Chapitre VIII
VIIIe CONCILE GÉNÉRAL (IVe; DE CONSTANTINOPLE
§ I- Réflexions préliminaires.
ixu milieu des grands événements du monde religieux et social, l'histoire met d'ordinaire en évidence certains personnages, auxquels le vulgaire rapporte la gloire ou la honte attachées à ces événements dont on les rend entièrement responsables. Cette manière de juger les hommes et les faits n'est, à notre avis, nullement conforme à la justice. Car nous ne saurions admettre qu'un fait important puisse être entièrement isolé et sans précédents historiques. En effet, les événements religieux et sociaux résultent toujours de causes posées antérieurement avec bonne intention, négligence, ou malice, de sorte que ceux qui posaient ces causes tantôt en prévoyaient et tantôt en ignoraient les conséquences. Autre est le temps auquel on vol. i. 30
plante un arbre (pour nous servir d'une comparaison), autre est le temps auquel on le cultive et autre est celui où l'on voit apparaître ses fruits qui sont alors amers et exigent que l'on remette à un temps encore plus éloigné le soin de les cueillir dans leur maturité. S'il s'agit de grands arbres, comme par exemple le pin, il est bien rare que celui qui le plante en récolte lui-même le fruit. Il en est de même des grands événements de l'ordre religieux et social, considérés au point de vue de leur développement progressif. Ordinairement le mérite ou le démérite de leur production s'attribue à qui sait cueillir leur fruit arrivé à maturité et l'on ne tient généralement aucun compte des premières causes de l'événement ni de celles qui ont suivi celles-ci de prés. La chute de l'empire romain, par exemple, ne peut raisonnablement s'attribuer aux invasions des Barbares. Les Barbares existaient sous Auguste, sous Tibère et sous les autres empereurs; mais alors la totalité des Romains n'était pas encore tombée dans la mollesse. Il est vrai que le ver rongeur qui devait un jour causer la ruine de l'empire commença à exister du temps d'Auguste, mais il n'était encore qu'à l'état de germe qui devait grandir et se multiplier aif milieu de la corruption des mœurs et d'un genre de vie de plus en plus efféminé. Les philosophes ne s'aperçurent point , ou s'aperçurent fort peu de la décadence de la
grandeur romaine ainsi que des causes qui devaient faire passer les Barbares du Nord du rang de peuples conquis à celui de peuples conquérants. Lorsque l'empire romain tomba, l'on ne parlait partout que des incursions des Barbares et l'on attribua à ceux-ci la grande catastrophe à laquelle on assistait.
Des observations analogues et une conclusion semblable s'appliqueraient à tout autre événement de ce monde, et généralement même aux modifications de l'ordre purement physique, subies par notre planète. On ne s'étonnera donc point qu'ayant à parler du VHP Concile œcuménique, où Photius fut condamné et où s'ouvrit dans l'histoire une ère des plus remarquables, à cause de l'apparition du grand schisme Grec, nous n'attribuions pas à Photius l'origine de ce schisme, et que nous la fassions remonter à d'autres causes bien distinctes de la personne de ce trop fameux Patriarche et bien antérieures à son époque. Non! Photius ne fut point l'auteur du schisme; il ne fit que cueillir un fruit déjà mûr, fruit d'un arbre planté quatre siècles auparavant, alors que personne ne prévoyait ce que cet arbre devait produire. Nous avons fait remarquer précédemment comment s'accrût peu à peu l'importance des Evoques de Constantinople, comment contribuèrent puissamment à ce résultat et la protection de la cour de Byzance
et, clisons-le hautement, les ambitieux efforts de certains empereurs, qui cherchaient à absorber à leur profit l'autorité ecclésiastique en Orient, en tenant enchaînés ta leur trône avec des chaînes d'or plusieurs Patriarches de Gonstanlinople. Ce fut le IIIe (al H') Canon du Ie' Concile général de Constantinople qui fit faire au schisme Grec son premier pas. Le XXVIIIe Canon du Concile de Chalcédoine lui en fit faire un second. Les hérésies, causes continuelles de discordes publiques et privées, l'occupation du trône de Byzance par des empereurs le plus souvent hérétiques, la résistance systématique à la voix du Saint-Siège, voix de tout temps importune aux oreilles des libertins, des ambitieux et des insubordonnés, furent tout autant de causes qui contribuèrent grandement à amener les esprits, déjà mal disposés, à cette répudiation complète (formulée définitivement par Photius) de l'enseignement infaillible de l'Eglise Catholique. L'Orient ne sut plus dès lors résister aux séductions de la cour, ni supporter la sévérité des lois et de la discipline ecclésiastiques, ni comprendre la vérité. Entraîné par l'ambition des Patriarches de Constantinople, oubliant les anciennes traditions, il voulut se soustraire à l'autorité et au joug paternel des Vicaires de Jésus-Christ : aveuglé par l'orgueil, il ne s'aperçut pas qu'il tombait dans les fers de tyrans barbares. C'est ainsi qu'oubliant ses gloires
