‹ Les Conciles générauxChapitre 31 sur 35 · VII · texte numérisé non relu

VII

Les livres Carolins; les Synodes de Francfort et de Paris.

Dès que les Actes du IP Concile général de Nicée furent parvenus à Rome, le Pape Adrien I

s'empressa de les communiquer aux Eglises d'Occident. 11 les envoya en France, où Charlemagne, plein de sollicitude pour tout ce qui touchait à la Religion, voulut connaître ce qu'avaient décidé les Pères de Nicée. Mais la culture littéraire d'alors était bien loin d'être h la hauteur des besoins de l'époque. La langue grecque n'était cultivée que par trèspeu d'Occidentaux, et encore fort imparfaitement; or comme les Actes du VU* Concile général étaient écrits en grec, l'on ne pouvait guère être assuré d'en posséder une traduction fidèle. C'est ce que les faits qui suivirent montrèrent jusqu'à l'évidence. Aussitôt que les Francs eurent eu connaissance des Actes du IIe Concile général de Nicée, expédiés dans tout l'Occident par le Pape Adrien I, quatre livres furent publiés, soit par ordre de Charlemagne, soit par les soins des Evêques de France. On ignore le véritable auteur de ces livres, mais pour notre part nous ne croyons pas que ce fut Charlemagne, qui avait bien autre chose à faire, surtout à cette époque. Ces livres sont connus sous le nom de Livres Caroîins. On y contredit complètement le décret de Nicée touchant le culte des Sles Images et l'on essaie d'y réfuter tous les arguments et toutes les preuves sur lesquelles les Pères avaient basé leurs décisions. Les livres Caroîins furent envoyés par Charlemagne à Rome et remis à Adrien I par l'Abbé Angibert, afin que le

Pontife examinai les raisons qu'on yi nvoqunit pour combattre les décisions du Concile général. Les livres Garolins furent réfutés, dans leur ensemble, par le Pape, mais ils n'en restèrent pas moins une pierre de scandale pour la France et pour l'Allemagne, où ils se répandirent. On les consultait même, de préférence aux Actes de Nicée, toutes les fois que l'on avait à s'occuper de la question du culte des Images. Après cela, l'on ne doit point s'étonner que le VIIe Concile œcuménique n'ait point été reçu immédiatement ni en France , ni en Allemagne , sous l'impression produite chez tous les Evoques par les objections formulées contre le décret de Nicée par l'auteur des livres Carolins. Et de fait, en 794, les Evoques de France, d'Allemagne et d'Aquitaine, réunis à Francfort-surle Mein, tout en condamnant ceux qui brisaient les Sles Images, n'en condamnèrent pas moins ceux qui leur rendaient un culte, et rejetèrent, sur ce point, le VIIe Concile général. Il en fut de même au Synode de Gentilly près Paris, en 825. Les Evêques Français y taxèrent d'idolâtrie le culte des gies images e{ semblèrent devenus Iconoclastes, tant était forte la persuasion qu'avait fait naître en eux la lecture des livres Carolins. Il y a quelque chose d'incroyable dans la manière avec laquelle fut traitée, en Occident, la question des S,es Images, après les décisions du VIP Concile général. Ce Concile

ne fut reçu partout dans son intégrité, qu'un peu avant le commencement du Xe siècle.

De là les théories développées par Hincmar, Archevêque de Reims, lesquelles donnèrent tant de force aux opinions gallicanes relativement à l'autorité des Papes sur les Conciles et à l'autorité même des Conciles, lorsque ceux-ci, malgré la sanction du S. Siège, n'étaient point acceptés par toute l'Eglise. Chaque fois que l'histoire d'une époque devient obscure , soit par manque de documents, soit par suite d'appréciations injustes, soit par une fausse interprétation des monuments écrits, soit par l'infidélité des traductions, soit par la malice ou l'ignorance des auteurs, elle offre aux ennemis de la vérité des armes pour combattre les faits les plus évidents, et elle demeure une source de confusion et d'erreur pour le plus grand nombre des esprits ; car la plupart des hommes ont coutume d'adopter les conclusions d'autrui , sans prendre cl peine d'en apprécier la valeur, lorsque la chose serait nécessaire. Or c'est précisément ce qui arriva en Occident, après qu'Adrien I eut envoyé en France les Actes du VU' Concile général. Ces Actes furent mal traduits du grec en latin, leur vrai sens ne fut point saisi dans les endroits les plus importants; on fit dire aux Pères de Nicée ce qu'ils n'ont jamais dit; l'on alla même jusqu'à leur faire dire des hérésies. Qu'il nous suffise de citer le fait

de Constantin, l'un des Evoques du II* Concile général de Nicée.

