‹ Les Concini, 1616-1617 (volume 2)Chapitre 10 sur 24 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Du duc d'Épernon l'arrogance, Ln giand prince sans action.

D'autres princes l'ambition Qu'on peut craindre par souvenance, Tous ces malheurs, sans espérance D'en voir la réformalion.

Présagent la subversion De l'Etat et maison de France !

Pamphlet du temps.

De la prudence , messieurs ! Perdez-vous si tôt la mémoire des débats oii nous flottons depuis un mois? Il ne s'agit plus de regarder et de choisir. Allons au fait, et soyons indépendants!...

Pinto.

Les Mal-Contents.

Tandis que le petit Pierre , très-peu rassuré sur les intentions de ses porteurs, quitte rapidement le théâtTe de ses long;ues promenades, voyons ce qui se passe chez le prince de Condé.

Son hôtel, vaste et situé au milieu des jardins qui s'étendaient dans tout l'espace compris entre la rue des Fossés-Monsieur-le-Prince, la rue de Vau^irard, et les murs de clôture de ce côté de la ville, était, par sa situation isolée, un vrairen-

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dez-vous de seigneurs m al -contents, occupés de projets de guerre et d'intrigues.

11 était nuit close. Le vent soufflait avec force autour du manoir, et battait de mille feuilles jaunes, arrachées par l'automne aux grands tilleuls de son jardin , les hautes fenêtres de ses trois étages. Des remparts de Paris, séparés seulement de l'hôtel par un large fossé bordé de joncs et de glaïeuls, et dont les feuilles de nénuphar cachaient Feau jaune et peu profonde, on n'eût vu d'éclairé parmi toutes ces fenêtres que celle de l'appartement occupé par la mère du prince. Aux deux figures qui se dessinaient sur les rideaux, et restaient immobiles, en face l'une de l'autre; aux mains qui, de temps en temps , s'avançaient entre elles, puis ensuite se retiraient, vous auriez deviné qu'on s'occupait là d'une partie de cartes. En effet, la noble et sérieuse dame, dans son noir costume de douairière , jouait à la prime avec sa jeune bru , celte belle Charlotte de Montmorency, dernier amour de Henri W.

Au rez-de-chaussée , les croisées cintrées des appartements d'honneur étaient pourtant moins sombres que les autres. On voyait à travers leurs vitres une lueur semblable à celle qui s'échappe

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d'un appartement échauffé par un foyer bien entretenu , et qui devient plus ou moins vive, selon que la flamme s'élève plus ou moins radieuse au-dessus des antiques chenets.

C'était là qu'on s'occupait des affaires du temps.

La nuit était venue pendant qu'ils en parlaient, et l'on n'avait pas songé à demander des lumières. La nuit, qui donne de la vivacité aux causeries d'amour, et en exclut la gêne , produit peut-être le même effet sur les conversations politiques. De ceux qui se trouvaient là, tous à peu près songeaient plus à leurs intérêts propres qu'au bonheur de la France et du roi , et ils n'étaient pas fâchés peut-être qu'on ne les vît pas rougir en parlant de désintéressement, de patriotisme et de fidélité.

C'est une vaste salle. Le chêne de ses panneaux est sombre derrière la dorure des lourds fauteuils et des cadres desportraits de famille. Cet or seul brille à la lueur du foyer. Quelquefois, cependant, une plus subite et plus vive clarté s'en échappe, comme lorsqu'une des bûches consumées s'affaisse, et donne une nouvelle issue à la flamme. Alors , on aperçoit une figure soucieuse de châtelaine , ou le regard sévère de

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quelque aïeul se détachant de l'obscurité de la toile et de la boiserie , pour blâmer , eux qui n'ont jamais trahi , l'emploi qu'on fait de la soirée et du lieu sanctifié par leurs images.

Tous les fauteuils ne sont pas en cercle autour du foyer. Il n'y a que quatre assistants dont le feu éclaire les visages. Les autres, assis dans 4es coins du grand appartement, font connaître leur présence par leurs exclamations de blâme ou d'éloge , selon que les avis donnés contrarient ou flattent leurs idées, ou par le bruit de leurs éperons , quand l'impatience les fait battre du pied.

