III
Michel III.
À la mort de l'empereur Théophile, sa veuve Théodora , princesse d'une grande piété , prit en mains les rênes de l'Etat, au nom de son fils Michel III, l'an 842. Michel, au lieu de suivre l'exemple de sa mère se montra dès son enfance, porté à la mollesse. Ses inclinations ne furent malheureusement combattues, ni par sa mère trop absorbée par les soins du gouvernement, ni par son oncle Bardas trop heureux de voir le jeune empereur son neveu se donner tout entier aux divertisse-
ments et aux plaisirs et le laisser ainsi lui-même plus libre de se mêler des affaires de l'empire et de substituer peu à peu sa propre influence à celle de Théodora. Il est vrai que Bardas protégea les lettres et les sciences pendant la minorité de Michel, ouvrant des écoles et subventionnant généreusement les professeurs : c'est là un fait qu'il faut reconnaître à sa louange; mais il est également vrai qu'il se montra cruel à l'excès et d'une ambition effrénée, au point de commettre des crimes sous le nom de Michel III, comme si ce jeune prince, livré à ses passions, n'en commettait point déjà trop pour son propre compte. Michel, en effet , sans se préoccuper le moins du monde de gouverner l'empire, laissait gouverner Bardas conseillé ou même aidé par Photius, et consacrait ordinairement toute la journée à son divertissement favori, c'est-à-dire aux courses de chevaux. Car les chevaux avaient le privilège de l'intéresser beaucoup plus que les hommes; et d'ailleurs il trouvait autour de lui une foule de flatteurs, qui vantaient sa dextérité à diriger les coursiers les plus impétueux et les plus indomptables. Vivant au milieu d'une pareille dissipation d'esprit et complètement étranger aux affaires, il n'eut point de peine à céder aux insinuations de Bardas et envoya à sa mère et à ses sœurs Tordre de se faire couper les cheveux et d'aller passer le reste de leurs jours loin de la cour
renfermées dans un monastère. Le but de Bardas était de demeurer seul chargé du gouvernement de l'empire. S. Ignace, ayant parlé hautement contre les vices de la cour et n'ayant pas voulu se prêter à l'exécution du projet de Bardas contre Théodora, fut pour cette double raison chassé de son Siège par l'empereur Michel et remplacé par Photius. A partir de ce moment, le jeune empereur fut entretenu plus qu'auparavant par Bardas clans sa vie dissolue. Toutefois ce dernier ne s'aperçut point du danger auquel il s'exposait, ni Michel de la fin terrible qui l'attendait. Dans ses divertissements équestres, Michel avait eu occasion de connaître un jeune Macédonien nommé Basile. Il le combla de faveurs en très peu de temps et l'ayant trouvé fort habile dans l'art de gouverner les chevaux lui conféra le titre d'empereur. Après que Michel eut fait périr Bardas, Basile, craignant pour lui-même une fin pareille, procura la mort de son bienfaiteur. C'est sous le règne de Michel surnommé , de son vivant , le Buveur ou l'Ivrogne que Photius donna naissance au schisme Grec; c'est par conséquent à ce prince perdu de débauche que les peuples de l'Orient doivent une grande partie des maux que le schisme leur fait encore subir. Toutes les fois qu'un Souverain, au lieu de s'appliquer à bien gouverner ses peuples, s'entoure de flatteurs et consume son temps dans des habi-
tudes vicieuses, ce sont les hommes vicieux qui commandent, ce sont les ambitieux qui régnent pour leur propre compte et bientôt la mauvaise administration de l'Etat a pour conséquence le renversement des trônes. C'est ainsi que le trône de Michel III fut renversé, l'an 867, et remplacé par celui de Basile le Macédonien.
§ IV
Basile le Macédonien.
Parmi les détails que Zonaras nous donne sur Basile le Macédonien, plusieurs offrent un vif intérêt. Déjà, en exposant dans notre cours les Annales de Zonaras, nous avons pu donner l'explication de beaucoup de faits de notre époque qui présentaient une grande obscurité quant à leur origine. L'histoire en effet est toujours la maîtresse de la vie humaine et celui qui l'ignore ne saura jamais ni gouverner les peuples, ni conseiller les souverains. Mais laissons à d'autres ces réflexions et venons à Basile.
