encore il annullait tout ce que Théodose le Jeune avait décrété en faveur d'Eutychès et contre S. Flavien, dont le corps avait déjà été rapporté solennellement à Constantinople. De plus, afin de rendre durables (autant que la chose était en son pouvoir) les fruits du Concile de Chalcédoine, Marcien défendit aux Eutychiens de se réunir en conventicules, ou assemblées religieuses, sous des peines très-sévères et même sous peine de mort. Enfin Eutychès et Dioscore furent envoyés en exil, où ils moururent misérablement, après que Proterius eût été élevé à la dignité de Patriarche d'Alexandrie.
Ainsi se termina la cause d'Eutychès dans le Concile de Chalcédoine ; mais les maux occasionnés par la nouvelle hérésie ne cessèrent malheureusement point pour cela, comme en font foi les annales de l'Eclise.
Lettre de S. Léon le Grand à S. Flavien Evêque de Constantinople.
La lettre dont nous allons parler commence ainsi : Leclis Dilectionis iuae litleris quas etc.; et se trouve dans les œuvres de S. Léon publiées par les frères Ballerini (pag. 802, T. I). Les auteurs, à partir du V* siècle jusqu'à nos jours, se sont
vol. i. lo
occupés de cette célèbre lettre dogmatique et en ont admiré à l'envi , qui la profonde doctrine, qui la puissante autorité. A coup sûr, dans toute l'antiquité, aucun document émané des Pontifes Romains n'a obtenu une plus grande célébrité et n'a été aussi unanimement adopté en Orient et en Occident, comme signe de ralliement à la foi catholique et comme moyen efficace de discerner d'une manière certaine les catholiques des hérétiques. Cette lettre renferme six chapitres.
Dans le premier chapitre, S. Léon montre l'ignorance et la présomption d'Eutychès. Il y fait voir ensuite de quelle manière ce dernier tomba dans l'erreur, c'est-à-dire comment ayant rencontré quelque obscurité dans le dogme catholique, au lieu d'avoir recours pour l'éclaircir aux sources mêmes de la vérité, c'est-à-dire aux livres des Prophètes et aux Evangiles, il chercha à se rendre compte par lui-même du mystère.
Dans le second chapitre, S. Léon traite de la double nature et de la double naissance du Christ; il y montre comment Jésus-Christ est vrai Dieu et vrai homme, en prouvant cette vérité par les témoignages des Prophètes et de l'Ecriture.
Dans le troisième chapitre, il est question de l'Incarnation du Verbe, qui prenant la forme d'esclave, a souffert, en tant que vrai homme, pour nous racheter de l'esclavage du péché.
Dans le quatrième chapitre sont exposées les propriétés respectives des deux natures humaine et divine, qui existent en Jésus-Christ, sans confusion ; de sorte que Jésus-Christ, en tant que Dieu est impassible et incompréhensible, mais en tant qu'homme est passible et compréhensible. C'est ce que Notre Seigneur voulait faire entendre par ces paroles : Pater major me est, pour ce qui regarde sa nature humaine, et par celles-ci : Ego et Pater unum sumus, pour ce qui regarde sa nature divine, paroles qui s'appliquent dans les deux cas à une seule et même Personne.
Dans le cinquième chapitre S. Léon démontre la réalité de la .chair de Jésus-Christ, par des témoignages tirés de l'Ecriture, et par les faits qui résultent de la Passion, de la mort et des apparitions dé Notre Seigneur après sa résurrection. Il cite à l'appui de la doctrine catholique les paroles de S. Paul, par lesquelles l'Apôtre enseigne que nous avons été rachetés ex Sanguine (Chrisli) quasi Agni immaculati. S. Léon conclut en s'écriant : Ecclesia hac fuie vivit, hac proficil, ut in Christo Jesu nec sine vera divinitate humanitas, nec sine vera credatur humanitate divinitas.
Dans le sixième et dernier chapitre il appelle Terreur d'Eutychès une doctrine absurde, perverse, insensée et blasphématoire. Il suggère, avec un admirable esprit de charité, à S. Flavien, la mar-
che à suivre pour amener l'hérésiarque à reconnaître la vérité et pour le recevoir à la communion, dans le cas où il viendrait à résipiscence. En agissant de la sorte, ajoutait le Pape, Flavien imiterait l'exemple de Jésus-Christ, qui nous déclare n'être point venu ici-bas appeler les justes, mais bien les pécheurs, h la pénitence. Et afin de faciliter à Flavien le succès dans son entreprise, le Pape lui envoie trois légats : Jules Evêque de Pouzzoles, René prêtre du titre de S. Clément et Hilaire diacre, accompagnés du notaire Dulcitius. La lettre a pour date : Idibus Junii, Asturio et Protogene vins clarissimis consulibus.
La lettre dogmatique de S. Léon à S. Flavien offre une ample matière à nos réflexions. Mais avant d'exposer en détail les raisons de son importance, il nous parait utile d'énoncer d'abord certaines vérités, qui serviront à rendre plus lumineux le jugement que nous devons porter sur cette célèbre lettre et aussi à combattre certaine opinion, manifestée récemment encore dans plus d'une feuille parisienne.
L'autorité exercée par un homme sur la société peut être due à l'éminence de ses qualités personnelles ou à l'élévation du poste qu'il occupe. On dit en effet de quelqu'un (et cela eu égard aux qualités personnelles de l'individu) qu'il est une autorité en médecine , en philosophie ,
en sciences naturelles, en théologie etc. parce qu'il s'est distingué dans ces différentes branches des connaissances humaines. On dit aussi de quelqu'un (et cela eu égard ta sa position) qu'il est une autorité parce qu'il remplit des fonctions importantes dans la société, comme celles de gouverneur d'une province, de roi, d'empereur, de Pape. Quand l'éminence des qualités personnelles, chez un homme de mérite, ne se trouve point unie à une haute position sociale, ou bien quand un personnage, distingué par sa haute position sociale, ne possède point de qualités personnelles éminentes, l'influence de l'autorité exercée par lui, est bien diverse clans les deux cas. Dans le premier cas, l'autorité de l'homme de mérite influe exclusivement sur le jugement intérieur que chacun porte touchant les personnes et les choses; dans le second cas, l'autorité du personnage en question, dans la société humaine, s'exerce seulement sur certains actes extérieurs, que ces actes procèdent d'ailleurs d'un principe de conscience ou d'un principe de crainte. Mais quand à la haute position sociale s'unissent d'éminentes qualités personnelles, alors l'autorité exercée par l'individu est la plus grande possible dans son genre et produit, non-seulement l'adhésion extérieure (à laquelle en matière religieuse, doit toujours s'associer la conscience), mais encore l'assentiment intérieur, conséquence naturelle de l'estime.