Il y en a un debout, le dos tourné à la cheminée, homme de grande taille, de corps robuste , vêtu en guerre ; — car on voit briller sa cuirasse , et il ne se remue pas que l'on n'entende le froissement des jointures d'acier de son armure.

C'est lui qui parle :

— Mordieu ! messieurs, c'est un bel exemple que vous donne M. de Longuevillel Tandis que nous discourons, le voilà maître en Picardie. Abbeville, Corbeille, lui ont ouvert leurs portes; il a soufflé Péronne au Concini, et lorsqu'au bruit de ses succès, s'est venu joindre pour moi

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la nouvelle de notre réunion pour parler d'affaires, j'ai cru que l'habit de conseil devait ressembler à celui d'exécution. Car qu'y a-t-il à faire maintenant, sinon de frapper sur sa bonne cuirasse et de dire, marchons !

— Marchons ! dit une voix plus basse et plus lente , une voix qui , dans une longue habitude de cour ou de diplomatie, s'est habituée à donner un sens aux mots les plus simples , tandis que celle qu'on vient d'entendre est toute d'un seul ton brusque saccadé, comme un commandement d'exercice; marchons! C'est pour bien marcher, monsieur de INevers , pour marcher sûrement au but , que nous réprimons cette ardeur de guerre qui v-ous honore et que nous partagerons tous , quand il en sera temps.

— Et ce but dont on parle , reprit un troisième interlocuteur à la voix pleine et forte , nous demandons ce qu'il doit être selon M. d'Épernon ..?

— Plus bas , monsieur de Mayenne ! A quoi bon prononcer mon nom ? Si quelque écho le portait au Louvre, il y aurait nuit blanche pour plus d'un, et je tiens trop au sommeil de leurs majestés j)our vouloir le troubler. D'Epernon ,

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je vous le répète, n'a pas quitté son gouverne-^ ment de Guienne ; il n'oserait en sortir sans la permission de ses maîtres, quelque ingrats qu'ils soient. Il n'y a ici que son esprit, et les esprits sont, dit-on , sans nom comme sans sexe... Rappelez-vous-le, je vous en prie! Vous demandez quel est votre but, à mon avis? Mais c'est toujours le même; celui qu'avait feu monsieur le duc, votre père, lorsqu'il tenait campagne contre le Béarnais, qui fut depuis Çavec une nuance de dédain) notre grand roi Henri; celui que ce dernier avait lui-même quand, avec l'aide de ses protestants et des Anglais , il cherchait à abattre la ligue , celui qui nous guidait les uns et les autres avant la pacification de Loudun, celui au nom duquel on cherchait aussi à repousser nos attaques : le bien public, la réforme des abus, le triomphe du bon droit.

— Vrai dieu! la plaisanterie est de saison; mais on oublie l'expression d'un autre désir que les mécontents, jusqu'à ce jour, ont mis dans leurs déclarations avant les prises d'armes , dit une voix grave et sévère dont le ton de sévérité contraste singulièrement avec l'accent gascon de l'autre ; c'est la recherche des vrais instigateurs du coup qui niit fin aux jours de

ce grand roi Henri!... vraiment grand, vraiment bon ! M. d'Epernon , plus que tout autre, doit avoir à cœur de venger ce sang

Le premier, il l'a vu couler, et ce sang, peutêtre, a rejailli sur lui !

— M. de Sully est-il donc de ceux ( la voix semble éprouver une légère altération) qui croient encore queRavaillac, en frappant le monarque si regretté par lui — et par nous tous, ne fut que l'agent d'autres et plus grands coupables?,.. Je croyais, moi, que le temps, le bon sens et la voix de la justice avaient fait raison de ce vieux conte bon pour grossir , aux yeux du peuple crédule , la somme des motifs que l'on a d'entrer en campagne.