Dans la vie des personnages parvenus d'une condition basse à un rang élevé dans la société, on rencontre presque toujours des faits présageant, dès le début de leur carrière, la grandeur future de ces personnages. Or, si nous en croyons Zonaras,
l'enfance de Basile aurait été accompagnée de certains signes annonçant qu'une couronne impériale devait un jour ceindre sa tète. Né en Macédoine de parents d'une condition obscure, il avait été emmené en esclavage par les Bulgares lorsqu'il n'était encore qu'un enfant à la mamelle, mais il fut rendu tout jeune à la liberté. Dès ses plus tendres années l'avenir brillant qui l'attendait lui fut prédit par sa mère de la manière suivante. 11 dormait un jour dans la campagne, exposé aux ardeurs du soleil, non loin de ses parents occupés à moissonner, lorsque tout à coup un aigle, étendant ses larges ailes, vint le couvrir de son ombre; à cette vue, la mère effrayée et craignant pour son enfant s'empressa de chasser à coups de pierre l'oiseau carnassier. Retournée à son travail, elle se vit obligée plusieurs fois de suite de le quitter pour aller écarter l'aigle qui revenait toujours ombrager l'enfant. Cet aigle, nous dit Zonaras, fut considéré comme un présage de l'empire qui attendait plus tard Basile. Après sa captivité chez les Bulgares, il fut ramené à Gonstantinople où l'extrême misère à laquelle il se trouva réduit avec les siens devint précisément l'origine de sa grandeur. A la mort de ses parents, obligé de mendier son pain et exténué de fatigue, il s'endormit un soir, selon le récit de Zonaras, devant le temple de S. Diomède Martyr. Le portier vit alors en songe le Saint lui ordonnant d'ouvrir la porte et vol. i. 31
de faire entrer l'empereur. Il se réveilla aussitôt, mais prit cet avertissement pour un simple rêve. S'étant endormi une seconde fois il reçut encore le même ordre. Il se leva de nouveau et sortant de l'Eglise ne trouva dehors que le jeune mendiant qui dormait. Confirmé, à cette vue, dans sa première idée qu'il avait été le jouet d'un vain songe , il rentra dans son habitation. Enfin il s'entendit commander une troisième fois par S. Diomède de faire entrer l'empereur. Il comprit alors qu'il devait faire entrer Basile et l'introduisit. Le lendemain matin il raconta à son frère tout ce qui était arrivé. Ce frère était un médecin influent à la cour, ami de Bardas et bien vu de l'empereur. Cédant aux prières du portier de l'Eglise de S. Diomède, il recommanda Basile comme s'entendant parfaitement au maniement des chevaux. Michel III, qui était aussi fou de ces quadrupèdes qu'il était féroce envers les hommes, n'eut pas plus tôt entendu parler de Basile qu'il voulut lui faire monter un cheval indompté. Le jeune homme, flattant doucement l'animal de la main, le conduisit à son gré. L'empereur émerveillé reçut des lors Basile au nombre de ses amis. Michel était loin de prévoir les funestes conséquences de celte élévation, mais l'impératrice Théodora les pressentit. Un jour que Basile se trouvait admis à la table impériale , elle fixa sur lui un regard sévère et s'écria : « Voici la peste de la famille. »
Bardas voyait en Basile un rival et Basile trouvait en Bardas un obstacle à ses aspirations. Ils se tendirent réciproquement des embûches. Mais l'astre de Bardas était sur son déclin, Basile au contraire allait bientôt parvenir à l'apogée de sa grandeur. Ce dernier, devenu de plus en plus puissant, complota avec Michel III la mort de Bardas, qu'il frappa de son épée à l'insinuation et en la présence même de l'empereur. Les autres conjurés achevèrent le crime et mirent en pièces le corps de cet orgueilleux, naguère tout puissant à la cour, de ce sacrilège persécuteur de S. Ignace, de ce traître envers Théodora sa propre sœur , de cet effronté protecteur de Photius. Dès que Michel et Basile se furent ainsi débarrassés de Bardas, l'empereur fit couronner César en 866, par le Patriarche Photius, son serviteur Basile, et lui fit épouser Eudoxie, femme d'une inconduite notoire. Celle-ci, selon plusieurs auteurs, avant de contracter cette union, portait déjà dans son sein le fruit de ses débordements; elle mit bientôt au jour un fils qui reçut le nom de Léon et que l'on surnomma plus tard le Philosophe.