Chaque Evêque, dans cette vénérable assemblée, avait donné explicitement son opinion sur le culte des Stes Images et l'on enregistrait, au fur et à mesure, ces déclarations dans les Actes du Concile. Or l'auteur des livres Carolins base tout son raisonnement sur la doctrine exposée alors par l'Evêque Constantin dont il traduit les paroles, du grec en latin, de la manière suivante: Suscipio et amplector honorabiliter Sanctas et Venerandas Imagines secundum servilium adoralionis quod Consubsianliali et Vivificalrici Trinitali emitlo; et qui sic non sentiunt neque glorificant a Sancla, Calholica et Apostolica Ecclesia segrego et anathemaii submilto (LabbeT. VIII, p. 835, Sess. IIP Conc. n. 7). Voici maintenant la traduction fidèle du grec: Constantinus, Episcopus Conslanliae Cypri, dixil Suscipiens et amplectens honorabiliter Sanctas et Venerabiles Imagines, algue adoralionem, quae per lalriam, id est Deo debitam servitutetn, efficitur, soli Supersubstanliali et Vivificae Trinitali impendo. El qui non ita sapiunt, neque praedicanl a Sancla, Catholica et Apostolica Ecclesia segrego et anathemaii subjicio.

Faut-il imputer un aussi grossier contre-sens à quelque fraude d'origine grecque ou bien à l'ignorance crasse du traducteur? C'est ce que nous ne saurions décider. Et cependant ce contre-sens fut

la vraie cause pour laquelle les Synodes de Francfort et de Paris refusèrent de recevoir le VIP Concile général et rejetèrent ses décisions. 11 faut en outre se rendre exactement compte des temps pour bien juger les personnes et les choses. La diversité des usages, et aussi les changements que subit la signification de certains mots lorsque ceux-ci passent d'une langue dans une autre (eu égard au génie de ces langues et à l'influence qu'exercent sur elles les usages) deviennent souvent autant de causes d'interprétation erronée. En Occident, le langage religieux se distinguait par une précision de termes beaucoup plus marquée qu'en Orient. C'était là un des effets de la grande vénération que les Occidentaux portaient au Chef de l'Eglise, le Pontife Romain, en sa qualité de Docteur infaillible de l'Eglise Catholique. Cela provenait aussi de ce que l'Occident était beaucoup moins envahi que l'Orient par les hérésies, qui contribuent toujours puissamment à introduire la confusion dans le langage. 11 ne faut donc point s'étonner de ce que le mot adorer s'entendait en Orient de deux manières différentes, c'est-à-dire dans le sens de latrie et dans le sens de dulie, parce que chez les Orientaux, adorer signifie s'agenouiller ou s'incliner. Or c'est précisément cette double signification du mot adorer qui fit qu'en Occident l'on interpréta mal ce môme mot employé en parlant des SlPS Images.

Adorer signifiait, chez les Occidentaux, im acte du culte de latrie. C'est pourquoi les Evêques des Synodes de Francfort et de Paris , qui prenaient le mot adorer dans le sens d'adoration de latrie avaient un motif de plus, outre ceux que leur fournissaient déjà les objections contenues dans les livres Carolins, pour rejeter le YIV Concile général et se fortifier dans la conviction que les décisions de Nicée favorisaient l'idolâtrie. Ainsi d'une part l'inexactitude de la traduction et d'autre part l'ignorance de la double signification du mot adorer empêchèrent les Pères, réunis en Synode à Gentilly et à Francfort, de juger autrement qu'ils ne le firent. Il ne faut pas oublier non plus qu'à celte époque, il y avait encore en France et en Allemagne beaucoup d'idolâtres et que ceux-ci , par suite d'habitudes déjà contractées et aussi à cause de leur ignorance, n'auraient pas pu facilement distinguer le culte de dulie de celui de latrie. En conséquence, les Evêques de ces pays devaient user des mêmes précautions que nous voyons employées par l'Eglise aux temps primitifs du christianisme, alors que la présence des païens rendait plus grand le péril d'idolâtrie.

Ces observations expliquent, ce nous semble, l'opposition qui fut faite en Occident au VII* Concile général , en même temps que l'autorité des décisions de ce Concile demeure intacte.

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