— Monsieur, je vous répondrai ce que le président Acbille du Harlay répondit à quelqu'un de lareine-mére quand on lui demandait, de sa part, ce qu'il pensait de certain procès que vous n'avez peut-être pas oublié... «Vous le direz à la reine, répondit du Harlay, Dieu m'a réservé à vivre en ce siècle pour voir et entendre des choses si étranges que je n'eusse jamais cru les pouvoir voir ni ouïr de mon vivant!»

— Du Harlay répondit cela?... Soit! après tout, permis à lui et à vous, monsieur, de croire

à ce sujet tout ce qu'il vous plaira ; mais je ne pense pas que ce soit pour écarter des voiles impénétrables, s'il y en a effectivement qui recouvrent cet événement, que M. de Nevers a déjà le pot en tête , que MM. de Condé , Bouillon , Mayenne, Guise, Vendôme, la Trémouille, Candale et autres ici présents, songent peut-être à batailler de nouveau. Je ne parle pas de vous, monsieur de Rosnyl des arquebusades pour vousl il y a long-temps que la fête en est passée , et que les finances du feu roi vous ont fait préférer le nom de négatif à celui d'actif.

— JNégatif ! oui, duc Lavalette d'Epernon, négatif quand il s'agit de troubles et de désordres! négatif quand il fallait repousser d'avides courtisans qui croyaient, qui croient encore que pour eux seuls la France sue à la cbarrue et saigne sur le champ de bataille. Quant au nom d'actif, aussi vrai que Dieu est mon maître, il y a encore dans ces veines quelque reste de vieux sang assez chaud pour que je ne craigne point de le verser au profit de la France et du fils de celui qui jamais, duc d'Epernon, ne me fit reproche d'inactivité !

— Mordieu ! dit le bardé de fer, qui avait entamé la conversation, faisons donc un peu

comme en temps de carême-prenant, et quittons le masque quand nous n'avons personne à intriguer et que nous ne sommes plus en danse 1 Le bien public,.-, c'est bon! la réforme des abus,... c'est encore mieux ! la vengeance de la mort du roi, que personne n'a plus regretté que moi, quoiqu'il ait voulu couronner mon heaume d'un ornement marital qui m'eût pu faire prendre deux licornes pour support des armes de la maison de Gonzague,... c'est admirable! mais au fond de tout cela , ce sont nos intérêts que nous défendons. Cette cause seule nous réunit ici ; nous voulons tous en finir une bonne fois avec l'Italien , et pour cela nous entrons aujourd'hui dans une bonne intelligence trop souvent détruite par notre ennemi commun.

— Nos intérêts sont ceux de la France et du roi^ messieurs, dit une voix qu'on n'avait pas encore entendue, celle du maréchal de Bouillon; de la France, qui s'indigne de voir un aventurier d'Italie venu ici avec moins que rien, car enfin il confesse lui-même qu'il n'avait pas un sol de bien à lui quand il se mit à la suite de Marie de Médicis ; de voir, dis-je, ce Concini, si gueux, honoré d'une des premières dignités du royaume

et riche de trois millions d'or amassés de sou aveu , sous la présente régence.

— Il en cache, par Notre-Dame de Vendôme ! il en cache la moitié! s'écria un nouvel interlocuteur; il a perdu au jeu quatre-vingt mille pistoîesenunenuit.Jenele saisquctrop,puisqueJ'en suis revenu et que mes écus y sont restés. Bassompierre se vante d'avoir gagné , cette année, cent mille écus au trictrac, et l'Italien en a perdu la plus grande partie ; ajoutez à cela la dépense de leur maison , qui ne monte pas moins qu'à cent mille écus par an ; joignez-y les millions qui partent pour Florence, Rome et d'autres endroits d'Italie ; et puis, dites-moi à quoi il gagne cet argent, et si l'on ne se sent pas l'envie, à ce compte, de chanter, comme le noël que j'entendis l'autre jour à la croix du Trahoir

Il ferait bon lever la jupe A celle qui fait tout ceci.