Bien que partageant le trône de Michel, Basile ne se fiait point à ce prince qu'il voyait toujours ivre et à la merci d'insidieux courtisans. Désirant se procurer un avenir sûr et glorieux, il massacra Michel, l'an 867, et demeura ainsi seul maître
du trône de Byzance. Il contribua alors efficacement à la célébration du VIIIe Concile œcuménique, tenu par l'ordre du Pape Adrien II pour juger la cause de Photius, chassa ce dernier du Siège Patriarcal de Constantinople et y rétablit S. Ignace. Mais après la mort du Saint, il rappela Photius à Constantinople et favorisa, à son tour, le schisme. Basile fit avec succès la guerre aux Sarrasins. Ce fut sous son règne, selon plusieurs historiens que les Russes embrassèrent le Christianisme avec les erreurs Photiennes, quoiqu'il ne manque pas non plus d'auteurs soutenant que la foi Catholique pénétra en Russie avant le schisme. Basile le Macédonien mourut en 886 et transmit le trône à son fils Léon, en laissant après lui dans l'histoire une réputation en partie bonne et en partie mauvaise.
Théodora.
Le trône de Byzance nous présente souvent des figures d'une grande importance historique , tantôt au point de vue de l'énormité des vices, tantôt au point de vue de la splendeur des vertus. Nous avons, dans un autre endroit, parlé de Théodora, femme de l'empereur Justinien, et nous avons mis au jour sa perversité. Il est bien juste maintenant que
trouvant sur le trône impérial une autre Théodora, toute différente de la première par son esprit de modération et par ses mœurs chrétiennes, nous parlions d'elle à son tour, d'autant plus qu'elle eut particulièrement ta souffrir de l'ambition de Photius et de la cruauté de son propre frère Bardas. Femme de l'empereur Théophile qui s'était montré Iconoclaste acharné, mère de Michel III, sœur de Bardas, elle se trouva veuve de bonne heure et chargée de la tutelle de son fils le jeune empereur Michel. D'un caractère doux, modérée dans ses désirs, fortement attachée à la foi Catholique, aimant la justice, gouvernant avec prudence, pardonnant facilement à ses ennemis, elle exerça l'autorité souveraine, après la mort de Théophile, en véritable mère du peuple. Dès qu'elle eut pris les rênes de l'empire, au nom de son fils, l'an 812, son premier soin fut de rétablir le culte des Stes Images qui depuis cent-vingt ans n'avait cessé d'être en butte aux contradictions déchaînées contre lui par Léon lTsaurien. Elle chassa sans délai du Siège de Gonstanlinople le pseudo-Patriarche Jean qu'elle remplaça par S. Méthodius. Elle expulsa de l'empire les Manichéens qui se réfugièrent alors dans d'autres contrées et notamment en Bulgarie. Renouvelant, en 844, le traité de paix conclu avec Bogoris roi des Bulgares, elle rendit à ce dernier sa sœur devenue chrétienne et prépara ainsi la conversion
des Bulgares au christianisme. Ce qui se passa à l'occasion du renouvellement du traité de paix entre elle et Bogoris peut faire apprécier le caractère de cette courageuse princesse. Bogoris avait mandé ses envoyés déclarer la guerre à Théodora. L'impératrice, loin de se montrer effrayée, répondit aux envoyés Bulgares : « Dites à votre roi que je suis prête à la » guerre, et annoncez lui qu'à l'apparition de ses » troupes sur nos frontières il me trouvera à la tête » de mes soldats, et ne retirera que confusion de » son entreprise, quelle qu'en soit d'ailleurs l'issue. » Car si je suis victorieuse il aura le déshonneur » d'être vaincu par une femme; si je suis vaincue w au contraire, quelle gloire aura-t-il d'avoir triom- » phé de moi? » Bogoris, admirant un tel courage renouvela la paix avec Théodora, comme nous l'avons dit plus haut.
Mais l'impératrice avait pour frère Bardas, prince d'inclinations tout à fait opposées aux siennes et d'une perversité sans égale. Elle connaissait d'ailleurs à fond Photius dont elle appréhendait les intrigues, en même temps qu'elle redoutait la cruauté de Bardas. La prévision des dangers qui menaçaient son fils la remplissait de douleur ; elle pressentait des jours d'angoisse et ne savait comment les éloigner. Car l'ambitieux Bardas voyait de mauvais œil l'empire entre les mains d'une femme , bien que cette femme fût sa sœur. 11
voyait, en outre, Michel III plongé dans la débauche et par conséquent tout-à-fait incapable de régner par lui-même. Voulant donc satisfaire sa soif de gouverner, il mit tous ses efforts à affaiblir l'influence de Théodora et, conseillé peut-être par l'astucieux Photius dont l'ambition égalait la sienne, il persuada à l'empereur que ce serait rendre à l'état un véritable service que d'obliger la pieuse impératrice à se couper les cheveux et à se renfermer avec ses filles dans un monastère. Michel à qui ses vices invétérés avaient enlevé tout sentiment de piété filiale et de reconnaissance envers sa mère, se conforma sans peine aux insinuations de Bardas et contraignit en effet Théodora à se couper les cheveux et à se retirer avec ses filles dans un cloître. S. Ignace, Patriarche de Constantinople, refusa, à cette occasion, de seconder les volontés de cet empereur et fils dénaturé. Mais il paya cher ce refus, comme nous le verrons dans la suite ; Photius, trouvant alors le champ libre, monta sur le trône Patriarcal, grâce à la protection de Bardas, qui était devenu de fait maître de l'empire après l'éloignement de Théodora. L'avénement de Photius comme Patriarche de Conslantinople ouvrit dans l'histoire une ère douloureuse qui devait coûter bien des larmes à l'Eglise de Jésus-Christ.