et ses triomphes d'autrefois cette Eglise qui avait enfanté les Origène, les Basile, les Chrysostôme et les Grégoire, s'obscurcit et s'ensevelit dans une ignorance si profonde que, pour l'en faire sortir aujourd'hui les efforts de plusieurs siècles seraient nécessaires. Parce que Photius rompit avec Rome l'histoire l'appela l'auteur du schisme Grec; tandis que ce grand événement fut en réalité le résultat de causes antérieures, de même qu'il devint luimême la source de bien des faits postérieurs. Il fut surtout favorisé ou combattu par Bardas, Michel III, Théodora, Nicolas I et Adrien II. Mais pour mieux apprécier cette époque et mieux voir comment Photius recueillit le fruit de l'ambition séculaire des Patriarches de Constantinople, il ne sera pas inutile de faire connaître les principaux personnages qui prirent part à ce funeste drame ou qui en furent les témoins.
Photius.
Il est rare qu'un grand génie et une vaste science s'allient à l'ambition et à la soif des richesses. Car tout homme véritablement sage, s'il ne recherche point l'humiliation, n'ambitionne cependant ni richesses, ni honneurs, attendu que la
connaissance de tout ce que peut scruter l'intelligence humaine forme l'unique objet de ses désirs. De là vient qu'il vit loin des cours et méprise d'employer les moyens (fussent-ils à la fois très-faciles et très-efficaces) qui pourraient lui procurer bien-être et grandeurs. Mais lorsqu'un môme homme vient à unir à une science étendue et à un esprit hors ligne une ambition effrénée, nourrie ou combattue par ceux qui gouvernent, cet homme devient un homme fatal à la société et à la Religion. Photius nous offre de cela un exemple frappant. D'une érudition incroyable et d'un esprit puissant, il aspirait à se créer en Orient une position aussi haute que possible; et comme il ne lui semblait point facile, à cause des obstacles politiques, d'obtenir ce qu'il désirait dans l'ordre civil, il le chercha et parvint à le trouver dans l'ordre ecclésiastique. Il saisit en effet l'occasion qui lui semblait propice, détacha l'Orient du Siège Apostolique et s'attribua la gloire d'avoir fondé une Eglise entièrement dépendante du Siège de Constantinople. D'abord capitaine des gardes de l'empereur, il s'exerça dans cette charge à pousser le courage jusqu'à l'audace. Ambassadeur en Perse, il se familiarisa avec les artifices et les intrigues de la diplomatie. Secrétaire d'état de l'empereur Michel, il connut bientôt les meilleurs moyens à employer pour abaisser ses rivaux et s'acheminer de plus en plus vers l'autorité souveraine.
Petit-neveu de Tarasius, Patriarche de Constantinople, neveu de Bardas (selon certains auteurs) et de l'impératrice Théodora sœur de ce dernier, il avait de puissants soutiens à la cour de Byzance, où les Patriarches de Gonstantinople étaient toujours sûrs d'ailleurs de trouver, quand ils le voulaient, de quoi satisfaire pleinement leur ambition, même la plus illimitée. D'un esprit entreprenant, fécond en expédients de toute sorte, favorisé par ses relations de famille, par l'estime publique, par la fortune elle-même, Photius profita d'une occasion qu'il avait peutêtre fait naître habilement et se mit en possession du trône Episcopal de la ville impériale. L'Eglise de Constantinople était alors gouvernée par S. Ignace. Evêque d'un courage intrépide et d'une foi invincible, Ignace avait refusé de se plier aux exigences de Michel III, qui voulait faire enfermer sa propre mère Théodora clans un monastère ; il avait de plus reproché en face à Bardas ses vices monstrueux. Un ordre impérial, obtenu par Bardas lui-même, chassa de son Siège le saint Patriarche et mit à sa place Photius, à qui ses talents et les liens du sang avaient déjà donné accès à la cour. Cela se passait l'an 857.