— Jusques à quand durera ce scandale? continua le duc de Bouillon, et que restera-t-il aux gens de bonne maison comme nous , quand on voudra payer leur vrai mérite? Croyex-vous que quand la France se prend à verser des larmes au souvenir de son héros, si monstrueusement ravi

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à son amour, elle ne se demande pas avec un mouvement d'indignation quels secrets services on prétend acquitter si chèrement?... Maudite serait ma langue si la première elle avait osé donner existence à cette idée et lui trouver une expression; mais ce que je dis en tremblant, messieurs, on le crie plus clairement dans nos places et carrefours. On y exprime de touchantes alarmes sur la sûreté , le salut, la conservalion de l'enfant qui, si Dieu nous le conserve et si nous n'y mettions ordre, trouvera les affaires de son royaume en tel dérangement qu'il lui faudra ni plus ni moins que le bras de sou père pour les débrouiller. On se demande si ceux qui osent consulter les devins et sorciers sur leur fortune et la durée de la vie du roi, ne chercheront pas à étendre, à consolider l'une aux dépens de l'autre, et l'on frémit ; car ils sont d'Italie , et les empoisonneurs en viennent. C'est à nous, messieurs, de faire cesser les soupçons injustes, j'aime à le croire, qui flétrissent la majesté royale ! Union , messieurs ! union pour l'honneur et la conservation du trône , car c'est là qu'est notre honneur et notre conservation. A'^ous ne nierez pas le progrès de cette soif de nouveauté qui tourmente les esprits et les pousse de

notre temps à la recherche des améHorations et peut-être sur le chemin des abîmes. La réforme religieuse touche de près à la réforme politique. Ceux que n'a point arrêtés la sainteté de l'autel, seront-ils désarmés par la majesté du trône?... Et un joug brisé ne met-il pas en appétit pour en briser un autre? Il faut que l'on sache bien que nous sommes le seul et vrai obstacle à ces essais coupables , qu'en nous est la seule digue capable de contenir ces flots mutinés, et qu'enfin, racines de ce chêne de royauté à l'ombre duquel le peuple de France doit toujours trouver paix, justice et liberté, nous lions l'arbre au sol et le fortifions contre l'entreprise des vents courroucés. Voilà, messieurs, voilà la vérité que notre conduite ferme et bien calculée, d'après les avis d'un chacun, doit tenir continuellement sous les yeux de ceux qui gouvernent, voilà ce qu'il faut leur répéter d'une voix si haute qu'ils n'aient plus d'oreilles pour les conseillers qui leur soufflent l'envie de nous diviser pour nous mieux abattre , de nous ruiner pour se grandir sur nos débris.

— Oui, messieurs, il est temps, grandement temps, reprit Mayenne, de prouver qui nous sommes et ce que nous pouvons, et de sauver

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le trône en le forçant , s'il le faut , à s'appuyer sur nous!

— Marie répétera que c'est le dépit de n'être pas appelé aux conseils secrets qui me fait donner le branle aux affaires ; que, trop vieux pour partager les plaisirs de la cour, je cabale par passetemps contre son gouvernement... Oui, je cabale, non par passe-temps, mais par acquit de conscience ; non contre sa régence, mais contre ceux qui tiennent le gouvernail sous ses ordres. Non, je ne me dépite pas de n'avoir pas été appelé aux conseils privés, je m'en réjouis, car c'est là qu'on ruine et déshonore la France, et je n'ai pas du moins la douleur qui doit navrer tout bon gentilhomme quand on discute devant lui, sans qu'il puisse se faire entendre, l'avilissement ou la perte de l'Etat! Et, puisque nous en sommes là, je demanderai à monsieur le prince de Condé , qui de présent nous reçoit chez lui , si la place est tenable pour un noble cœur comme le sien, et s'il ne respire pas mieux au milieu de nous tous, qui, sans être parés de ce titre de conseillers , voulons le bien général , qu'au milieu de ces prétendus donneurs d'avis dont on s'entoure , non pour avoir de bonnes raisons , mais bien de lâches approbations ter-

minant tout, comme la prière de notre curé, par un commode : Ainsi soit-il!

