‹ Les Conciles générauxChapitre 22 sur 35 · THÉODORE · texte numérisé non relu

THÉODORE

EVÊQUE DE GéSARÉE EN CAPPADOCE

C'était un homme pourvu de peu de sagesse, mais posédant juste assez d'érudition pour acquérir du crédit dans une cour. Adroit comme il l'était, il sut s'insinuer dans les bonnes grâces de l'impératrice Théodora et par le moyen de celle-ci entrer dans la familiarité de l'empereur, avec qui il passait, la nuit, des heures entières dans des disputes théologiques. Cet intrigant avait bien pénétré jusqu'au fond du cœur de Justinien, il avait bien sondé l'ambition qu'avait ce prince de passer pour meilleur théologien que les Evoques; c'est pourquoi il l'aiguillonnait en lui proposant des questions théologiques à résoudre.

Ainsi, d'une part Théodore était protégé par la comédienne Théodora, peut-être parce que celle-ci trouvait en lui un Evoque conciliant et dont s'accommodait fort bien son infâme conduite; et d'autre part il était estimé de Justinien parce que celui-ci se voyait estimé de lui, raison qui bien souvent est la cause véritable de l'estime et de la réputation de certaines personnes. Appuyé sur de si puissantes protections, Théodore se laissait retenir à la cour, où il passait la plus grande partie de l'année, négligeant ainsi le bien de son Diocèse,

et personne n'osait le trouver mauvais. De plus, il profitait de la faveur impériale pour soutenir aussi bien ceux qui empruntaient le nom d'Origène dans le but de défendre de fausses doctrines que ceux qui, demeurés encore partisans d'Eutychès, voyaient dans le Concile de Chalcédoine un cauchemar dont il fallait se débarrasser à tout prix. Théodore protégeait donc les Origénistes et les Eutychiens, mais en revanche il détestait les Nestoriens, et cela, d'après notre manière de voir, pour deux motifs : 1" parce qu'ils admettaient deux Personnes en Jésus-Christ et reconnaissaient ainsi implicitement deux natures, contrairement à la doctrine d'Eutychès, 2° parce que dans le Concile de Chalcédoine, les Evêques qui avaient d'abord favorisé le nestorianisme, s'étaient montrés pleins de zèle contre Eutychès, particulièrement Théodoret et Ibas, admis au Concile malgré la déposition prononcée contre eux dans le Brigandage d'Ephèse.

Nous verrons dans la suite comment Théodore s'employa pour relever à la cour le crédit des Eutychiens. Il se trouva d'ailleurs plus d'une fois dans des conjonctures critiques et fut excommunié par le Pape Vigile.

§ Hl.

Evénements qui occasionnèrent le IIe Concile général de Constanlinople.

Nous avons exposé plus haut les doctrines diverses qui se débattaient en Orient avant le V Concile œcuménique ; nous venons de mettre sous les yeux du lecteur les physionomies des cinq personnages qui exercèrent le plus d'influence, comme nous le verrons, sur la célébration de ce même Concile; il sera facile maintenant de comprendre le récit que nous allons faire des événements qui le précédèrent.

Les Eutychiens, appelés en dernier lieu Acéphales parce qu'ils n'avaient plus de chef, persistaient sinon à professer les doctrines d'Eutychès, au moins à détester le Concile de Chalcédoine. Les Origénistes, de leur côté, retranchés derrière les expressions plus ou moins falsifiées d'Origène formaient un parti très-puissant, surtout en Palestine. Parmi les moines, ce parti présentait un caractère de violence tel, que leurs adversaires en étaient terrifiés. Cette violence des Origénistes épouvantait d'autant plus qu'elle était unie à la manière d'agir mystérieuse de ces moines et que les religieux, lorsqu'ils s'écartent du sentier de la vertu, ont souvent re-

cours à des calomnies et à des perfidies, que ne sauraient imaginer les laïques. Les protecteurs ne manquaient point des deux côtés, comme nous l'avons vu plus haut. S. Sabas, Abbé, essaya de réprimer l'audace des moines de Palestine, partisans des prétendues doctrines d'Origène. Il se rendit, malgré son âge avancé, à Constantinople, pour y implorer, contre les excès de ces religieux qui ne craignaient plus les armes spirituelles, le secours de l'empereur dont la puissance, espérait-il, mettrait un terme aux crimes qui se commettaient à l'occasion de la doctrine d'Origène. Mais Juslinien à cette époque avait bien d'autres préoccupations. 11 était engagé dans des guerres contre les Vandales et contre les Perses, ce qui était infiniment plus important à ses yeux que les querelles des moines de la Palestine. Il ne put par conséquent pas faire droit aux instances de S. Sabas, qui mourut quelque temps après.

Les Origénistes, en attendant, jouissaient de la protection de Domitien, Evêque d'Ancyre, et de la protection beaucoup plus efficace du plus rusé de tous les courtisans dans la personne de Théodore Ascida, Evèque de Césarée en Cappadoce et dont nous avons parlé plus haut. Ce dernier, résidant presque continuellement à la cour, empêchait par son influence que les excès, commis par les Origénistes, n'arrivassent à la connaissance de

Justinien. Cependant son adresse finit par être déjouée par la prudence de Pelage, légat du Pape à Constantinople. En effet, d'accord avec Mennas, Evêque de cette ville, Pelage réussit à informer l'empereur de toutes les menées, de toutes les intrigues et de tous les crimes des Origénistes. Justinien s'émut à ce récit, et convaincu d'ailleurs de sa capacité théologique, il saisit avec empressement une aussi bonne occasion de se mêler de questions religieuses. Il accueillit donc avec plaisir les communications qui lui furent faites par Pelage et prenant immédiatement la plume, il écrivit contre les Origénistes une lettre ou circulaire, dans laquelle il les condamnait et exhortait les |Evêques, particulièrement ceux de Palestine, à proscrire leurs doctrines. La lettre impériale fut souscrite par Mennas, par les Evoques présents alors à Constantinople et par les Evoques de Palestine eux-mêmes qui voyaient l'audace des moines devenue incorrigible.

Cet acte de l'empereur semblait devoir rendre à l'Orient la tranquillité religieuse. Il n'en fut cependant point ainsi. La lettre de Justinien fut comme une étincelle fatale qui mit le feu, en quelque sorte, à l'Orient et à l'Occident; car elle devint le véritable germe d'un schisme, qui se continuant pendant de longues années, surtout en Occident, causa des maux innombrables à l'Eglise. Cette

lettre impériale fut le signal du commencement d'un drame funeste, qui détacha du Pontife Romain les Provinces les plus importantes de l'Occident. Justinien ne prévit point les conséquences de sa lettre, parce qu'il ne sut point lire, au fond de l'âme de FEvêque de Césarée, les projets de vengeance que ce dernier nourrissait depuis longtemps contre le Concile de Chalcédoine. Ecartons dès maintenant le voile.