Or, chez S. Léon, d'éminentes qualités personnelles se trouvaient réunies à la suprême dignité de Souverain Pontife. Il ne faut donc point s'étonner de voir son nom devenu si célèbre en Orient aussi bien qu'en Occident et sa lettre à S. Flavien accueillie par le monde catholique avec tant de respect, qu'elle acquit partout une autorité bien supérieure à celle de tous les autres écrits du temps. Mais faut-il considérer cette autorité, exercée par la lettre de S. Léon, comme une conséquence naturelle des éminentes qualités personnelles de ce grand Pape, ou bien comme un effet de la dignité suprême dont il était revêtu dans l'Eglise, ou enfin comme un résultat de la réunion chez lui de l'autorité Pontificale et des qualités personnelles? Examinons cette question.
L'important monument historique dont il s'agit et qui date du milieu du Ye siècle, peut être envisagé à deux points de vue, au point de vue du dogme et au point de vue de l'autorité; au point de vue du dogme, parce qu'il renferme la doctrine catholique des deux Symboles de Nicée et de Constantinople, au point de vue de l'autorité puisque c'est une lettre écrite par l'Evêque de Rome en matière de foi, et reçue par conséquent par le monde chrétien avec la vénération due au successeur de S. Pierre, au Docteur suprême de l'Eglise de Jésus-Christ. Quel que soit celui de ces deux
aspects sous lequel nous considérions la lettre de S. Léon, nous le trouvons déjà consacré par l'histoire du temps et par celle des siècles qui ont suivi. En effet cette lettre, d'après les Pères de Chalcédoine eux-mêmes, doit être regardée comme une colonne élevée dans l'Eglise de Jésus-Christ pour indiquer aux fidèles quelle foi ils doivent professer, quelles hérésies ils doivent rejeter. Pour continuer cette comparaison de la colonne, cette lettre nous apparaît comme une indication lumineuse de la tradition, non interrompue pendant quatre siècles et demi, en faveur de la Primauté du Pontife Romain sur toute l'Eglise, et elle sert comme de fanal aux générations qui se succèdent, afin que celles-ci conservent toujours l'unité de la foi, par leur union à Pierre que Jésus-Christ à établi Chef visible de son Eglise. Il nous semble en effet trouver condensée dans la lettre de S. Léon, toute la lumière des enseignements touchant la Personne de Jésus- Christ renfermés dans l'Evangile, contenus dans les figures de l'Ancien Testament, exposés par les Pères et proclamés par les Conciles. Il nous semble de plus que cette lumière est projetée avec une splendeur sans égale, par ce grand Pape, sur le monde catholique, de manière à éclairer les siècles futurs et à éloigner d'eux les dangers auxquels est exposé quiconque marche dans les ténèbres et dans les ombres de la mort. Ainsi la
lettre de S. Léon ne fut pas simplement pour l'univers chrétien un document vénérable, à cause des vérités dogmatiques qui y sont développées, mais ce fut encore la voix de Pierre lui-même parlant par la bouche de son Successeur. Ce fut de la sorte que cette lettre put faire courber la tête aux Eutychiens eux-mêmes dans le Concile de Chalcédoine, faire déposer à d'autres leurs erreurs et leurs fausses doctrines et obtenir ainsi que tous embrassassent la foi enseignée par les Apôtres et par les SS. Pères sur les deux natures de Jésus- Christ. Nous savons que certains auteurs attribuent la faveur avec laquelle fut accueillie la lettre de S. Léon uniquement à la haute estime et à la réputation dont jouissait partout ce grand Pape ; mais nous sommes certains que ces mêmes auteurs n'oseraient point juger ainsi cette lettre, s'ils voulaient examiner avec calme et sans préjugés les monuments de l'époque et en particulier les Actes du Concile de Chalcédoine. Nous allons nous efforcer, dans l'intérêt de la vérité, de recueillir, en les empruntant aux anciens monuments, les éléments nécessaires pour apprécier le jugement porté par les contemporains sur la lettre de S. Léon à S. Flavien.