A ces mots, un petit homme se leva vivement, et lit quelques pas vers le cercle lumineux qui s'étendait autour du foyer, comme pour faire croire que ce qu'il allait dire n'avait pas besoin d'ombre et de mystère. Il était maigre , trèsblond ; ses mouvements avaient de la vivacité, ses yeux de l'esprit : c'était le prince de Condé.

— Dans les instances dernières qu'on fit près de moi pour me faire retourner à la cour, j'avoue, messieurs, dit-il, que si je cédai a quelque promesse, ce fut surtout à celle de mon entrée au conseil. Franchement, j'ai toujours pensé que c'était là ma place, et que j'y pourrais faire quelque bien en défendant les intérêts de la France, et en soutenant la cause de mes amis. Mais que l'on m'ait promis que j'aurais seul part au gouvernement, à l'exclusion de tous les seigneurs de mon parti , je le nie , et je suis enchanté de pouvoir démentir devant M. de Bouillon cette fausse rumeur: elle m'expliqué^l'aigreur qu'il a mise en parlant du conseil dont je fais partie. Tant que j'y serai, messieurs, Y ainsi soitil dont parle monsieur le maréchal ne sortira

do ma bouche que pour les propositions utiles au pays , comme ici je n'approuverai que les projets ne contrariant en rien ma fidélité envers la reine régente et le respect et le dévouement dont je veux payer ses bontés.

— Ce n'est pas apparemment dans le conseil où assiste M. de Condé, reprit la voix à l'accent moqueur et gascon, que Villeroi conseillait à Marie de Médicis de ne craindre pas de mettre la plume dans la main d'un homme dont elle enchaînerait le bras quand il lui plairait?

— M'enchaîner! s'écria Condé avec colère.

— Et je crois aussi, continua froidementM. de Bouillon , que le prince n'est pour rien dans le choix fait tout récemment d'un nouveau général qu'on veut envoyer avec une partie de la maison du roi vers Péronne?

— Quel général? dit Condé;

— Son altesse l'ignore-t-elle? Et nous autres ^ pauvres exclus du temple , devons-nous savoir le sens des oracles avant celui qu'on initia à ses mystères'?... S'il en est ainsi, prince, ne nous parlez plus des bontés de Marie et de votre reconnaissance, ou attendez pour le faire que vous assistiez à toutes les séances de ce conseil où elle vous appela . aux séances où l'on décide com-

ment on vous arrêtera , aux séances où l'on décide comment on vous mortifiera , comment on nous mortifiera tous ; car l'injure nous est commune, oui, messieurs, commune! Nous sommes en paix avec le gouvernement de la régente , nous avons traité avec elle , et rien encore . de notre part , n'a effacé une virgule des conventions de Loudun. JNotre mécontentement ne s'est prouvé jusqu'à présent que par des propos sans publicité, — car j'ai peine à croire que l'or et les promesses de l'Italien lui aient fait trouver parmi nous des échos à son profit. —Rien ne peut donc avoir indisposé la régente contre nous; elle doit se troiiver daYis les mêmes dispositions où elle était à notre égard le jour même qu'a été publié l'édit de pacification. Eh bien, l'on a une place de confiance à donner, un poste éminent est créé... Qu'y appellerat-on ? Quel nom pai'mi tous ceux qui brillent auprès du trône va être choisi pour donner à cette grande dignité une nouvelle force , un poids nouveau?... Yoici le moment de prouver -ces bonnes intentions dont vous étiez animés pour M. le prince ; nous allons voir si elles étaient réelles , Ou plutôt si vous n'aviez pas envie j par l'étalage q'ué vous en faisiez, de l'éloigner de ses amis.

et de remplacer par la froideur et le soupçon le zèle que toujours ils montrèrent pour ses affaires? Est-ce lui que vous allez, choisir ?... INon ; vous allez, peut-être rappeler celui dont l'ardeur pour votre service l'entraîna si loin , qu'on lui chercha une origine telle qu'il pût se repentir de l'avoir montrée , celui à qui naguère vous donniez appartement au Louvre , et dont vous disiez ; Je ne crois y être en sûreté que par ses soins?...