Théodore, déjà suffisamment connu du lecteur, voulant se venger de Pelage, légat du S. Siège, qu'il regardait comme cause principale de la condamnation des Origénistes dont lui Théodore s'était constitué le protecteur, conçut un projet plein de perfidie, lequel toutefois devint, entre les mains de la divine Providence, un moyen d'affermir encore davantage les définitions dogmatiques prononcées par les quatre premiers Conciles généraux. Il n'ignorait pas quelle importance Justinien attachait à la réconciliation des Acéphales que cet empereur voulait cependant condamner aussi par un édit et que caractérisait une haine irréconciliable envers le Concile de Chalcédoine. D'autre part Théodore voyait la nécessité de mettre sur le tapis une question qui occupât les esprits et fit oublier la condamnation des Origénistes.

Le Concile de Chalcédoine, tout en jugeant la cause d'Eutychès, avait obligé Théodoret, Evêque

de Gyr et Ibas Evêque d'Edesse d'anathématiser Nestorius avant de prendre place au Concile ; mais les Pères ne s'étaient point occupés des écrits du premier contre les anathèmes de S. Cyrille, ni de la lettre du second au persan Maris. Bien plus, les mêmes Pères, en insérant aux Actes du Concile de Chalcédoine la lettre d'Ibas, ne la firent suivre d'aucune désapprobation, quoiqu'on y louât Théodore de Mopsueste, que l'on y condamnât les écrits de S. Cyrille et que l'on y accusât le Concile d'Ephèse d'avoir traité trop légèrement la cause de Nestorius. Comme ni Théodore de Mopsueste, ni ses écrits n'avaient été condamnés et que cet Evêque s'était d'ailleurs, dans ses ouvrages, prononcé contre Origène, Théodore de Césarée entreprit de le faire condamner en même temps que les écrits de Théodoret et la lettre d'Ibas. Telle fut l'origine de l'affaire des Trois Chapitres. Par cette triple condamnation Théodore se proposait surtout deux choses : 1° de faire condamner en Théodore de Mopsueste un ennemi d'Origène; 2° en faisant condamner les écrits de Théodoret et d'Ibas de discréditer le Concile de Chalcédoine, pour n'avoir point désapprouvé ces mêmes écrits, comme il aurait dit le faire selon lui. De plus cette ques- ' tion devait soulever de nouvelles passions, en fortifier d'anciennes, créer des partis et faire tomber dans l'oubli la condamnation des Origénistes.

Avant d'arriver à réaliser un projet qui devait avoir de si graves résultats, Théodore avait à surmonter plus d'une difficulté, et entre autres, l'opposition qu'il prévoyait bien de la part du Pape Vigile, à qui ne pouvaient échapper les conséquences d'une telle condamnation et sa contradiction apparente avec le Concile de Ghalcédoine. Il mit alors tous ses soins à préparer le champ de bataille et à faire goûter ses plans à Théodora, maîtresse souveraine du cœur de Justinien. La chose ne fut pas difficile, attendu que l'impératrice protégeait les Acéphales et que de plus elle voulait humilier Vigile et se venger de ce que ce dernier n'avait point tenu les promesses qu'il lui avait faites avant son Pontificat. Théodora entra donc volontiers dans les vues de l'Evêque de Césarée et se chargea d'incliner dans le même sens l'empereur son époux. Celui-ci d'ailleurs n'avait pas besoin de tant de provocations pour se coiffer du bonnet de docteur. Théodore agissant de son côté et Théodora du sien réussirent à faire prendre à Justinien la détermination de publier un manifeste impérial contre les Trois Chapitres. Ce qui animait davantage l'empereur était l'espérance, dont il se berçait, de faire accepter par les Eutychiens le IVe Concile œcuménique. Théodore en effet lui faisait croire que les Acéphales étaient disposés à accepter le Concile de Chalcédoine, dans le cas où on leur accorderait la

satisfaction de condamner les Trois Chapitres ; or Justinien avait à cœur de faire cesser toute opposition à ce Concile. Il avait même depuis longtemps manifesté son désir à ce sujet, ce qui lui avait fait donner par les Acéphales le surnom de Conciliaire (Synodùa).

L'empereur prit donc en main l'affaire des Trois Chapitres; et dans le courant de l'an 543, ou au commencement de 54-4, il publia un édit par lequel il les condamnait. Dans cet édit, après une exposition du dogme catholique contre les doctrines d'Arius, de Nestorius et d'Eutychès, il déclare accepter les quatre Conciles généraux célébrés jusqu'alors, condamne ces hérésies et promulgue plusieurs canons. Le tout fut envoyé aux Evêques. Les Patriarches d'Antioche et de Jérusalem ainsi que Mennas, tEvêque de Constantinople, souscrivirent cet édit. Le Pape et avec lui les Evêques de l'Illyrie, des Gaules , de l'Italie et de l'Afrique s'y opposèrent , comme l'avait déjà fait Etienne légat du S. Siège à Constantinople où il avait remplacé Pelage.

Justinien entra en courroux en apprenant les oppositions que rencontrait son édit. De l'indignation il passa aux menaces et des menaces il en vint à condamner ses adversaires à l'exil. Beaucoup d'Evèques subirent cette persécution d'un nouveau genre ; parmi eux nous citerons Zoïle , Pa-

vol. i. 19

triarche d'Alexandrie, qui fut éloigné de son Siège et remplacé par Apollinaire. Les partis s'échauffèrent et les passions déchaînées donnèrent lieu aux excès les plus graves. On vit alors les églises inondées de sang et une véritable guerre de religion éclata ; d'un côté l'on maudissait , tandis que de l'autre on approuvait la condamnation des Trois Chapitres. Les mouvements populaires obligèrent l'empereur d'ordonner à son armée, en marche pour aller secourir les Lombards contre les Gépides, de s'arrêter à Ulpiana en Mœsie où la haine mutuelle des partis était à son comble. Pour apaiser tous ces troubles et réfréner toutes ces passions, Justinien crut que le meilleur moyen était de convoquer un Concile à Constantinople. Il invita le Pape à se rendre en cette ville et peut-être que Vigile n'eut point trop de répugnance à se résoudre au voyage, menacé comme il l'était par les armes du barbare Totila. A son entrée dans Constantinople, le Pape fut d'abord comblé d'honneurs par Justinien; mais ensuite l'empereur ne pouvant réussir à le faire adhérer à la condamnation des Trois Chapitres le persécuta et le maltraita pendant un long espace de temps. Dans de telles conjonctures, Vigile eut cependant le courage de séparer Mennas de la communion et d'excommunier également Théodore et Théodora. L'Evêque de Constantinople, piqué au vif de cet acte d'autorité Pontificale, poussé peut-être aussi par TEvêque de

Gésarée et par l'impératrice, eut l'audace d'excommunier à son tour le Pape. Après que les esprits se furent apaisés, Vigile rétablit Mennas sur son Siège et admit de nouveau à la communion l'impératrice et son conseiller Théodore. Enfin le Pape, dans l'espoir de mettre fin aux maux dont était affligée l'Eglise, consentit à condamner les Trois Chapitres, après s'être inutilement efforcé de rallier à son avis les Evoques qui étaient venus avec lui à Constantinople. Toutefois cette condamnation contenait une réserve déclarant prudemment que l'on n'entendait par là diminuer en rien le respect dû au Concile de Chalcédoine. Cette sentence connue sous le nom de Judicatum fut publiée en 548 et adressée à Mennas.

