‹ Les Conciles générauxChapitre 17 sur 35 · II' CONCILE DE CONSTANTINOPLE · texte numérisé non relu

II' CONCILE DE CONSTANTINOPLE

§ I- Faits antérieurs au Concile,

chaque événement historique, de même qu'il tire son origine d'un fait passé, renferme aussi en lui le germe d'un fait futur. Rien n'est isolé dans ce monde et chaque chose a ses relations, tout au moins celles de cause et d'effet. Ce principe s'applique aussi aux vérités et aux erreurs. Les vérités, en effet, sont unies entre elles et partent toutes d'un centre commun, Dieu, qui est la vérité par essence; les erreurs aussi sont liées les unes aux autres, parce qu'elles proviennent toutes d'un principe commun qui est la négation du vrai. Il suit de là qu'entre la vérité et l'erreur il doit toujours y avoir lutte; c'est la lutte incessante qui existe entre tout principe positif et sa négation. La vérité marche ainsi à travers les siècles, sans cesse oc-

cupée à combattre l'erreur ; l'erreur de son côté traverse aussi les siècles en niant sans relâche la vérité. La vue de cette lutte continuelle entre la vérité et l'erreur produit dans la société humaine tantôt de grands biens, lorsque c'est la vérité qui triomphe, tantôt de grands maux, lorsque c'est l'erreur qui l'emporte grâce à la protection des puissants de ce monde. C'est pourquoi, avant de parler du IIe Concile de Constantinople, il est nécessaire d'examiner quelles étaient les vérités et quelles étaient les erreurs prédominantes alors, afin d'apprécier leur importance et de dissiper certaines obscurités qui empêchent bien des personnes de juger sainement l'époque à laquelle fut tenue ce Concile. Mais pour cela il est nécessaire de reprendre les choses d'assez haut, afin de mieux faire comprendre au lecteur quelles étaient les tendances doctrinales avant le Ve Concile général.

Trois principaux sujets d'étude occupaient les esprits en Orient pendant la seconde moitié du V siècle et la première moitié du VIe : la doctrine d'Origène, celle de Nestorius et celle d'Eutychès avec les doctrines contraires. On étudiait les œuvres d'Origène pour accorder la philosophie avec la théologie. La doctrine de Nestorius se défendait et finissait par être condamnée; celle d'Eutychès était une source de troubles et de factions.

Origène, prêtre d'Alexandrie et qui avait long-

temps enseigné l'Ecriture Sainte dans la fameuse école de cette ville, aurait suffi à lui seul avec son génie et sa vaste érudition pour illustrer tout FOrient ; cependant ses écrits devinrent une source de dissensions, de disputes et de troubles religieux et même politiques. Sa grande renommée lui devint funeste et attira sur ses défenseurs bien des orages. Une grande réputation, a dit Bergier, est souvent une grande calamité. La jalousie, l'ambition, l'envie se liguent alors contre l'homme de génie, le poussent dans l'erreur, s'il n'y est pas déjà tombé, ou bien lui font passer sa vie au milieu de l'amertume des persécutions. Origène sut souffrir avec un courage qui ne se démentit point, mais la modération dont il fit preuve envers ses adversaires, loin de les faire changer de sentiments, fut aux yeux de plusieurs un aveu de sa culpabilité. Plusieurs, sous le couvert de son nom et de ses œuvres, répandirent des écrits dans lesquels sa doctrine était falsifiée et dénaturée, ce dont il se plaignit lui-même de son vivant. La guerre, ainsi commencée contre lui, devint encore plus vive après sa mort et l'on alla jusqu'à l'accuser d'avoir été partisan de la doctrine orientale des émanations, d'avoir soutenu Félernilé du monde, et nié la création. Ces accusations si graves nous les trouvons reproduites aussi par des auteurs protestants. Brucker, parmi ceux-ci, fait enseigner à Origène,

dans l'école d'Alexandrie, les doctrines de Plotin, de Porphyre et de Jamblique. Une pareille assertion de la part des Protestants a peine à se concevoir, car d'une part Origène lui-même enseigne ouvertement, dans le second livre des mpi A.>/Sv, que le monde a été créé par Dieu et d'autre part ni Pantène avant lui, ni Clément d'Alexandrie son maître n'ont enseigné Terreur en question dans leur école. De ce que Plotin, Porphyre et Jamblique professèrent cette erreur à Alexandrie, les Protestants n'ont aucune raison de conclure que leur accusation contre Origène est fondée. Car ces philosophes étaient païens et Origène composa précisément ses mpi A'p/jm pour jeter comme un pont entre la philosophie païenne et la foi, et amener les philosophes à se convaincre que le dogme catholique ne renfermait aucune absurdité, comme ils se l'imaginaient.