Personne n'ignore combien les Evêques orientaux étaient jaloux de leur autorité et combien de moyens ils employaient pour l'augmenter en
diminuant celle du Pontife Romain. Un simple acte de FEvêque de Rome était souvent considéré par certains d'entre eux comme un empiétement sur la juridiction d'autrui. Ils avaient soin dans les Conciles de ne jamais provoquer l'intervention du Pape, mais d'attribuer l'autorité suprême aux Synodes Provinciaux. Les Conciles célébrés par les Nesloriens sont là pour montrer la vérité de notre assertion ; l'audace de Dioscore, Patriarche d'Alexandrie, la confirme ; le Brigandage d'Ephèse y met le sceau. Dans ce Conciliabule en effet, l'autorité des légats du Pape fut méprisée, la juridiction de Flavien foulée aux pieds et on alla jusqu'à déposer ce dernier. Aux yeux de la plupart des Evèques présents et dont les uns agissaient par malice et les autres par timidité, le Pape n'était nullement l'autorité suprême, il n'était aux yeux de ces hérétiques qu'un Evêque dont toute la juridiction se réduisait à gouverner le premier Siège Episcopal. Mais à peine les Pères de Chalcédoine sont-ils réunis, bien que comptant parmi eux beaucoup d'Evêques de la faction d'Eulychès et un certain nombre d'autres qui n'étaient point encore entièrement détachés du parti de Nestorius, voici que la scène change. S. Léon, au moyen de ses représentants, occupe au Concile la place qui lui convient, et sa lettre à S. Flavien devient la formule de la vérité catholique; tous les Pères du Concile
s'y rallient et la souscrivent en s'écriant : Petrus per Leonem ita loculus est. Aposloli ita docuerunt. Que signifient ces paroles : Pelrus per Leonem ita loculus est? Est-ce qu'elles n'indiquent pas que les Pères de Chalcédoine reconnaissaient en S. Léon la personne de Pierre, à qui Jésus-Christ a dit : Tu es Petrus et super hanc Pelram aedifcabo Eccle-
siam meam et tu aliquando conversus
confirma fratres tuos? Toutefois par leur acclamation, les Pères du Concile ne se bornaient point seulement à reconnaître en S. Léon le Successeur de Pierre, Chef de l'Eglise, et la personne même de Pierre, toujours vivant dans ses Successeurs. Ils manifestaient encore par là spontanément la conviction qui leur faisait regarder la lettre de S. Léon comme un acte solennel, émané de l'autorité suprême en matière d'enseignement, acte que le Pape seul pouvait exercer. Cette lettre, en effet, respirait une si grande sagesse, le dogme catholique y était exposé d'une manière si admirablement claire qu'il semblait impossible de l'attribuer à un autre qu'à Pierre lui-même. Elle exerça une immense autorité et parce qu'elle émanait du Pontife Romain, et parce qu'un Pape seul pouvait l'avoir écrite, nous le répétons, à cause de la sagesse qui resplendit dans toutes ses parties et qui faisait croire qu'elle avait été composée avec une assistance particulière d'en haut. Et de fait, lorsque les Pères de Chalcédoine
souscrivirent la lettre de S. Léon, et exigèrent que les dissidents la souscrivissent (ce que ceux-ci firent), ils montrèrent tous par là qu'ils reconnaissaient pour guides et la lettre dogmatique et l'auteur même de la lettre. Car, s'il n'en eût point été ainsi, les Pères auraient pu se contenter de souscrire et de faire souscrire les Symboles de Nicée et de Constantinople, dans lesquels se trouve suffisamment exprimée la doctrine si admirablement développée par S. Léon, En effet, si la réputation personnelle de ce grand Pape eût été la seule considération qui eût porté ou mû les esprits des Evoques à recevoir sa lettre avec tant de vénération et à la reconnaître conforme à la doctrine et aux traditions Apostoliques ainsi qu'aux témoignages de l'Ecriture, il n'y aurait eu aucune raison d'obliger tous les membres du Concile à souscrire ce document; il suffisait de le déclarer conforme à la foi et rien de plus. La chose devient encore plus manifeste lorsque nous voyons les mêmes Pères lire la lettre Synodique de S. Cyrille à Nestorius, sans cependant la souscrire, lire également les témoignages de S. ïlilaire, de S. Basile, de S. Jean Ghrysostôme, de S. Ambroise, de S. Augustin, et toujours sans les souscrire. La lettre Synodique de S. Cyrille et les autorités des Pères précités étaient cependant conformes à la foi et avaient, elles aussi, une grande valeur auprès de tous les Evèques.
Mais c'est que ces Pères n'étaient point Successeurs de S. Pierre, ou en d'autres termes c'est qu'ils n'enseignaient point avec une autorité suprême sur toute l'Eglise, dont ils n'avaient gouverné qu'une portion, tandis que S. Léon était le Chef et le Docteur de l'Eglise universelle.
Le fait des souscriptions, rapproché de celui de l'acclamation Petrus per Leonem ila hcutus est, démontre donc clairement : que les Pères du Concile de Chalcédoine ont considéré la lettre de S. Léon à deux points de vue, c'est-à-dire au point de vue du dogme et au point de vue de l'autorité. En d'autres termes, ce double fait démontre que les Pères ont reconnu clans cette lettre, non-seulement la sublimité de la doctrine, mais encore l'autorité de la parole du Chef de l'Eglise. C'est là une vérité qui fut formulée, dans le Concile même de Chalcédoine, d'une manière admirable par l'acclamation rapportée plus haut : Petrus per Leonem ita hcutus est. Apostoli ila docuerunl. Car si les Pères de Chalcédoine n'avaient point considéré la lettre de S. Léon au point de vue dogmatique, les paroles Apostoli ita docuerunl, n'auraient eu aucun sens, eu égard au but du Concile. Et si les mêmes Pères n'avaient point considéré la lettre en question au point de vue de l'autorité, les paroles Petrus per Leonem ita loculus est, n'auraient eu aucune signification, attendu que, dans le cas
supposé, il devenait indifférent pour eux de nommer Pierre ou de nommer Paul, ou Jean, ou n'importe quel autre Apôtre. Nous pouvons par conséquent dire que les Pères de Ghalcédoine, en acceptant comme dogmatique la lettre de S. Léon, vénérèrent dans son contenu la suprême autorité enseignante de Pierre et dans son auteur la personne même de Pierre. Le nom de Pierre, on le voit, ou bien a dû être prononcé par les Pères du Concile de Chalcédoine avec l'intention de faire allusion à la suprême autorité en matière d'enseignement et à la suprématie du Pape, ou bien ce nom aurait pu être remplacé, même avec avantage, par le nom de Matthieu, ou par celui de Jean, attendu que ces deux Apôtres ont particulièrement traité de la double génération de Jésus- Christ. C'est pourquoi nous trouvons dans celle exclamation l'exacte appréciation de la lettre de S. Léon par les Pères de Chalcédoine.