Un orage terrible s'éleva alors contre Vigile de la part des Evêques d'Occident, qui croyaient voir dans la condamnation des Trois Chapitres une attaque dirigée contre le Concile de Chalcédoine. Les Evêques d'Illyrie ne reçurent point le Judicatum; les Evêques Africains surtout s'en montrèrent fort indignés et osèrent même excommunier le Pape. Vigile se trouvant de la sorte pressé par tant d'oppositions et voulant faire disparaître tous les dissentiments en s'entourant des conseils les plus graves, consentit volontiers à la célébration d'un Concile général. Il eût souhaité que ce Concile se tint en Italie et même de préférence en Sicile, mais il

ne put faire triompher ce désir et dut permettre que les Evêques se réunissent à Constantinople. Vigile consentit donc, comme nous venons de le dire, à la convocation d'un Concile général, pour régler la question des Trois Chapitres. Le dissentiment des Evêques d'Occident fut la principale mais non l'unique cause de cette détermination. Car, tout d'abord, lorsqu'il avait été question de convoquer un Concile général, l'Occident ne s'était point montré favorable à l'introduction de l'affaire des Trois Chapitres. En conséquence, Vigile avait reconnu la nécessité de réconcilier les esprits et d'examiner, à cetjeffet, la question avec les Evêques d'Orient, afin, s'il était possible, d'éviter un schisme et de refréner en même temps l'ambition de Justinien, en lui donnant pour contre-poids l'autorité légitime de l'Eglise. Le Pape savait bien à quels dangers il se serait exposé, s'il eût traité la question des Trois Chapitres autrement qu'en procurant chez les Evêques une conviction tout à fait libre. Car il craignait d'une part que les Evêques Occidentaux ne se scandalisassent, si la sentence était prononcée en Orient plutôt qu'en Occident. D'autre part, il ne se dissimulait pas que le plus grand danger venait de l'Orient, à cause de la disposition des Evêques Orientaux à condamner les Trois Chapitres; car c'était là le seul moyen, selon eux, d'obtenir la soumission des Acéphales. Mû par d'aussi justes

considérations, Vigile fit une défense générale de traiter la question des Trois Chapitres avant la réunion du Concile. Les Evêques d'Occident ne se rendirent qu'en fort petit nombre à Gonstantinople, où se trouvait déjà le Souverain Pontife. Celui-ci manifesta la répugnance qu'il éprouvait à traiter l'affaire en Concile avec un nombre si restreint d'Evêques Occidentaux et déclara qu'il voulait que les Evêques d'Orient et d'Occident fussent en nombre égal de part et d'autre. Cette condition, apposée d'une manière absolue par le Pape à la célébration du Concile , occasionna tant de retards, qu'à la fin Justinien, perdant patience, publia en 551 un édit impérial contre les Trois Chapitres. Le Pape justement offensé d'un pareil Acte fulmina l'excommunication contre quiconque adhérerait à cet édit. Alors l'empereur, égaré par la colère, se laissa aller à de regrettables excès et ce fut à cette occasion que le douloureux événement , rapporté par nous plus haut, eut lieu dans l'Eglise de S. Pierre, où Vigile fut obligé de se réfugier sous l'autel. Justinien sembla s'apaiser et le Pape se crut libre; mais bientôt il se vit contraint de s'enfuir à Chalcédoine et de chercher un asile dans l'église de S,e Euphémie.

Après avoir ainsi troublé la marche régulière des affaires religieuses, Justinien finit cependant par s'apercevoir que la persécution n'était pas

le moyen de mettre fin à la question des Trois Chapitres et qu'en révoquant Pédit de condamnation il pourrait plus facilement amener Vigile à condescendre à ses désirs. Par suite de la révocation de Pédit impérial, Mennas et Théodore ne se trouvant plus suffisamment soutenus demandèrent et obtinrent de se réconcilier avec le Pape. Mennas mourut peu de temps après et fut remplacé par le moine Eutychius qui pressa instamment Vigile de cesser son opposition à la célébration du Concile. Si les Orientaux avaient respecté la volonté , si énergïquement exprimée par le Souverain Pontife, de voir siéger au Concile en nombre égal les Evêques d'Orient et les Evèques d'Occident, l'affaire des Trois Chapitres n'aurait point pris, comme elle le fit, des proportions déplorables. Mais on voulut à toute force procéder , sans plus tarder, à l'ouverture du Concile et elle eut lieu le 4 Mai 553.

§ IV

Le Concile

Comme les Evêques d'Occident ne se trouvaient point égaux en nombre aux Evêques d'Orient, le Pape Vigile refusa d'intervenir au Concile. Dans les circonstances où se trouvait alors la question des Trois Chapitres, c'était là un acte de

sagesse et de prudence. C'était un acte de sagesse, attendu que Vigile pouvait ainsi, sans se compromettre, voir quelles raisons les Evèques allégueraient pour la condamnation des Trois Chapitres et peser, à part lui et à tète reposée, la valeur de ces raisons. C'était un acte de prudence, car sachant les Evoques d'Occident contraires à la condamnation des Trois Chapitres, il ne leur donnait, en se tenant ainsi à l'écart, aucun motif de soupçonner qu'il favorisât le parti oriental et les desseins de l'empereur; en même temps la perspective du jugement libre et définitif qu'il pouvait prononcer plus tard sur toute l'affaire présentait une garantie sûre aux Occidentaux. Ce fut Eutychius, Evêque de Constantinople, qui présida le Concile, en l'absence de Vigile. Cependant les Orientaux tenaient beaucoup à ce que le Concile fut présidé par le Pape, qui pouvait seul donner aux décisions qu'on allait prendre l'autorité nécessaire pour trancher une question aussi grave que celle des Trois Chapitres. Aussi le Silentiaire Théodore, en donnant lecture au Concile de la lettre impériale de convocation, annonça-t-il expressément que Vigile avait été invité par Justinien lui-môme. Quelle avait été alors la réponse du Pape, c'est ce que les Evêques apprirent, lorsqu'on lut une lettre de celui-ci à Eutychius, dans laquelle Vigile déclarait accepter la convocation : facto regulari conventu et serrata