Toutefois les admirateurs d'Origène firent autant de tort à sa doctrine que ses adversaires. Ceux-ci en effet trouvaient dans cette doctrine les germes de toutes les hérésies, tandis que ceux-là y découvraient la source de toutes les vérités. Les uns et les autres poussèrent la passion jusqu'au fanatisme , dans leurs efforts pour rabaisser ou accroître sans mesure la réputation d'Origène. Ils n'aboutirent ainsi qu'à défigurer insensiblement ses enseignements, à rendre ses pensées obscures, à

lui faire avancer ce qu'il n'avait jamais dit et enfin à le faire passer ou pour un maître infaillible dans l'enseignement de la vérité, ou pour un docteur d'iniquité assis dans la chaire de pestilence et répandant de toutes parts l'erreur et l'hérésie. C'est qu'on juge le plus souvent les grands écrivains avec esprit de parti ou avec les idées d'un siècle qui n'est point le leur ; d'ordinaire les critiques ne se rendent compte ni des idées prédominantes ni de l'état de la science à l'époque où fut composé un ouvrage, ni des circonstances clans lesquelles vivait celui qui l'a écrit. Il arrive ainsi qu'en voulant juger un auteur, au lieu de nous reporter à son siècle, nous le transportons en quelque sorte au milieu du nôtre; il s'ensuit que le jugement que nous portons est erroné, faux ou tout au moins incomplet. Par ces réflexions toutefois, nous ne prétendons point dire qu'il n'y ait rien à corriger clans les œuvres d'Origène. De son temps la philosophie n'était point assez avancée dans le chemin de la vérité et ne possédait point une terminologie assez précise pour avoir pu lui être d'un grand secours dans la tâche religieuse qu'il s'était proposée. La théologie, elle-môme, ne possédait pas encore les définitions dogmatiques, formulées et décrétées depuis, avec toute la précision et l'exactitude possibles, par les Conciles généraux. Mais à cause de cela même, nous devons admirer dans Origène

non-seulement un grand génie, mais encore un grand courage, pour avoir abordé des questions difficiles, obscures et qui n'étaient point encore mûres de son temps. C'est ainsi qu'en pensèrent beaucoup de ceux qui en Orient, à l'exemple de S. Basile et de S. Grégoire de Nazianze, empruntèrent à Origène bien des opinions, afin que celles-ci mieux étudiées servissent à faire avancer la science. Notre intention ici n'est ni de condamner ni de disculper Origène au sujet de certaines accusations portées contre lui en matière théologique. D'autres ont entrepris cette tache; et au moment même où nous traçons ces lignes, les érudits ont entre les mains l'ouvrage de notre savant collègue à l'Université Romaine, Vincenzi, ouvrage qui mérite la plus sérieuse attention. Mais nous ne pouvions omettre de constater, qu'avant le IP Concile général de Conslantinople , les doctrines d'Origène étaient fort en honneur. De l'ensemble de l'histoire de ce temps, il ressort en effet que les ouvrages d'Origène étaient, de préférence à tous les autres écrits, l'objet des études des moines tant en Egypte qu'en Palestine. C'était d'ailleurs la une chose bien naturelle; car la profondeur des vues d'Origène exigeait de ceux qui s'appliquaient à l'étude de ses œuvres une grande concentration de pensée qu'on ne pouvait guère obtenir que dans la solitude des cloîtres.

Mais comme toute doctrine appelle nécessairement des contradicteurs et des défenseurs, deux partis se formèrent bientôt, opposés l'un à l'autre, et jusque dans les monastères. De là les scandaleuses intrigues des moines d'Egypte et de Palestine pour se procurer des protecteurs puissants, soit auprès des Evêques, soit à la cour même de l'empereur; de là les accusations si virulentes dirigées contre Origène, dont les cendres étaient en quelsorte remuées par le souffle de l'hypocrisie, de la vengeance et même de la fureur que les esprits médiocres conçoivent et nourrissent trop souvent contre le génie. De là les falsifications d'écrits, les interprétations forcées, et les accusations d'hérésie. En revanche, dans l'autre camp, par une exagération fanatique, la doctrine d'Origène était proclamée exempte de toute erreur et égale (pour ainsi dire) en autorité aux Symboles de Nicée, et de Gonstantinople.