Ainsi l'Orient et l'Occident reçurent cette célèbre lettre au double point de vue du dogme et de l'autorité. Après cela on ne saurait nous opposer raisonnablement l'examen que firent de cette même lettre quelques-uns des Pères du Concile, surtout si l'on pèse les raisons suivantes. 1° Il n'y a point de vérité qui ne soit attaquée , et la vérité théologique en particulier l'est par les schisma tiques, les hérétiques ou les fauteurs de l'hérésie. 2° On
se prend souvent à examiner une doctrine, non pour l'attaquer, mais pour l'élucider, à cause de certaines difficultés qu'elle présente, ou encore pour mieux se rendre compte de son véritable sens dans la langue originale qui a servi à l'exposer; et c'est précisément ce qui arriva au Concile de Chalcédoine. Les Evêques qui demandèrent à examiner la lettre de S. Léon furent les Evêques d'Illyrie et ceux de Palestine; et ils firent cette demande bien plutôt au point de vue de la langue que par un motif de contradiction systématique ou scientifique. Leur examen ne put affaiblir en rien l'autorité de cette lettre, puisqu'en somme tous les Evêques finirent par la souscrire. Dans les Actes du Concile d'ailleurs, nous trouvons le motif de cet examen de la lettre de S. Léon expliqué par les Evêques contradicteurs eux-mêmes. Ils déclarèrent en effet qu'ils avaient voulu faire cet examen, à cause de certaines expressions qui dans le latin pouvaient, selon eux, présenter un sens ambigu, mais qu'après les éclaircissements donnés par les légats de S. Léon, tous leurs doutes s'étaient dissipés et qu'ils souscrivaient volontiers à la lettre du Pape. Voici les paroles mêmes des Evêques telles que nous les trouvons dans les Actes de Chalcédoine : Qui (il s'agit des légats Pontificaux) nobis dilucidaverunl quae obscurilas linguae décerner e subnotabat.
Cet examen n'aurait pas même été fait par ces Evoques, si les magistrats envoyés par l'empereur au Concile, dépassant les limites de leur mandat et abusant de leur position, ne l'eussent les premiers provoqué. Les légats de S. Léon s'opposèrent tout d'abord à une telle proposition et déclarèrent publiquement que la lettre du Pape ne pouvait être soumise à aucun examen. Malgré cela, comme nous l'avons dit, les Evêques d'Illyrie et de Palestine, à cause de quelque ambiguïté apparente dans le sens de certains mots (ambiguïté causée surtout par la diversité de langues), procédèrent à l'examen de la lettre et demandèrent des explications. Ce fait n'affaiblit en rien l'autorité exercée dans cette circonstance par S. Léon en sa qualité de Chef de l'Eglise et d'auteur de la lettre.
Les Evêques Egyptiens firent aussi, dans le Concile, quelques difficultés, avant de souscrire la lettre de S. Léon; mais ils expliquèrent en même temps pour quel motif. Ils déclarèrent au Concile qu'ils avaient pour règle de conduite de ne jamais prendre part à aucun acte de ce genre, sans le consentement de leur Patriarche, consentement impossible à obtenir pour le moment, puisque le successeur de Dioscore n'était point encore élu.
Nous ajouterons ici que le fait de l'examen de la lettre de S. Léon ne peut détruire à nos yeux l'appréciation que firent de cette même lettre les
Pères de Chalcédoine. Ceux-ci, nous le répétons, la reçurent non-seulement comme lettre dogmatique, mais encore comme lettre émanant du Chef de l'Eglise. La preuve de ce que nous avançons se trouve dans la lettre écrite par S. Léon lui-même à Théodoret. Le Pape y parle de l'examen fait dans le Concile de sa célèbre lettre et montre toute la portée de cet examen, en disant qu'il avait servi à fixer définitivement la doctrine définie par lui et à la faire sincèrement accepter par tous. Gloriamur in Domino (ce sont les paroles de S. Léon) cum propheta canentes : Adjulorium noslrum in nomine Domini ..... Qui nullum nos in noslris fralribus detrimentum sustinere permisit: sed quae nostro prius minislerio definierat, universae Fraternilatis irrelractabili firmavil assensu: ut vere a Se prodiisse ostenderet quod prius a Prima omnium Sede formalum tolius Chrisliani orbis judicium recepisset: ut in hoc quoque Capili membra concordent; in quo amplius Nobis accrescit gaudendi maleria . . .
Nam ne aliarum sedium ad Eam
quant caeteris omnium Dominus slatuit praesidere, consensus assentationis vider elur, aut alia quaelibet subreperet adversa suspicio, invend prius sunl, qui de judiciis noslris ambigerenl, et dum nonnulli a dissensionum incilali auctore, ad contradiclionis bella prosiliunl, ad majus bonum malum ejus, Auctore tolius bonilalis dispensante, perventum est.
Joignons à ce témoignage la déclaration explicite des Pères de Chalcédoine qu'ils recevaient la lettre de S. Léon comme une lettre écrite par S. Pierre lui-même; et observons de plus que les Evêques d'Illyrie et de Palestine, qui avaient examiné cette lettre, renchérirent encore sur les louanges de S. Léon et l'appelèrent non-seulement Summe orthodoxum, mais encore Patrem nostrum. Ces expressions sont assez claires et elles nous autorisent à conclure que ce n'est point la réputation dont jouissait S. Léon auprès de ses contemporains qui fut la cause pour laquelle le Concile de Chalcédoine souscrivit cette célèbre lettre. Elles nous obligent aussi à reconnaître, dans cet acte solennel du Concile, une confession et une déclaration publiques de la Primauté d'honneur et de juridiction du Pontife Piomain sur toute l'Eglise, de sorte qu'en recevant la lettre de S. Léon, les Pères de Chalcédoine ont montré, envers le Pape, le respect dû au suprême Docteur dans l'Eglise de Jésus-Christ.
Les acclamations des Pères de Chalcédoine, trouvèrent un écho chez les Evêques des Gaules, d'Espagne et des autres Provinces occidentales, qui n'avaient pu se rendre au Concile. L'admiration des siècles postérieurs succéda à celle des contemporains de S. Léon. En résumé la lettre de ce grand Pape a toujours joui de la plus haute au-
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torité, tant parce qu'elle est conforme aux Symboles de Nicée et de Gonstantinople que parce qu'elle fut écrite par le Souverain Pontife. C'est ce qu'attestent d'ailleurs tous les auteurs qui ont traité avec quelques détails et avec bonne foi de ce célèbre document historique.