aequitale. En outre, quand le même Eutychius accompagné de seize Evoques vint prier le Pontife de se rendre au Concile, le Pape, tout en s'excusant ce jour-là pour cause de maladie, promit de faire savoir le lendemain quod ei de tali conveniu placeret, comme on le lit en propres termes dans les Actes du Concile. Il s'engagea enfin à donner son jugement par écrit à l'empereur, mais déclara qu'il n'entendait aucunement assister au Concile, à cause du petit nombre d'Evêques Occidentaux qui s'y trouvaient. En vain les envoyés du Concile essayèrent-ils de faire changer Vigile d'avis, en vain alléguèrent-ils l'exemple des autres Conciles généraux, auxquels les Evêques d'Occident n'avaient jamais assisté en grand nombre, le Pape demeura inflexible, jugeant toutes les raisons qu'on lui exposait insuffisantes, tant à cause de la diversité des circonstances, qu'à cause du péril imminent de schisme.

Ce fut alors que les Evêques d'Orient, sous la pression de l'empereur, se décidèrent à tenir le Concile , sans que le Pape y intervînt. Mais comme il leur importait extrêmement , dans une conjoncture si grave, que Vigile se trouvât aussi isolé que possible, ils envoyèrent des députés aux Evêques Occidentaux résidant à Constantinople pour inviter ceux-ci à venir prendre part au Concile. Les réponses de ces Evêques sont remar-

quables, surtout à cause de l'esprit d'unité dont elles sont empreintes. Plusieurs répondirent qu'ils ne pouvaient agir que d'accord avec leur Métropolitain. Primasius, Evêque africain, fit une réponse qui mérite d'être rapportée : Papa non praesente, s'écria-t-il, non venio (Labbe T. VI. p. 40).

Les Evêques qui s'étaient rendus au Concile commencèrent donc par s'occuper de l'affaire des Trois Chapitres, mais après avoir eu soin de protester qu'ils acceptaient tout ce qui avait été défini en matière de foi contre les hérétiques dans les quatre premiers Conciles généraux et qu'ils anathématisaient tout ce qui jusqu'alors avait été anathématisé par l'Eglise. De telles déclarations étaient assurément un bon début pour le Concile, mais elles ne pouvaient contre-balancer l'absence du Chef de l'Eglise. Les Evêques néanmoins passèrent outre et procédèrent à la condamnation des Trois Chapitres.

Ici nous devons déclarer, pour être fidèles à la vérité, qu'après un examen attentif des Actes du Concile nous y avons trouvé la cause en question traitée de la manière la plus complète. En effet, non-seulement ces Actes montrent dans les écrits de Théodore, de Théodoret et d'Ibas les doctrines nestoriennes condamnées à Ephèse, mais ils opposent en même temps à ces doctrines celles des SS. Pères , reconnues comme catholiques par les Conciles généraux. On en agit ainsi pour mieux

mettre en évidence l'enseignement hérétique des trois Evoques et en venir ensuite à une condamnation motivée qui pût être acceptée de tous.

On lut d'abord les écrits de Théodore de Mopsucste et l'on y reconnut les principes adoptés plus tard par Nestorius son disciple. L'examen de ces écrits fut très-long, comme on le voit par les Actes du Concile, parce qu'on produisit un grand nombre de documents. On lut, entre autres, le Symbole composé par Théodore. A peine les Pères l'eurent-ils entendu qu'ils s'écrièrent : Hoc Symbolum

Salarias composait Defensores ejus Judaei surit;

sequaces ejus Pagani surit. Les Evêques voulurent aussi que l'on donnât lecture des édits impériaux contre les Nestoriens, pour faire ressortir davantage la gravité de la cause. Une discussion d'un autre genre s'engagea alors au sujet de Théodore, sur la question de savoir si l'on pouvait ou non condamner quelqu'un après sa mort. Les Pères furent d'avis que non-seulement l'on pouvait, mais que l'on devait même dans certains cas en agir ainsi. Ils confirmèrent leur opinion en citant les Actes du Synode de Mopsueste et en y faisant voir le nom de Théodore effacé des Dyptiques par l'Eglise de Mopsueste.

On examina , en second lieu , les écrits de Théodoret contre les anathèmes de S. Cyrille, et en les comparant aux définitions dogmatiques du

Concile d'Ephèse on trouva ces écrits entachés de nestorianisme.

Mais ce qui occupa principalement les Evêques fut l'examen qu'ils firent, en troisième lieu, de la lettre d'Ibas au persan Maris. Tant qu'il n'avait été question que des écrits de Théodore de Mopsueste et de ceux de Théodoret contre les anathèmes de S. Cyrille, personne n'avait mis en doute l'authenticité des écrits attribués à ces auteurs. Il n'en fut plus de même pour la lettre d'Ibas. Déjà, avant et pendant le Concile de Chalcédoine, plusieurs Evêques avaient eu des démêlés avec Ibas au sujet de la provenance de cette lettre; depuis déjà cent ans l'on avait discuté la valeur des arguments employés par l'Evêque d'Edesse dans sa défense; néanmoins les Pères voulurent que l'on exposât de nouveau en détail tout ce qui avait été fait jusqu'alors. On lut donc tous les documents qui se rapportaient à cette affaire et l'on fit un récit complet de la controverse.

De l'ensemble de toutes les pièces concernant Ibas consignées dans les Actes du Concile, il résulte que les Pères ne demeurèrent point convaincus que cet Evèque eût écrit la lettre à Maris. On trouve, en effet, dans les Actes des expressions telles que celles-ci : Epistola quae dicitur Ibae.... quant Ibas scripsisse dicilur.... lesquelles font assez clairement voir que l'origine de cette lettre n'avait point été démontrée d'une manière certaine. Ce doute,

toutefois, ne changeait rien à la valeur intrinsèque de l'écrit, qui contenait en substance la doctrine nestorienne. Dans cette lettre, l'on attaquait S. Cyrille et l'on critiquait le Concile d'Ephèse. Ajoutons qu'Ibas lui-même avait positivement nié de l'avoir écrite.