§ VI. S. Ignace.
D'un esprit invincible, d'une foi inébranlable, d'un courage qu'il poussa jusqu'à l'héroïsme du martyre, ce grand Patriarche avait été placé sur le Siège de Gonstantinople par l'impératrice Théodora après la mort de S. Méthodius. Objet des trames insidieuses de Bardas, haï de l'empereur Michel ÏÏI auquel il reprochait justement sa vie dissolue, devenu le point de mire des attaques de l'ambitieux Photius, S. Ignace, durant son Patriarcat, supporta les plus terribles vicissitudes avec une constance et une force d'âme telles que ses ennemis euxmêmes ne purent s'empêcher de l'admirer. Fils de Michel Guropalate, neveu de l'empereur Nicéphore par Procopia fille de ce dernier, il n'en fut pas moins mutilé par ordre de Léon l'Isaurien et envoyé en exil par cet empereur soupçonneux et cruel. Devenu Abbé du monastère où on l'avait relégué, il fut ensuite transféré sur le Siège Patriarcal de Gonstantinople, l'an 847. Son zèle pour la justice et sa sévérité à faire observer les lois et la discipline de l'Eglise lui créèrent de nombreux ennemis, entre autres Grégoire Evoque de Syracuse. Ce dernier s'était rendu coupable de plusieurs délits
et avait été suspendu de ses fonctions par Ignace, dans un Synode dont le Saint Patriarche envoya les Actes au Pape Léon IV, en demandant la déposition de Grégoire, Car bien qu'à cette époque, par l'œuvre de Léon l'Isaurien, la Sicile, l'Illyrie et certaines autres Provinces fussent sous la dépendance du Patriarche de Constantinople, S. Ignace toutefois ne pouvait s'empêcher de reconnaître dans le Pape le juge suprême de ses Actes. Léon IV, dans sa sagesse, différa son jugement (quelque grande d'ailleurs que fût son estime pour S. Ignace), jusqu'à ce qu'il eût entendu ce que Grégoire de Syracuse avait à dire pour sa défense. Ce jugement, favorable à S. Ignace, fut ensuite confirmé par Benoît III, après un mûr examen de la cause, comme nous l'atteste le Pape Nicolas I dans sa VIe lettre à Photius et dans sa Xe au Clergé de Constantinople. Ce fut ce même Grégoire, finalement déposé, qui consacra Photius Evêque, comme nous l'avons dit plus haut.
Mais l'inimitié de Grégoire fut loin d'être aussi dangereuse pour Ignace que celle de Bardas. Ce dernier, après avoir abandonné sa femme et s'être rendu coupable d'inceste envers sa bru, fut sévèrement repris et enfin excommunié par le courageux Patriarche. Pour se venger du Saint, Bardas forma le projet de se débarrasser de lui ainsi que de sa propre sœur ïhéodora; et après avoir per-
suadé à l'empereur de renfermer cette dernière dans un couvent, il le décida aisément, à force de calomnies, à se défaire d'Ignace. Michel l'Ivrogne , saisissant l'occasion du refus opposé par le Patriarche à la réclusion forcée de l'impéralrice-mère dans un monastère, le relégua dans Tîle de Térébinthe. Mais l'estime générale dont jouissait le Saint Evêque obligea Bardas et l'empereur à recourir à des artifices qui n'eurent toutefois aucun succès. Ils lui députèrent des Evoques de cour afin de le déterminer à renoncer à son Siège. L'intrépide Patriarche s'y refusa. Nous avons vu plus haut comment Pholius fut alors intrus sur ce même Siège et comment Ignace fut déposé par un Synode tenu à Constantinople; mais il ne sera pas inutile de donner ici connaissance des affronts et des violences qu'eut à subir le Saint dans ce Conciliabule, en 861.