Les Sessions du Concile.
Comme nous l'avons vu plus haut, le Pape S. Léon n'approuva point tous les Actes du Concile de Chalcédoine et les légats Pontificaux n'assistèrent point à toutes les Sessions. L'on ne doit par conséquent considérer comme décisions de ce Concile général que celles qui ont été approuvées par le Pape; ceci résulte des principes exposés par nous ailleurs. Toutefois nous pensons ne point déplaire au lecteur en passant en revue ici, nonseulement les Sessions du Concile, mais encore ceux des canons de Chalcédoine qui furent plus tard, d'une manière ou d'une autre, reconnus par l'Eglise, et de plus le XXVIIIe qui est relatif au siège de Gonstantinople.
Session I9
Nous ne nous laisserons point arrêter par la question de savoir si l'empereur Marcien, comme le veulent Baronius et Bellarmin, intervint à la lrc Session. Si nous observons, en effet, que dans cette même Session, les Pères décrétèrent de communiquer les décisions prises par eux à l'empereur, nous nous voyons obligés d'admettre que ce dernier était absent. La chose d'ailleurs nous importe peu, attendu que la présence de l'empereur n'est nullement nécessaire au Concile.
Dans la première Session , ce qui importait avant tout, c'était de remettre chacun à sa place, et surtout Dioscore, qui avait été le chef du Brigandage d'Ephèse, Dioscore n'avait en effet rien rabattu de son audace, et il alla s'asseoir à la droite des envoyés impériaux. Les légats de S. Léon l'obligèrent alors à descendre, attendu qu'il ne convenait pas qu'un accusé siégeât parmi les juges. Eusèbe, Evoque de Dorylée, fit les fonctions d'accusateur. On lut les Actes du Conciliabule ou Brigandage d'Ephèse et ceux des Conciles tenus à Constantinople sous Flavien. On déclara nulle la déposition de S. Flavien, ainsi que celle d'Eusèbe, et l'on reconnut en même temps la pureté de leur foi, tandis que l'on décréta la peine de la dépo-
sition contre Dioscore d'Alexandrie, Juvénal de Jérusalem, Thalassius de Gésarée en Gappadoce, Eusèbe d'Àncyre, Eustathe de Béryte, Basile de Séleucie, tous promoteurs et fauteurs du Brigandage. Il fut question aussi de Théodoret. C'était le plus savant Evêque de tout l'Orient; mais les Latins le considéraient comme hérétique, parce qu'il s'était montré favorable, d'une certaine manière, à Nestorius. Les Eutychiens eux aussi le regardaient avec méfiance, parce que, le supposant partisan de la doctrine qui admettait deux Personnes en Jésus-Christ, ils le croyaient aussi favorable à la doctrine catholique des deux natures. Sa grande renommée ne l'empêcha point d'être vivement attaqué en cette occasion, quoiqu'il eût déjà été rétabli sur son siège par un décret du Pape S. Léon et que l'empereur Marcien l'eut reconnu digne d'intervenir au Concile. Malgré cela les Evêques d'Illyrie et de Palestine, se laissant entraîner par leur zèle, crièrent à tue-tête : Miseremini, fides péril: istum canones ejiciunt: hune foras mitlile. Magislrum Nestorii foras miltile. Pour foire cesser leurs clameurs, on prit le parti de faire siéger Théodoret, non en qualité de juge, mais en qualité d'accusateur. Mais le mauvais vouloir de ses adversaires ne fut point assoupi pour cela ; ils redoublèrent au contraire de violence, surtout les Egyptiens, qui regardant Théodoret comme infecté de l'hérésie nestorienne
vociféraient : Cyrillum ejicimus, si Theodoretum acceperimus. Canones islum ejiciunt. De leur côté, les Evoques qui s'étaient toujours maintenus purs de toute hérésie se sentaient indignés, en entendant les clameurs de ceux qui, précisément lors du Brigandage d'Ephèse , s'étaient rendus euxmêmes coupables des plus graves délits. Ils s'écrièrent donc : Dignus, dignus. Orthodoxum Synodo, sediliosos foras millile, homicidas foras millile. Voyant les choses en venir à ce point, les magistrats et les sénateurs présents, scandalisés des excès auxquels se portaient les Evèques fauteurs d'Eutychès, se rappelèrent qu'ils assistaient au Concile pour y maintenir le bon ordre et pour empêcher que cette vénérable assemblée ne fût transformée en un second Brigandage d'Ephèse. Ils prirent en conséquence la liberté de faire observer que ces clameurs étaient inconvenantes et ne pouvaient servir en rien la cause d'Eutychès. On le voit, cette Irc Session se ressentait encore des passions soulevées au Conciliabule d'Ephèse, sous la présidence de Dioscore.
Session H'
Dans cette Session, les Pères voulurent, en quelque sorte poser les fondements de l'édifice et déclarèrent que personne ne pouvait s'écarter du Sym-
bole de Nicée, exposé par le Ier Concile de Constantinople. On donna ensuite lecture des deux Symboles de Nicée et de Constantinople, ainsi que de la lettre Synodique de S. Cyrille à Nestorius et de celle du même S. Cyrille à Jean d'Antioche, à l'occasion de leur réconciliation. On lut également la célèbre lettre de S. Léon à S. Flavien où la doctrine des deux natures en Jésus-Christ se trouve si admirablement exposée et les Pères accueillirent la lecture de celte lettre avec les signes de la plus haute vénération. Ensuite, afin d'ôter toute excuse aux Eutychiens, on lut publiquement des extraits contraires à leur doctrine et tirés de S. Hilaire de Poitiers, de S. Grégoire de Nazianze, de S. Jean Chrysoslôme, de S. Ambroise, de S. Augustin et de S. Cyrille, Pères tous célèbres à la fois par leur sainteté et par leur doctrine. Cette seconde Session se termina, comme la première, d'une manière assez tumultueuse. Deux partis se trouvaient en présence : celui des Evêques orientaux, appuyés auparavant par les Eutychiens, et celui des Evêques d'Illyrie soutenus par ceux d'Egypte. Chaque parti avait ses prétentions. Les Orientaux voulaient que l'on exilât et que l'on excommuniât Dioscore et ils s'écriaient : jEgyptium exilio, Dioscorum exilio, Dioscorum Christus damnavù. Qui communicat Dioscoro Judaeus est. Au contraire les Evêques d'Illyrie voulaient que Ton
pardonnât à tout le monde, parce que tout le monde, disaient-ils, avait eu des torts; c'est pourquoi ils s'écriaient : Omnes peccavimus, omnibus indulgele. Dioscorum Synodo, Dioscorum Ecclesiis. Cette opposition et ces clameurs firent lever la séance et ce ne fut que dans la suivante que l'on traita la cause de Dioscore.