Après qu'on eut terminé tous ces examens, les représentants de l'empereur rendirent compte au Concile des entretiens qu'ils avaient eus avec le Pape Vigile et dans lesquels ils s'étaient convaincus que le Pontife ne consentirait jamais à assister au Concile, d'autant plus qu'il avait déjà fait connaître sa manière de voir dans un écrit adressé à l'empereur. C'était le célèbre Çonstitutum, dont nous parlerons plus bas. Les agents impériaux, craignant de retarder la condamnation des Trois Chapitres, se gardèrent bien de donner connaissance de cette dernière pièce au Concile, mais on lut devant eux et devant les Evoques le Judicalum ainsi que d'autres écrits du Pape, dans lesquels il avait condamné les Trois Chapitres. Les Pères de Constantinople, persuadés d'avoir pour eux l'assentiment de Vigile, mirent fin aux discussions et condamnèrent les Trois Chapitres, à la satisfaction générale des Acéphales.

Ainsi se termina le Ve Concile œcuménique. Vigile hésita quelque temps avant de l'approuver ; mais, tout bien considéré, il se décida à sanctionner,

la même année, l'Acte par lequel le Concile avait condamné les Trois Chapitres. Cette condamnation s'étendait à la personne et aux écrits de Théodore de Mopsueste, aux écrits seulement de Théodore t contre S. Cyrille et à la lettre connue sous le nom de lettre d'Ibas. Mais cette condamnation, prononcée ainsi solennellement par un Concile général, eut des conséquences déplorables. Elle occasionna en Occident un schisme qui dura cent ans; le nom de Vigile fut en bien des endroits voué à l'exécration ; les uns crurent qu'on avait porté atteinte à l'autorité du Concile de Ghalcédoine ; d'autres continuèrent à soutenir les Trois Chapitres, en dépit du Ve Concile œcuménique. Enfin, pour tout dire en peu de mots, les ennemis de la Papauté et des Conciles généraux mêmes , profitèrent du prétexte que leur offrait le II0 Concile général de Constantinople pour en conclure que le Pape n'est pas infaillible dans ses décrets dogmatiques et que les jugements des Conciles œcuméniques ne sont point irréformables. Nous exposerons brièvement et le plus clairement qu'il nous sera possible le fait du Ve Concile, en face des jugements qu'en ont portés certains écrivains, plus animés de l'esprit de parti que du désir de connaître la vérité historique. Mais avant d'entrer en matière nous allons donner un résumé succinct des Conférences de ce célèbre Concile.

Les huit Conférences du IIe Concile Général de Constanlinople.

Le V* Concile général eut huit Conférences, comme il résulte des Actes rapportés par Labbe (T. VII Conc. ). Nous croyons utile de faire connaître une à une chacune des matières traitées par les Pères de Constantinople dans les différentes Conférences du Concile. Ce compte-rendu nous aidera à éclaircir diverses questions, soulevées par plusieurs auteurs, soit que ceux-ci n'aient pas examiné avec soin les Conférences, soit qu'ils aient dénaturé volontairement les faits qui s'y passèrent.

Ièrc Conférence

Après que les Evêques se furent réunis en Concile, sans le Pape Vigile, le Silentiaire Théodore lut la lettre de convocation au Concile, par laquelle l'empereur Justinien invitait les Evêques à se réunir pour définir la question des Trois Chapitres, déjà condamnés par Vigile dans son Judicatum. On lut en outre la lettre d'Eutychius, qui avait succédé à Mennas sur le Siège de Constantinople. Dans cette lettre adressée à Vigile, Euty-

chius faisait sa profession de foi et priait le Pape d'intervenir au Concile afin de le présider. On lut en dernier lieu la réponse du Pape à Eutychius, par laquelle Vigile donnait son assentiment à la convocation du Concile : facto regulari convenlu, servata aequùale. Ensuite le Concile envoya au Pape une députation composée d'Eutychius et de seize autres Evoques pour le prier d'intervenir aux séances.

H* Conférence

La députation envoyée à Vigile y rendit compte de son entretien avec le Pape. Le Pontife avait promis de prononcer sa sentence sur les Trois Chapitres, mais isolément et en dehors du Concile, parce que les Evoques Occidentaux n'y étaient point aussi nombreux que les Evoques Orientaux. Les députés avaient répondu que ce n'était point la première fois que l'on voyait peu d'Evêques Occidentaux siéger dans un Concile général , et que le même fait s'était reproduit dans tous les Conciles généraux tenus précédemment. Alors les représentants de l'empereur furent d'avis que l'on devait passer outre et célébrer le Concile, selon la volonté de Justinien , et qu'il fallait en môme temps inviter les Evèques Occidentaux présents à Constantinople à intervenir aux séances.

IIIe Conférence.

Les Evêques y déclarèrent qu'ils recevaient les quatre premiers Conciles généraux avec toutes leurs décisions dogmatiques, qu'ils acceptaient également les enseignements des SS. Pères touchant la foi, enfin qu'ils condamnaient toutes les hérésies précédemment condamnées dans les Conciles dont on vient de parler.

IVe Conférence

Dans cette Conférence, on commença à examiner l'affaire des Trois Chapitres . Les écrits de Théodore de Mopsueste furent ceux dont on s'occupa en premier lieu; on lut le Symbole composé par cet Evêque. Un frémissement d'indignation s'éleva, pendant cette lecture, parmi les Pères, qui déclarèrent ce Symbole l'œuvre de Satan. Ils dirent ensuite tous ensemble anathème aux écrits de Théodore ainsi qu'à ses défenseurs et renvoyèrent à la Conférence suivante la continuation de l'examen commencé.

Ve Conférence

On y invoqua l'autorité des SS. Pères contre la doctrine de Théodore de Mopsueste. On y cita principalement plusieurs lettres de S. Cyrille prou-

vant que Neslorius avait puisé son hérésie dans les écrits de Théodore. On cita un fragment de S. Proclus. On donna ensuite connaissance à l'assemblée du mémoire rédigé contre Théodore et envoyé à Proclus de Constantinople par les Evêques, le clergé et les moines de la Grande Arménie, de la Province de Perse et des nations voisines. Enfin on donna lecture d'une lettre de Rabulas Evoque d'Edesse et d'un fragment de l'histoire ecclésiastique d'Hésychius , prêtre de Jérusalem, qui prouvaient l'hérésie de Théodore. On n'omit point, en cette circonstance, d'invoquer certains témoignages de Théophile Evoque d'Alexandrie, de S. Grégoire de Nysse et même de Théodoret qui avait défendu Théodore contre S. Cyrille. Ce dernier témoignage fut d'un grand poids contre Théodore, attendu que S. Cyrille était comme le représentant de la doctrine catholique h son époque. Pour rendre plus évidente encore la culpabilité de Théodore, on cita, dans cette Conférence, les édits publiés contre lui et contre Nestorius par les empereurs Théodose et Valentinien.

