LE PAPE VIGILE
Combien grande est l'erreur de ceux qui ont dépeint Vigile comme un homme timide, cédant facilement aux désirs d'autrui, indécis lorsqu'il fallait agir, donnant raison aux bons et aux méchants, changeant dans ses idées, téméraire dans ses jugements, inconstant dans ses résolutions!
Vigile ne figure que deux fois dans l'histoire, avant la mort et après la mort du Pape Sylvère. Dans la première occasion, il s'offre à nos yeux comme un ambitieux, promettant facilement ce qu'il ne pouvait et ne devait pas tenir. Dans la seconde occasion, l'histoire nous le montre victime des intrigues, mais défenseur intrépide de la vérité. Il est vrai que, grâce à la faveur de la perfide impératrice Théodora et par l'entremise de Bélisaire, il occupa, du vivant même du Pape Sylvère, le Siège de Rome, et qu'il promit en retour à l'impératrice de pardonner à Ànthime de Constantinople et de ne point défendre le Concile de Chalcédoine. Mais après la mort de Sylvère, procurée à l'instigation d'Antonine femme de Bélisaire , Vigile devenu Pape légitime, changea entièrement de manière d'agir. Il fit voir alors que dans la Chaire de S. Pierre, quand la foi est en question, les passions de l'homme se taisent toujours pour lais-
ser parler seul le Vicaire de Jésus-Christ. Vigile fut ambitieux, il est vrai, mais il se montra grand et généreux à l'égard des Romains auxquels, pendant la disette qui régnait à Rome lors du siège de la ville éternelle par Totila , il expédia une grande quantité de grains dont s'emparèrent malheureusement les Goths. Plein de sollicitude pour l'administration de l'Eglise Romaine, après être parti pour Constantinople, il envoya pour le remplacer, Valentin, Evèque de Sylva Candida qui devint suspect ta Totila et auquel le roi des Goths fit couper les deux mains. Pour délivrer Rome des barbares, au milieu des angoisses auxquelles il se trouvait réduit lui-môme, il écrivit de Constantinople à Aurélien, Evèque d'Arles, afin que celui-ci invoquât le secours du roi des Francs en faveur de Rome menacée d'une destruction totale. Il était en outre animé d'un tel courage pour défendre la vérité et pour punir les hérétiques et les fauteurs de l'hérésie, qu'il ne recula point devant les fureurs de Théodora , et l'excommunia sans aucun égard. Cette excommunication prononcée par Vigile lui enleva la tache d'avoir été élevé sur le Siège Apostolique, du vivant de Sylvère, par cette même impératrice. Prudent, il sut distinguer les temps et les personnes; courageux, il sut résister à la violence morale exercée contre lui par Justinien et aux persécutions qui lui furent suscitées par cet
empereur. Ami de la justice, il défendit courageusement les droits d'autrui. A Constantinople, poursuivi par les émissaires de l'empereur, qui avaient reçu l'ordre de le jeter en prison, il se vit contraint de fuir dans l'église de S. Pierre, où il se réfugia sous l'autel, comme dans un asile sûr. Mais les sicaires furieux se précipitèrent sur lui et voulurent l'arracher par force de ce lieu sacré. Alors une lutte s'engagea entre le Pontife et ces misérables, lutte bien inégale sans doute, mais qui tourna cependant à l'avantage de Vigile. En effet , étreignant fortement les colonnes de l'autel, robuste comme il l'était et de formes athlétiques il résista de telle sorte à ses agresseurs que les colonnes se brisèrent dans la lutte et la table de l'autel se rompit. A un tel spectacle le peuple s'émut, prit la défense du Pape, mit en fuite les sacrilèges et délivra Vigile.
Nous verrons comment ce même Pape se comporta dans l'affaire des Trois Chapitres et nous ferons remarquer alors combien il a été injustement jugé par certains écrivains, qui nous le représentent comme faible et inconstant dans cette importante conjoncture.