Session IIP
On engagea la discussion au sujet de l'affaire de Dioscore, dont Eusèbe Evèque de Dorylée se porta principal accusateur. Les Pères citèrent Dioscore à comparaître devant le Concile. Comme nous l'avons déjà vu, le fourbe Patriarche allégua de futiles prétextes pour ne point se présenter devant les Pères. On introduisit alors les témoins, venus d'Alexandrie pour déposer contre lui. Après avoir mûrement examiné toutes choses, les Pères de Chalcédoine condamnèrent et déposèrent Dioscore pour les quatre raisons suivantes : 1° pour avoir irrégulièrement reçu à la communion Eutychès, quoique celui-ci eût été canoniquement excommunié dès avant le Brigandage d'Ephèse; 2° pour avoir empêché qu'on lût dans ce Conciliabule la lettre de S. Léon; 3° pour avoir eu la hardiesse d'excommunier le Pape; 4° enfin comme contumace, malgré trois sommations qui lui avaient été faites de comparaître au Concile.
Il est digne d'observation que cette sentence fut prononcée, par les légats Pontificaux, au nom du Pape S. Léon dans les termes suivants : Per nos et per praesentem Sanctam Synodum, una cum ter Beatissimo et omni lande digno Petro Aposloîo qui ut petra etc.
Cette sentence fut signifiée à Dioscore et communiquée à Marcien et à Pulchérie, qui contribuèrent par leur autorité à empêcher le retour de Dioscore à son siège.
Session IVe
Dans cette Session Ton s'occupa principalement de la foi, et les Pères considérèrent avec attention la lettre de S. Léon. Anatolius Evêque de Constanlinople et les Evoques représentants des différentes Provinces eurent un délai de cinq jours, afin que chacun pût librement exposer ses difficultés et éclaircir ses doutes. Les Evêques d'Illyrie et de Palestine trouvèrent, dans le style latin de la lettre de S. Léon, certaines obscurités, lesquelles s'évanouirent ensuite. Tous les Evêques finirent par souscrire cette lettre, excepté ceux d'Egypte dont le refus n'eût d'autre cause que la coutume qu'ils avaient de ne jamais rien souscrire sans le consentement de leur Patriarche. Il fut néanmnoins réglé, en Concile, qu'ils souscriraient plus tard; et ils promirent avec serment de le faire après l'élec-
tion du successeur de Dioscore et, en attendant, de ne point s'éloigner de Constantinople.
On eut à traiter ensuite la cause des dissidents, c'est-à-dire de Juvénal, déjà bien connu du lecteur, de Thalassius, d'Eusèbe d'Ancyre, de Basile de Séleucie et d'Eustathe de Béryte. Ceux-ci ayant souscrit la lettre de S. Léon furent en conséquence admis au Concile.
Les partisans d'Eutychès, parmi lesquels se faisaient remarquer plusieurs moines et archimandrites, s'étaient donné pour chefs deux intrigants, Carosus et Dorothée. Ceux-ci remirent à Marcien un écrit dans lequel ils réclamaient un Concile général, ne voulant pas reconnaître comme tel celui de Chalcédoine, parce que Dioscore n'y siégeait pas, non plus que les Evêques de son parti. Cet écrit fut renvoyé au Concile et lecture en fut faite aux Pères, qui rejetèrent entièrement les prétentions des Eutychiens. Dorothée refusa alors de souscrire la lettre de S. Léon.
On prit ensuite en considération les réclamations faites par des moines orthodoxes contre les moines eutychiens.
Les Pères terminèrent cette Session en accordant aux récalcitrants un délai de 30 jours pour se soumettre à l'autorité du Concile, et ils décrétèrent l'excommunication et la déposition contre les contumaces.
Nous trouvons encore dans cette même séance que l'on restitua à Photius, Evèque de Tyr, les droits de Métropolitain, qu'avait usurpés sur lui Eustathe de Béryte.
Session Y'
On y lut la formule de foi rédigée par les Pères contre les erreurs d'Eutychès; mais cette formule fut jugée insuffisante par plusieurs Evêques Orientaux et surtout par les légats de S. Léon. En effet, ces derniers trouvaient que ce n'était point assez de dire que Jésus-Christ était ex duabus naturis, et ils voulaient qu'on déclarât (Chrislum) in duabus naturis inconfuse, immulabililer , indivise et inseparabililer subsistere. La question fut débattue quelque temps entre les Evêques avec une certaine vivacité; mais l'on finit par se rangera l'avis des légats du Pape.
Session VP
On lut, en présence de l'empereur Marcien, la formule de foi contre les Eutychiens; ensuite les Pères la souscrivirent et acclamèrent l'empereur ainsi que l'impératrice Pulchérie. A l'occasion de cette définition de foi, l'empereur prononça diverses peines contre les perturbarteurs de la paix
et soumit à l'approbation du Concile trois lois concernant les moines et les clercs. Ensuite, voulant honorer la ville de Chalcédoine, à cause du Concile, Marcien lui fit donner le titre de Métropole, sans que l'on portât atteinte, du reste, aux droits et à la dignité de l'Eglise de Nicomédie.