Il faut encore noter (parce que ce fut là une cause de controverses postérieures) la question que se posèrent les Evêques, à savoir : s'il était permis de condamner les morts. La réponse unanime fut que non-seulement une condamnation de ce genre était licite, mais qu'elle était quelquefois

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nécessaire. On cita à l'appui de cette décision plusieurs exemples, au nombre desquels certains écrivains mettent celui d'Origène, afin de pouvoir en conclure qu'Origène a été condamné par le Ve Concile général. Nous aurons occasion de revenir plus tard sur ce sujet. Les Pères voulant anathématiser la personne de Théodore se firent apporter les Actes du Synode de Mopsueste et constatèrent que le nom de Théodore avait été rayé des Dyptiques de cette Eglise et remplacé par le nom de S. Cyrille. Après qu'on eut terminé l'examen du Ier Chapitre, on passa au IIe Chapitre c'est-à-dire aux écrits de Théodoret Evêque de Cyr, composés principalement contre S. Cyrille. On ne pouvait nullement douter que Théodoret eût favorisé le nestorianisme, en écrivant contre les anathèmes de S. Cyrille. Aussi les Pères manifestèrent-ils leur étonnement de ce que le Concile de Chalcédoine, au lieu de condamner les écrits de Théodoret, s'était contenté de faire anathématiser par ce dernier Nestorius et ses blasphèmes.

VIe Conférence

On engagea la discussion sur le IIIe Chapitre, c'est-à-dire sur la lettre d'Ibas au persan Maris. Cette discussion fut longue, mais sans importance. On examina les arguments pour et contre, au sujet de l'origine de cette lettre, qui n'est jamais

citée dans cette Conférence avec le nom de son auteur, que d'une manière dubitative. Diodore, Archidiacre et Primicier des notaires, rappela dans cette séance que plusieurs croyaient que la lettre portant le nom d'Ibas avait été reçue par le Concile de Chalcédoine. Cette opinion provenait de ce que cette lettre avait été insérée dans les Actes de Chalcédoine. On ne l'en lut pas moins publiquement en portant à la connaissance du Concile que Proclus, Evêque de Constantinople , écrivant à Jean d'Antioche lui représentait Ibas comme un fauteur du nestorianisme , qui avait traduit en langue Syriaque plusieurs traités de Neslorius. Les Pères voulaient s'appuyer sur ce témoignage de Proclus pour condamner la fameuse lettre; mais Théodore Evêque de Césarée se leva et dit qu'Ibas, même avant le Concile de Chalcédoine, avait été accusé de nestorianisme par le clergé d'Edesse. Théodore lui-même , observons-le bien , lorsqu'il cita la lettre incriminée se servit de l'expression: quae dicilur Ibae\ sans aucun doute parce que l'on ne pouvait déterminer d'une manière certaine l'origine de cette lettre. Il rappela ensuite, au point de vue historique, comment l'empereur Théodose et S Flavien de Constantinople s'occupèrent d'Ibas , à la charge duquel un jugement fut instruit par deux Evêques, Photius et Eustathe, qui, ayant fait venir Ibas en leur présence, ne purent acquérir la preuve

qu'il était l'auteur de la lettre. Ibas fut néammoins déposé et remplacé sur le Siège d'Edesse par Nonnus, en même temps que Domnus, Patriarche d'Antioche, était aussi déposé, comme partisan d'Ibas, et remplacé par Maxime. Théodore rappela également qu'Ibas avait nié devant les Pères de Chalcédoine que cette lettre fût de lui, en les priant de vouloir bien faire lire sa véritable lettre adressée au clergé d'Edesse. Ibas ne disconvenait pas d'avoir écrit contre S. Cyrille, avant la réconciliation de ce dernier avec Jean d'Àntioche et les Orientaux, mais il niait d'avoir écrit depuis. Comme on savait d'ailleurs que cette célèbre lettre avait été écrite après la réconciliation dont on vient de parler, les Pères de Chalcédoine ne s'inquiétèrent point de l'écrit en lui-même, mais d'Ibas; et comme ils ne voulaient point se livrer à des recherches critiques au sujet de l'auteur de la lettre, avant d'admettre Ibas au Concile, ils l'obligèrent à anathématiser Nestorius.

Les Pères de Constanlinople ayant tous ces faits présents purent mieux examiner la cause. Après avoir écouté la lecture des Actes du Concile d'Ephèse, ils conclurent à la condamnation de la lettre et s'exprimèrent en ces termes : Epistolam quae

dicilur Ibae omnes condemnamus Tota epislola

haeretica est. Et afin de ne fournir aucun prétexte à ceux qui auraient voulu diminuer l'autorité du

Concile de Chalcédoine ils se servirent d'expressions vraiment providentielles lorsqu'ils s'écrièrent : Qui non anathematizat epistolam, Chalcedonensem Synodum injurat (T. Vï. Conc. p. 178).

VIP Conférence

L'empereur Justinien et les Evêques , ayant acquis la conviction, par de nouveaux rapports communiqués clans cette Conférence aux Evêques, que le Pape demeurait inébranlable dans sa résolution de ne point intervenir au Concile, et persuadés d'autre part que sans l'autorité de Vigile rien ne serait validement conclu contre les Trois Chapitres, unirent leurs efforts dans cette VIP Conférence afin de montrer que la condamnation des Trois Chapitres serait prononcée parfaitement d'accord avec le Pontife Romain. A cet effet, Constantin, questeur du palais impérial, fut envoyé par Justinien aux Pères avec des documents prouvant que le Pape avait déjà condamné les Trois Chapitres. On lut ces documents qui étaient : 1° la sentence prononcée par Vigile contre les deux Diacres de l'Eglise Romaine, Rustique et Sébastien , qui défendaient les Trois Chapitres; 2° le Judicalum, dont nous avons déjà parlé et dans lequel Vigile condamnait clairement les Trois Chapitres; 3° une lettre du Pape à Valentinien Evèque des Scythes et

une autre à Àurélien Evêque d'Arles, renfermant toutes deux la môme condamnation. En conséquence , les Pères résolurent de porter une sentence définitive sur les Trois Chapitres dans la Conférence suivante.

VIII* Conférence

Enfin dans cette dernière Conférence fut rendue la sentence contre les Trois Chapitres. Nous rapporterons ici certaines expresssions des Pères parce qu'elles nous serviront lorsque nous traiterons, dans le § suivant, de la condamnation d'Origène.

Condemnamus , c'est le Concile qui parle, et anathematizamus, una cum omnibus aliis haereticis qui condemnali et anathematizali sunt a praedictis quatuor Conciliis et a Sancta, Catholica et Apostolica Ecclesia, Theodorum qui Mopsuestae Episcopus fuit etc. et le texte de la condamnation continue en frappant les écrits de Théodore, ceux de Théodoret et la lettre d'Ibas.