Etant ainsi parvenu à obtenir ce qu'il avait si ardemment désiré, Photius n'eut aucune peine à rassembler un certain nombre d'Evêques courtisans qui le reconnurent pour Patriarche. Il n'était
encore que laïque; néanmoins, contre la discipline de l'Eglise, il fut dans le court espace de six jours fait Moine, Lecteur, Sous-diacre, Diacre, Prêtre et enfin consacré Evèque et Patriarche de Constantinople par Grégoire Àsbeste, Evèque de Syracuse, qui avait été suspendu par S. Ignace. Mais le clergé et le peuple de Gonstanlinople estimaient trop ce dernier pour se soumettre sans résistance au Patriarche intrus, qui dut hypocritement, Tan 861, convoquer un Synode où il fit reconnaître son ordination. A ce Conciliabule assistèrent plus de troiscents Evoques, l'empereur Michel avec les grands de sa cour et enfin les Légats Pontificaux que l'on avait obtenus de Rome par ruse et qui après avoir été maltraités et jetés en prison s'étaient laissé intimider et avaient cédé aux violences de Pholius. S. Ignace, dont la déposition avait été prononcée par le Conciliabule, écrivit de son côté au Pape Nicolas I, non par regret des grandeurs, mais par sentiment de devoir, et l'informa de son exil ainsi que de l'intrusion de Photius. En conséquence le Pape convoqua à Rome l'an 862 un Concile, clans lequel il déclara nulle la déposition d'Ignace et excommunia Photius, tant à cause de l'irrégularité de son ordination qu'à cause de son intrusion. En vain le coupable chercha-t-il à excuser la manière dont il avait été ordonné, en alléguant l'exemple de S. Àmbroise, qui n'était que simple laïque lorsqu'il fut
fait Evèque. Il oubliait que S. Ambroise avait été acclamé Evèque par le clergé et par le peuple de Milan, tandis que le clergé et le peuple de Constantinople ne voulaient obéir qu'à leur légitime pasteur S. Ignace. S. Ambroise n'avait point été un intrus, Photius au contraire en était un. Cet ambitieux voyant que le Pape Nicolas lui était contraire et se montrait aussi ferme défenseur des droits d'Ignace que sévère gardien de la discipline ecclésiastique, trouva dans son esprit fécond en ressources et en intrigues, les moyens de se venger. Ayant rassemblé un Synode à Constantinople, en 866, il poussa l'audace non-seulement jusqu'à y prendre le titre d'Evèque œcuménique, mais encore jusqu'à excommunier le Pontife Romain et décréter sa déposition. Vingt-un Evèques étaient présents à ce Conciliabule, ainsi que les Légats des trois autres Sièges Patriarcaux et les deux empereurs Michel et Basile. Aux souscriptions d'un aussi petit nombre d'Evèques le fourbe Photius, après la célébration du Synode, en ajouta environ mille autres, afin de faire usage de cette fraude en son temps, comme nous le verrons plus tard. En attendant, ne ralentissant rien de sa fureur contre Rome Pontificale et contre les Evèques d'Occident fermement unis au Pape, il publia un écrit par lequel il accusait tout l'Occident d'être plongé dans l'hérésie. Afin de prouver son assertion, il reprochait aux
Occidentaux de jeûner le Samedi , d'user de laitage pendant la première semaine de Carême, d'exiger le célibat des Prêtres, de réserver aux Evèques l'onction du S. Chrême et enfin d'avoir corrompu le Symbole de Nicée et celui de Constantinople. De semblables accusations flattaient l'amour-propre des Grecs et plus d'un parmi eux se laissa persuader que tout l'Occident était réellement tombé dans l'hérésie. Rien n'était plus facile que d'éclairer le peuple sur la portée véritable des accusations précédentes, mais le Pape Nicolas I voulut démontrer d'une manière tout à fait solennelle la mauvaise foi des reproches adressés par Photius à l'Eglise Latine. Ce grand Pontife eut recours, dans ce but, à la France où la question de l'adjonction Filioque, faite au Symbole de Nicée, avait été traitée dans le Synode de Gentilly, comme nous l'avons rapporté ailleurs. Les Evêques Enée de Paris, Odon de Beauvais, Adon de Vienne, ainsi que plusieurs autres réfutèrent victorieusement les accusations de Photius.