Ainsi, comme on le voit, au commencement du V" siècle les efforts tendaient d'un côté à faire condamner par un Concile général Origène et sa doctrine, tandis que d'autre part on n'épargnait rien pour empêcher une pareille condamnation. Les deux partis montraient un trop grand acharnement à se combattre, pour qu'une solution ne parut point désirable. Cette solution fut en effet donnée et nous verrons quelles furent ses conséquences.

La condamnation de Nestorius n'avait point assoupi les querelles théologiques touchant la personnalité de Jésus-Christ. Certains esprits prenant pour point d'appui la condamnation même de Nestorius cherchaient à expliquer comment le Verhe éternel, en assumant une humanité parfaite, n'avait cependant point revêtu une personnalité humaine. Leurs recherches les portèrent à étudier les deux natures du Christ, et se laissant guider par leur jugement propre , plus que par le raisonnement théologique, ils en arrivèrent à confondre les deux natures en une seule. Ce fut l'erreur d'Eutychès.

D'autres, partisans des idées de Théodore de Mopsueste et de Nestorius, persistaient à soutenir qu'il y avait deux Personnes en Jésus-Christ, malgré la définition du Concile d'Ephèse sur l'unité d'hypostase. Cherchant a fortifier leur assertion par des autorités tirées des anciens Pères, ils abusèrent des écrits d'Origène et les invoquèrent en leur faveur, comme si leur auteur eût enseigné que Jésus-Christ était fils adoptif de Dieu. L'étude d'Origène servait ainsi de rempart aux Nestoriens, qui, non contents de faire opposition au Concile d'Ephèse, maudissaient encore celui de Chalcédoine, parce qu'il avait obligé ïhéodoret et Ibas à anathématiser Nestorius. D'autre part, parmi les sectateurs d'Eutychès, les uns par malice et incorrigibilité, soutenaient qu'il n'y avait qu'une nature en Jésus-

Christ, les autres confondant la nature avec l'hypostase, enseignaient également l'unité de nature en Jésus-Christ, pour mieux éviter, croyaient-ils, l'hérésie nestorienne. De même que les Nestoriens avaient mal compris Origène, les Eutychiens interprétaient mal S. Cyrille. En vain leur montraiton les définitions des Conciles, en vain s'efforçaiton de les arrêter par des édits impériaux. L'erreur dogmatique s'était insinuée dans les cloîtres et se conservait dans leur solitude. Toutefois l'hérésie ne manquait point d'adversaires qui soutenaient, en dehors comme au dedans des couvents de moines, un combat acharné, tantôt contre les Nestoriens, tantôt contre les Eutychiens. Les hérétiques étaient de leur côté protégés par plus d'un Evèque et souvent même par les magistrats impériaux.

L'attachement et la haine portés aux doctrines d'Origène, aux erreurs de Nestorius et à celles d'Eutychès et plus encore aux personnes qu'aux doctrines, occasionnèrent des troubles pendant plus de cent ans dans l'Eglise d'Orient, soulevèrent des questions passionnées et provoquèrent de terribles vengeances. On peut donc dire, sans crainte de se tromper, que les causes plus ou moins prochaines de la célébration du Ve Concile œcuménique furent les dissentiments au sujet d'Origène et aussi l'obstination des Nestoriens et des Eutychiens.

Principaux personnages qui influèrent sur la célébration du Ve Concile œcuménique.

On ne peut mieux juger d'un fait qu'en cherchant à connaître ses auteurs, leur position sociale, leur caractère, leurs tendances, le but véritable de leurs actes; car ce sont là tout autant d'éléments propres à éclairer l'histoire. Bien plus celte connaissance, d'utile qu'elle est toujours, devient nécessaire, quand les événements sont d'ailleurs enveloppés d'une obscurité telle que les yeux les plus clairvoyants ont peine à la pénétrer. C'est pour cette raison que nous avons voulu présenter au lecteur les portraits des principaux personnages qui exercèrent leur influence sur la célébration du IIe Concile général de Constantinople. Nous passerons sous silence ce qui serait inutile pour le but que nous nous proposons, mais nous ne tairons point ce que réclame l'histoire pour sa justification. Nous nous efforcerons d'être équitable, mais en même temps de n'être ni faible, ni timide dans nos jugements. Nous respectons la dignité de chacun, mais nous ne saurions respecter ni les erreurs, ni les faiblesses, lorsqu'elles sont du domaine de l'histoire.

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