Cette condamnation fut souscrite par tous les Evèques, à commencer par Eutychius Evoque de Constantinople et président du Concile, après lui vient Apollinaire d'Alexandrie , ensuite Domnus d'Antioche etc.

§ VI Origène et le Ve Concile Général.

Si pour constater un fait historique l'on se contentait des pièces insérées dans un procès, sans examiner leur valeur, et si l'on s'en rapportait simplement, en pareil cas, à l'ignorance ou à la mauvaise foi des copistes interpolant souvent à dessein les textes primitifs et y ajoutant sciemment des noms et même des phrases entières, de leur propre autorité; si pour affirmer l'authenticité de certains Actes, il suffisait de citer des documents n'ayant aucune relation avec ces Actes, ou bien encore les déclamations et les témoignages d'auteurs passionnés, l'historien se trouverait enveloppé dans un nuage d'erreurs et ne serait jamais sûr de la vérité. Mais heureusement la science de la critique est loin d'être tombée si bas que nous nous permettions d'avoir recours à de pareils fondements pour établir l'authenticité des faits historiques. Nous savons , au contraire , combien il est nécessaire d'examiner à fond les documents afin de pouvoir porter sur leur valeur un jugement impartial et de faire briller la lumière là où les ténèbres naguère cachaient la vérité.

Les auteurs sont divisés d'opinion au sujet de la condamnation d'Origène. Les uns, et ce sont les

plus nombreux , veulent qu'il ait été condamné dans le Ve Concile œcuménique, tandis que les autres (et ils sont en fort petit nombre) le nient absolument. Parmi ces derniers nous citerons Halloix et notre collègue à l'Université Romaine, M. l'Abbé Vincenzi, dans le remarquable travail qu'il a publié récemment sur le Ve Concile général. Laquelle de ces deux opinions faut-il embrasser? C'est ce que verra le lecteur, après que nous lui aurons soumis les courtes réflexions qui suivent.

Il est certain que le V* Concile général fut convoqué uniquement pour examiner et juger les Trois Chapitres, comme on le voit par la lettre de Justinien lue à l'ouverture du Concile. Cette lettre, que nous avons lue nous-même avec la plus grande attention , ne parle aucunement d'Origène ou de ses doctrines. Il est également certain que le Pape Vigile donna son assentiment à la convocation du Concile pour examiner et juger les Trois Chapitres, sans parler non plus d'Origène. En outre dans le Constilutum publié par Vigile, pendant la célébration du Concile, pour faire connaître son opinion sur les matières traitées par les Pères de Constantinople, il n'est question que des Trois Chapitres et nullement d'Origène. A ces faits avérés historiquement il faut en ajouter un autre, à savoir que Théodore Evèque de Césarée, voulant

tirer vengeance de la condamnation publique des doctrines d'Origène par Juslinien et plus désireux encore de voir cette condamnation entièrement oubliée, proposa à l'empereur de faire condamner les Trois Chapitres, comme nous l'avons déjà remarqué précédemment. Bien plus , dans les huit Conférences du V* Concile général (et il n'y en eut que huit, attendu que les Actes n'en contiennent pas davantage et que les souscriptions des Evêques viennent immédiatement après la huitième Conférence) , les Pères s'occupèrent exclusivement des Trois Chapitres, et avant de condamner Théodore Evoque de Mopsueste, ils voulurent procéder à un examen attentif de ses écrits et les confronter avec les définitions du Concile d'Ephèse et avec les doctrines des SS. Pères sur l'Incarnation du Verbe. En lisant, en effet, les Actes du Concile dans Labbe (T. VI Conc), on trouve que des documents de tout genre furent présentés aux Pères de Constantinople, afin qu'ils pussent se former une juste idée des doctrines de Théodore et le condamner définitivement lui et ses écrits. Or cet examen, fait avec tant de soin et d'attention avant d'en venir à la condamnation d'un auteur, démontre avec évidence combien les Evoques avaient à cœur de ne point prononcer leur sentence sans l'avoir fait précéder d'un procès régulier, quelque connus d'ailleurs que fussent les écrits de Théodore et quelque convaincus

que fussent les Pères au sujet des propositions hérétiques contenues dans ses ouvrages.

Nous pouvons donc conclure deux choses de ce qui précède. 1° Le but du Ve Concile général, les documents qui y furent examinés et les Conférences du Concile ont uniquement rapport à l'affaire des Trois Chapitres. 2° Les Pères de Constantinople ne condamnèrent Théodore de Mopsueste qu'après un procès ou examen de ses doctrines fait avec le plus grand soin.

On ne trouve nulle part que la question d'Origène ait été traitée par le V6 Concile général, ni dans les lettres de l'empereur, ni dans celles du Pape, ni dans celle d'Eutychius Evèque de Constantinople adressée à Vigile, ni dans les huit Conférences du Concile. Nous trouvons seulement, dans la Ve Conférence, mentionné incidemment le nom d'Origène comme exemple d'un auteur condamné après sa mort. Mais une aussi courte citation, loin de prouver que le Ve Concile général ait prononcé la condamnation d'Origène, présente au contraire tous les caractères d'une interpolation malicieuse et faite par quelque ennemi de ce célèbre auteur, comme nous le verrons plus loin. Assurément tout ce qui se trouve relaté aux Actes d'un Concile ne doit pas être considéré comme défini par les Pères ; autrement chaque parole prononcée par les Evèques, chaque phrase contenue dans le

procès-verbal des séances, chaque document allégué, chaque nom cité équivaudrait à une définition. De ce que dans quelques anciennes collections des Actes des Conciles, l'on trouve, après les huit Conférences, plusieurs canons portés contre Origène, il ne s'ensuit nullement que cela prouve la condamnation de ce dernier par le Concile, mais seulement ou bien l'ignorance des compilateurs, ou bien l'obstination et la malice des ennemis d'Origène qui ajoutèrent frauduleusement à la suite des Actes ces faux canons, afin qu'on les crût l'œuvre d'un Concile général.

A quel moment, en effet, ces prétendus canons auraient-ils été publiés dans le Concile? Nous ne trouvons, dans les huit Conférences, aucune trace de discussion ou d'examen louchant la personne ou les ouvrages d'Origène, tandis que nous voyons fait avec la plus scrupuleuse attention l'examen des écrits de Théodore de Mopsueste. Ces canons doivent par conséquent être considérés, comme tout à fait étrangers au Ve Concile général.