Ignace fut donc appelé à comparaître devant le Synode, où siégeaient en qualité de Légats du Pape Nicolas I, Rodoalde Evêque de Porto et Zacharie Evêque d'Anagni. Intimidés par les mauvais traitements auxquels on les avait soumis précédemment et peu courageux d'ailleurs, ces Légats ne surent défendre ni la dignité de Rome, ni l'innocence d'Ignace. L'empereur Michel l'Ivrogne était aussi présent. S. Ignace, avant de se présenter au Concile, revêtit ses habits Patriarcaux, mais on les
lui arracha violemment et on le contraignit à paraître devant l'empereur en habit monastique. On le fit asseoir sur un escabeau en bois et fort bas ; alors Michel se mit à lui reprocher insolemment des délits supposés. Mais loin de se laisser effrayer, le Patriarche se tourna résolument vers les Légats Pontificaux et leur demanda s'ils avaient des lettres du Pape. Pressé par tout le monde de renoncer à son Siège," il persista dans son refus et déclara publiquement en appeler à Rome, parce qu'il voyait les Canons de l'Eglise foulés aux pieds. En vain lui objecta-t-on qu'il n'avait point été consacré légitimement, il répondit avec un courage vraiment Episcopal : que dans le cas où sa consécration serait nulle , ni Basile qu'il avait couronné ne serait empereur, ni les Evoques présents qu'il avait consacrés ne pourraient siéger au Concile. Pholius introduisit alors soixante-douze témoins achetés à prix d'argent, ou gagnés par des promesses, lesquels accusèrent Ignace d'avoir gouverné tyranniquement son Eglise. Ce Synode offrit un exemple, peut-être unique, d'égoïsme, en ce que parmi tous les Evêques qui le composaient, aucun ne se leva pour défendre le Saint Patriarche, à l'exception du seul Théodote d'Ancyre. La condamnation d'Ignace ne se fit pas attendre.
Pour donner plus d'éclat à sa déposition, on lui fit d'abord mettre les habits Pontificaux, ensuite
on lui ôta le pallium et il fut dépouillé successivement de ses autres ornements par un Sous-diacre nommé Procope, qu'il avait déposé lui-même autrefois à cause des délits dont celui-ci s'était rendu coupable. On accabla alors le Saint d'injures, de moqueries, de crachats et de coups. Enfin Bardas et Photius, voyant tous leurs efforts inutiles, tentèrent un dernier moyen pour forcer le Patriarche à abdiquer. Ils le firent enfermer dans le sépulcre de Constantin Gopronyme, où il serait mort victime de l'infection et de la faim, si un main pieuse ne l'eût aidé à s'en échapper. S. Ignace, toujours poursuivi par les sicaires de Bardas, erra alors de côté et d'autre dans les îles de la Propontide, accompagné d'un fidèle disciple nommé Cyprien. Mais avant de s'enfuir travesti en portefaix, il fit rédiger par l'Archimandrite Théognoste un mémoire adressé à Nicolas I, afin que le Pape fut exactement informé des faits et sût que le Patriarche avait interjeté appel devant lui. Ensuite Théognoste, déguisé lui-même afin de ne point être reconnu en chemin, se rendit à Rome où il remit cet écrit au Souverain Pontife. Ce document mérite d'être médité par quiconque oserait nier la Primauté de juridiction du Siège de Rome sur tous les autres Sièges Patriarcaux.
Le Ciel cependait protégeait Ignace et fit bientôt sentir à la ville de Constantinople de quel crime s'étaient rendus coupables ceux qui avaient pris
part à la déposition du Saint Patriarche. Un épouvantable tremblement de terre qui dura quarante jours remplit la ville de terreur et effraya tellement l'empereur que l'attribuant à la persécution dont Ignace était l'objet, il lui expédia des messagers pour le prier de s'en retourner dans son ancien monastère. Michel III promettait au Saint pleine sécurité pour sa personne et comme preuve de la sincérité de cette promesse il lui envoyait en don un collier d'or avec lequel le Patriarche se présenta courageusement devant Bardas. Dès qu'Ignace fut arrivé dans son monastère le tremblement de terre cessa. Nous verrons comment Photius fut condamné par le VIIIe Concile œcuménique et S. Ignace remis en possession du Siège de Gonslanlinople. Ce ne fut qu'en 867, après la mort du Saint, parvenu à Fâge avancé de 78 ans, que Photius put remonter sur le trône Patriarcal.