Mais, sur ces entrefaites, Photius fut à son tour déposé par Basile le Macédonien, courroucé de ce que l'intrus lui avait justement interdit l'entrée de la Basilique de Se Sophie, après le meurtre de Michel III, commis l'an 867. S. Ignace fut alors rappelé sur son Siège par le vœu du peuple et par la volonté de Basile, tandis que Photius fut renfermé dans un
monastère. Le Pape Adrien II profita de cette occasion pour faire célébrer à Gonstantinople un Concile général où il envoya de Rome ses Légats. Dans ce Concile, qui se tint l'an 869, Photius fut condamné et soumis à une pénitence publique. Mais il réussit , à force d'habileté , après la mort de S. Ignace, à se faire rétablir sur le Siège Episcopal de Gonstantinople par l'empereur Basile même qui l'en avait chassé. Jean VIII était alors Pape et donna son consentement. C'est que le Pape connaissait la gravité des maux que pouvait causer à l'Eglise l'audace de Photius; aussi fit-il acte de prudence en admettant ce dernier à la communion et en le reconnaissant pour Evêque de la ville impériale, d'autant plus que Photius était de nouveau en possession des bonnes grâces de Basile, dont on avait beaucoup à craindre et beaucoup à espérer. C'est pourquoi , un Synode fut tenu en 8T9 à Constanlinople et Photius, y fut reconnu comme Patriarche. La sentence du VIIIe Concile général ne fut pas pour cela déclarée nulle, mais comme S. Ignace était mort, Photius n'était plus un intrus. Cependant la malice se recouvrait chez ce dernier du voile de l'hypocrisie. Au lieu de marcher dans la droite voie après tant d'humiliations, dès qu'il se crut suffisamment affermi sur son Siège, il s'appliqua à réaliser son odieux projet qui devait finir un jour par asservir l'Eglise Grecque
au cimeterre musulman et au trône des Romanow. Recommençant donc à adresser aux Occidentaux les reproches qu'il avait formulés contre eux sous Nicolas I, il rédigea à sa manière les Actes du Conciliabule de Constantinople, tenu en 866, et se mit à décrier comme hérétiques le Pape et tous les Evêques d'Occident, ajoutant que ce Synode avait excommunié et déposé Nicolas I et excommunié en même temps tous les Evêques soumis à ce Pontife. Il reprit le titre d'Evêque œcuménique à la fois pour satisfaire son ambition, flatter celle des Grecs et alimenter la défiance entre les Grecs et les Latins. 11 falsifia la lettre de Jean VIII, de manière à faire passer ce Pape pour hérétique dans la question de la Procession du Saint-Esprit. Il creusa de la sorte un abime entre l'Eglise Grecque et l'Eglise Latine. Mais il ne jouit point longtemps du fruit de tant de forfaits. Léon le Philosophe, fils et héritier du trône de Basile, le relégua dans un monastère d'Arménie, où il mourut rongé de dépit de se voir devenu l'objet du mépris général. S'il fut grand aux yeux de la science, qui lui doit beaucoup à cause des documents précieux qu'il nous a conservés, sa perversité ne l'a cédé en rien à son savoir. C'est son nom qui sert à désigner le schisme Grec dont il ne prévit cependant pas toutes les funestes conséquences. Il croyait abattre la grandeur des Papes, tandis qu'il
ne fit que jeter dans l'avilissement et dans la servitude les Patriarches de Gonstantinople. Peut-être avait-il foi dans la perpétuité de l'empire Byzantin qui aurait à la fin renversé le trône Pontifical. Mais depuis cette époque dix siècles se sont déjà écoulés et les Papes du haut de leur trône ont toujours eu des larmes de compassion pour le sort misérable des Grecs et ont vu se succéder à Constantinople bien des dynasties jusqu'au moment où ce peuple coupable a été condamné à porter, sous la domination du Croissant, la juste peine de sa rébellion contre l'autorité paternelle des Vicaires de Jésus-Christ.