Mais l'argument le plus fort, à l'aide duquel plusieurs auteurs veulent prouver qu'Origène a été condamné par ce Concile n'est point tiré des canons apocryphes dont nous venons de parler; il se fonde sur la phrase incidente de la Ve conférence dont il a été question plus haut. Arrêtonsnous quelques instants à considérer la valeur de

cet argument, puisqu'il constitue l'unique base sur laquelle on prétend faire reposer la condamnation d'Origène.

Dans la V8 Conférence, la question suivante fut soulevée : « Peut-on anathématiser un mort? » En faveur de l'affirmative, d'après les Actes du Concile, on produisit des preuves et entre autres l'exemple d'Origène dans les termes suivants : Necnon etiam Origenem, etsi ad tempora Theophili Sanclae memoriae vel superius aliquis récurrent, posl morlem inveniet anathemalizatum . Quod etiam nunc in ipso fecil et Vestra Sanctitas et Vigilius Religiosissimus Papa antiquioris Romae. Trois choses sont exprimées dans cette phrase : 1° qu'Origène, après sa mort, avait été condamné par Théophile d'Alexandrie, ou au moins vers l'époque de ce Patriarche; 2° qu'Origène avait été condamné par les Pères du Ve Concile eux-mêmes, quod etiam nunc etc.; 3° qu'Origène avait été condamné par le Pape Vigile.

Qu'Origène ait été condamné par Théophile, nous n'avons pas à nous occuper de ce point, car ce n'est pas là la question. Mais l'assertion, contenue dans la phrase citée, qu'Origène fut condamné par les Pères de Constantinople et par Vigile lui-même, mérite que nous la considérions.

Avant tout, observons qu'il est parfaitement ridicule de prétendre donner historiquement connaissance d'une condamnation dans les Actes d'un

Concile, sans citer les termes de cette condamnation et sans rapporter les circonstances qui en garantissent la certitude. Que dit donc la phrase dont il s'agit? Elle dit seulement : quod etiam nunc in ipso fecit et Vestra Sanclitas. Mais quand? Ce n'est ni dans la lère ni dans la IIe Conférence, dans lesquelles on ne s'occupa que du moyen de décider le Pape Vigile à intervenir au Concile, de l'invitation à faire aux Evêques d'Occident présents à Gonstantinople etc. toutes questions préparatoires au Concile. Dans la III* Conférence les Pères ne firent autre chose qu'émettre une profession de foi, en déclarant qu'ils recevaient les quatre premiers Conciles généraux et les doctrines des SS. Pères. Dans la IVe Conférence, s'ouvrit la discussion touchant les Trois Chapitres, laquelle remplit, sans interruption aucune, toute cette Conférence, ainsi que les deux Conférences suivantes. Dans la VIP Conférence on lut les documents desquels il résultait que le Pape Vigile condamnait les Trois Chapitres. Enfin dans la VHP on publia en Concile la condamnation des Trois Chapitres. Quand donc Origène a-t-il été condamné par le Concile? Ce nunc in ipso fecit Vestra Sanclitas, a quelle Conférence fait-il allusion? Ce ne pourrait être qu'à la Vs, dans le compte rendu de laquelle se lit le fameux passage. Mais dans ce cas il faudrait admettre que les Pères de Constantinople, au plus fort de leur attention à examiner

les écrits de Théodore de Mopsueste et la question de savoir si l'on pouvait condamner un mort, aient suspendu ex abrupto l'examen commencé, pour se mettre à rechercher si Origène avait mérité d'être condamné, et cela dans le but d'avoir dans la condamnation d'Origène un nouveau motif pour pouvoir licitement condamner Théodore après sa mort. En d'autres termes, les Evêques, à la recherche de précédents sur lesquels ils pussent appuyer leur résolution d'anathématiser un mort, s'en seraient créé un eux-mêmes avant de condamner Théodore. Risum ienealis amici!

La citation faite de Vigile dans le passage allégué, achève encore d'enlever tout fondement au prétendu fait de la condamnation d'Origène. En effet, non-seulement le Pape Vigile n'a point condamné Origène mort, mais de plus il était d'opinion que l'on ne pouvait condamner de la sorte quiconque était mort en paix avec l'Eglise, comme était mort Origène. Vigile ne condamne d'ailleurs Origène, ni dans le Judicalum. ni dans le Conslilutum, ni dans ses lettres à Eutychius et aux autres Evêques. Où donc le condamne-t-il? Peut être dans la lettre, par laquelle il approuve la condamnation des Trois Chapitres prononcée par le Concile? Nous avons examiné cette lettre avec la plus grande attention et nous n'v avons absolument rien trouvé ■i

concernant Origène; et quand même (ce qui n'est

pas) elle renfermerait la condamnation d'Origène, cette lettre publiée après le Concile n'aurait pu être citée dans la V Conférence.

En résumé, l'on voit : 1° qu'il n'existe aucun document contenant la prétendue condamnation d'Origène par le Pape Vigile ; 2° qu'elle n'est point contenue davantage dans les Actes du Ve Concile général, où l'on ne condamna Théodore de Mopsueste qu'après les plus scrupuleuses recherches ; 3° qu'il serait, en outre, ridicule de supposer que les Pères de Constantinople aient interrompu la discussion engagée au sujet de Théodore. Nous sommes par conséquent en droit de conclure que le passage en question a été ajouté , sinon malicieusement , au moins par excès de simplicité, aux Actes du Ve Concile général. Quiconque aurait peine à croire un pareil fait et serait tenté de se scandaliser du jugement que nous venons de porter, n'a qu'à lire, s'il le veut, les Actes du VIe Concile général et il y verra qu'on s'y plaint continuellement des interpolations faites précisément dans les Actes du Ve Concile général qui nous occupe. D'éminents historiens, appréciant les difficultés que nous venons d'exposer, ont soutenu que la condamnation d'Origène eut lieu après celle des Trois Chapitres, ou bien avant la célébration du Ve Concile général. Dans l'une comme dans l'autre de ces deux hypothèses, il n'en reste pas moins

avéré que le Ve Concile général n'a nullement condamné Origène, puisque ce Concile se termina avec la VIIIe Conférence et que les faits antérieurs ou postérieurs au Concile ne lui appartiennent pas. Comment donc a pu naître une pareille confusion, au point que Ton trouve rapportée dans des ouvrages, très-estimables d'ailleurs, la condamnation d'Origène comme l'œuvre du V* Concile général? La chose est facile à expliquer. Les anciens auteurs, quelques-uns par malice, comme nous l'avons déjà vu faire aux hérétiques, d'autres, chez les Latins, par ignorance de la langue grecque, d'autres enfin par simplicité ont confondu le Concile de Constantinople, célébré quelques années auparavant sous Mennas, avec le V° Concile œcuménique.

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