Les Evoques exprimèrent alors le désir de s'en retourner dans leurs diocèses, considérant le Concile comme terminé, puisqu'on avait fini, de traiter les matières qui concernaient la foi, et qui avaient nécessité leur réunion à Chalcédoine. Ceci explique pourquoi les anciens ont distingué ces six premières Sessions du Concile des dix autres qui suivirent. Dans quelques vieux exemplaires des Actes du Concile, on trouve après la VIe Session les canons dont nous parlerons après la XV.
Session VIP
Les Pères consacrèrent cette Session tout entière à mettre fin au différend survenu entre Maxime d'Antioche et Juvénal de Jérusalem. La juridiction sur les deux Phénicies et sur l'Arabie fut dévolue à Maxime et la juridiction sur les trois Palestines fut dévolue à Juvénal. Nous nous sommes étendus sur cette matière en parlant des prétentions de Juvénal au Concile d'Ephèse.
Session VHP
Le très-docte Evêque de Cyr, ïhéodoret, avait été déposé de son siège par le Conciliabule d'Ephèse; les Pères de Ghalcédoine, sachant d'ailleurs qu'il avait été réintégré dans sa dignité par S. Léon, voulurent, afin d'écarter tous les doutes qui pouvaient subsister au sujet de ses sentiments personnels, qu'il dit anathème à Nestorius. Théodoret prononça l'anathème, ce qui n'empêcha pas un assez grand nombre d'Evêques d'accueillir avec quelque tumulte sa déclaration de foi. C'étaient les détenseurs des anathèmes de S. Cyrille, contre lesquels Théodoret avait écrit autrefois. Cependant comme l'anathème prononcé contre Nestorius par Théodoret renfermait toutes les garanties nécessaires pour admettre ce dernier au Concile, tout le monde à la fin s'en contenta. Mais nous verrons la cause de Théodoret remise en question dans le Ve Concile œcuménique.
Sessions IX8 et X8
On y réhabilita Ibas, Evèque d'Edesse, expulsé de son siège par le Brigangage d'Ephèse; mais on exigea qu'il dit anathème à Neshfrius , parce qu'une lettre avait été publiée sous son nom, adres-
sée au persan Maris et dans laquelle on trouvait l'éloge de Théodore de Mopsueste et quelques expressions favorables au nestorianisme. Le rétablissement d'Ibas sur son siège, sans que les Pères de Chalcédoine se fussent occupés préalablement de cette lettre, devint plus tard l'occasion de nouveaux troubles en Orient, lors de l'affaire des trois Chapitres, comme nous le verrons en son lieu. Les Pères du Concile eurent encore soin de faire déclarer nuls tous les Actes du Conciliabule ou Brigandage d'Ephèse.
Sessions XP et XIP
On y traita la cause de Bassien et d'Etienne. Le premier, Evêque d'Ephèse, avait été déposé et le second lui avait été substitué. Le Concile décréta que ni l'un ni l'autre ne gouvernerait l'Eglise d'Ephèse, mais que l'on consacrerait un nouvel Evêque. Il fut réglé toutefois que l'entretien des deux Evêques déposés serait à la charge de l'Eglise d'Ephèse.
Session XI II'
On s'y occupa du différend qui existait entre Eunomius Evêque de Xicomédie et Anaslase Evêque de Nicée. Ce dernier était accusé d'avoir usurpé
les droits de Métropolitain, au détriment de l'Evèque de Nicomédie. On lut l'édit de Valentinien en faveur du siège de Nicée; mais cet édit fut déclaré, par les Pères, nul dans le for ecclésiastique et n'ayant de vigueur que dans ce qui était du ressort de l'autorité civile. En conséquence, après avoir fait donner lecture du IVe canon de Nicée et pesé les raisons des deux parties, le Concile décréta qu'il fallait, dans cette affaire, se conformer purement et simplement aux canons et exécuter ce qu'ils prescrivaient.
Session XIV
On y traita l'affaire relative à la déposition d'Âlhanase, Evêque de Perrha pays voisin de l'Euphrate. 11 avait été remplacé par Sabinien que l'Evèque Métropolitain d'IIieraple avait consacré. On écouta l'accusation et la défense de part et d'autre; on lut les lettres de S. Cyrille et de Proclus écrites, au sujet de cette affaire, à Domnus Patriarche d'Antioche; on examina les décisions du Concile d'Antioche, tenu sous Domnus; enfin le Concile rendit un décret, dans lequel il sanctionna l'avis émis par les magistrats siégeant dans l'assemblée en qualité de représentants de l'empereur. Il fut décidé que Sabinien resterait provisoirement en possession de son siège, qu'Athanase, dans un délai de huit
mois, se justifierait auprès du Patriarche d'Àntioche; que s'il était reconnu par ce dernier innocent des délits qu'on lui imputait, il serait rétabli sur son siège avec Sabinien pour successeur, mais que dans le cas contraire, sa déposition serait considérée comme validement prononcée. On pourvut, comme dans les Sessions XIIe et XIIIe à l'entretien de l'Evèque déposé, en lui assignant un revenu à prélever sur les rentes de son ancienne Eglise. Le Concile de Ghalcédoine nous offre ainsi, pour la première fois, l'exemple d'une pension annuelle à la charge d'un bénéfice ecclésiastique:
Session XVe
Cette Session est mémorable à cause des trente canons, selon le grec, ou des vingt-huit, selon le latin, qui y furent décrétés par les Pères. Il est bon d'observer qu'à cette Session n'intervinrent, ni les magistrats impériaux, ni les légats de S. Léon. Parmi tous ces canons, le plus remarquable est le XXVIIIe, qui confirme à l'Evèque de Constantinople les honneurs et privilèges qu'on lui avait déjà attribués au Ier Concile de Constantinople et dont nous avons parlé alors.
Ce XXVIIP canon donne juridiction à l'Evèque de Constantinople sur tous les Diocèses et sur tous les Métropolitains de la Thrace, du Pont, de
l'Asie et jusque sur des peuples encore barbares. Mais l'absence des légats Pontificaux, la restriction aux seules décisions concernant la foi, mise expressément par S. Léon à son approbation des Actes du Concile de Chalcédoine, enfin la protestation faite dans la séance suivante par les légats sont autant de raisons péremptoires pour dénier toute autorité à ce canon.
Dans les autres canons 1° L'on confirma les canons antérieurs. 2° L'on décréta la peine de déposition contre les simoniaques. 3° On interdit aux ecclésiastiques et aux moines d'administrer les biens des laïques, excepté ceux des orphelins et des veuves ; mais dans ce cas on exigeait l'autorisation des Evoques respectifs. 4° On pourvut à la dignité monastique, en déclarant les moines soumis à la juridiction de l'Evêque, sans l'ordre duquel on leur défendit de sortir de leur monastère. 5° On interdit aux Evoques et aux autres ecclésiastiques de changer d'Eglise. 6° On défendit d'ordonner des clercs sans les assigner à une Eglise déterminée, et l'on interdit l'exercice des Ordres déjà reçus à tout clerc qui ne serait point attaché à une Eglise d'une manière fixe par un titre particulier. 7° On anathématisa les clercs qui prennent service clans la milice, ou qui occupent des charges séculières. 8° On soumit à la juridiction des Evoques les ecclésiastiques attachés aux hospices. 9° On défendit aux
clercs ayant des différends entre eux de faire décider leurs causes par d'autres que par l'Evêque du Diocèse ou, selon les cas, par d'autres que par l'Evêque Métropolitain ou même par le Patriarche de Gonstantinople. 10' On défendit la possession simultanée de deux bénéfices ecclésiastiques ou de deux Eglises et l'on prononça contre les délinquants la peine de déposition. 11° On permit de donner de simples lettres de paix aux pauvres, pouvu qu'ils fussent catholiques et, même, si on le voulait, des lettres de recommandation à ceux d'entre eux qui le mériteraient. 12° On pourvut a l'érection de plusieurs Eglises Métropolitaines. 13° On interdit aux clercs l'exercice des fonctions ecclésiastiques dans une Eglise différente de la leur, toutes les fois qu'ils ne seraient point munis de lettres de recommandation de leur Ordinaire. 14° Dans les endroits où l'usage ne s'y opposait point, on permit aux lecteurs et aux chantres d'épouser des femmes païennes, juives ou hérétiques, mais à la condition que celles-ci abandonneraient leurs erreurs. 15° On défendit d'ordonner des diaconesses avant l'âge de quarante ans et l'on anathématisa, ainsi que leurs maris, celles qui se seraient mariées. 16° On réserva aux Evêques le droit de priver de la communion, pendant le temps qu'ils jugeraient à propos de déterminer, les vierges conracrées a Dieu qui auraient abandonné leur saint vol. i. 17
état. 17° On adjugea définitivement aux Evêques les paroisses de campagne après trente ans de juridiction. 18° On excommunia et l'on déposa les clercs et les moines qui formaient des ligues contre leurs confrères. 19" On recommanda d'exécuter les prescriptions du Goncile de Nicée relatives à la célébration des Synodes Provinciaux deux fois par an. 20' On priva de la communion tout Evèque qui retiendrait un clerc appartenant à une autre Eglise; la même peine fut prononcée contre le clerc. 21° On déclara que l'on devait s'assurer de la réputation de quiconque se porte accusateur d'un clerc, avant de recevoir l'accusation. 22° On déposa les clercs qui s'emparent des biens de l'Evêque après sa mort; ces biens doivent demeurer à l'Eglise ou aux parents du défunt. 23° On ordonna au défenseur de l'Eglise de Constantinople de chasser de cette ville les clercs ou les moines qui s'y rendaient sans la permission de leurs supérieurs; et cela pour prévenir bien des désordres. 24" On défendit de convertir les monastères en maisons séculières. 25° On régla que les Métropolitains ne devaient jamais différer les consécrations d'Evêques au-delà de trois mois et que les revenus de l'Eglise veuve de son Pasteur devaient être mis en réserve par l'économe. 26° On établit un économe dans chaque Eglise pour en administrer les biens, afin d'écarter de la personne
même de l'Evêque tout soupçon d'avarice. 27" On anathématisa quiconque se serait rendu coupable de rapt, ainsi que la personne qui aurait consenti au crime et celle qui aurait servi d'intermédiaire. La déposition est infligée aux clercs en punition de ce délit.
Session XVP
Paschasinus, légat du Pape, appela l'attention du Concile sur le XXVI1P canon, publié le jouiprécédent, et fit observer qu'il était contraire au VP canon de Nicée. Il fit remarquer en outre plusieurs irrégularités commises, lors du Ier Concile de Constantinople, dans la souscription du canon IP (al. IIP) concernant l'Evêque de cette ville. Il protesta, au nom du S. Siège, contre ce XXVIIP canon, parce qu'il était contraire à celui de Nicée et déclara référer le tout à S. Léon, dont il attendrait la décision suprême. Chacun sait d'ailleurs que S. Léon rejeta positivement ce canon et n'admit que tacitement les autres canons de Chalcédoine.
Du discours de Paschasinus il ressort clairement que le IP canon de Constantinople n'avait pas même été reconnu en Orient; car il posa le dilemne suivant : ou bien le IP canon de Constantinople était en vigueur et alors le XXVIIP de Chalcédoine devenait inutile, ou bien il n'était
point en vigueur et dans ce cas le canon de Chalcédoine, se trouvant en opposition avec le VIe de Nicée, ne devait point être admis.
Ainsi se termina le Concile général de Chalcédoine sur lequel prétendirent s'appuyer, cent ans plus tard, certains fauteurs de discordes pour troubler de plus en plus la paix de l'Eglise en Orient. Nous voulons faire allusion ici à ce que nous rapporterons dans le chapitre suivant en traitant du IIe Concile général de Constantinople.