D'Épernon s'agita sur son siège.

— Mordieu ! saurons-nous enlin quel est ce général qu'on vient de faire à notre barbe? s'écria le duc de Nevers en frappant de son gantelet le marbre du chambranle , et sur quel dos sera la cuirasse qui servira de point de mire à nos mousquetons?

— Ce n'est ni vous ni moi , monsieur de JNevers , ni aucun de ceux qui m 'écoutent que l'on aclioisis, c'est à la Bastille qu'on est allé le prenârè: c'est Charles de Valois, en prison pour avoir conspiré contre Henri IV , que la veuve de ce grand roi si mal vengé délivre, et qu'elle charge de la défense de ses intérêts et du trône de son fils.

'iLa «urpriâe fut si générale, qu'une seule exclamation se fit entendre ; mais, semblable à l'ex-

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plosion du tonnerre, qui se prolonge parles échos qui la répètent, elle fut suivie d'une longue rumeur ; la voix de M. de Mayenne la domina.

— Est-ce assez, messieurs? disait-il avec véhémence , et vous faut-il de nouvelles preuves des trames ourdies contre nous? L'influence funeste et continuelle des conseils de notre ennemi vous est -elle sufïîsamment démontrée? Attendrons-nous pour punir son audace qu'il nous en ait ôté les moyens?

* — La guerre ! la guerre ! s'écrièrent quelquesuns des assistants.

— La guerre! reprit la voix grave, la voix de Sully, et cette fois elle était animée par l'indignation. La guerre !.. Apparemment pour qu'on excuse le choix de la reine-mère, et qu'on dise : Le repentir causé par une longue captivité lui donne un général qu'elle n'a pu trouver ailleurs, dans la longue impénitence de ces grands comblés par elle d'honneurs et de richesses. Les voilà encore tous en armes contre elle. C'est apparemment pour qu'on ajoute trois millions aux six cents mille livres données à celui-là!

M. de Condé rentra précipitamment dans l'obscurité.

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— Celui-ci, continua M. de Sully, n'a donc pas assez du million ou des seize cent mille livres dont on a payé sa révolte?

M. de Bouillon frappa du pied.

— Yoilà ce quedira le peuple, cepeuple que vos continuels mouvements scandalisent, que vos turbulences, vos intrigues dégoûtent plus du trône que tous les enseignements des protestants qu'on accuse devant moi!

Une rumeur de mécontentement suivit cette leçon sévère. Ce fut encore M. de Mayenne qui la comprima.

— Point de guerre ! s*écria-t-il ; finissons tout d'un coup, sans nous remettre à ses vicissitudes, cette tyrannie qui nous pèse et compromet nos intérêts, ceux du roi et ceux de la France. J'ai déjà menacé l'Italien d'aller le faire sauter avec des pétards dans sa maison de Lesigny; demain suivez-moi au Louvre ! c'est au Louvre que je l'attaque, c'est au Louvre, j'y suis résolu, que je veux lui passer mon épée au travers du corps.

Sully se leva.

— Des lumières, prince de Condél Faites apporter des lumières, et que l'on demande mes gens! Quand vous m'invitâtes à venir passer la soirée chez vous, j'ignorais en quelle société je

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m'y trouverais ; vous me dites que mes coDvSeils seraient nécessaires peut-être et pourraient tourner au profit du roi. Je me suis rendu aux désirs de votre altesse, et je lui dirai avec cette vieille franchise que la majesté royale n'arrêtait pas, et qu'ici rien ne peut intimider : C'est une mauvaise et dangereuse compagnie que celle des turbulents qui, parlant du bien de l'Etat, le veulent seulement pour se l'approprier, et couvrent leur cupidité, leur envie, leur ambition d'un masque de zèle pour la félicité puplique ! Je vois dans leur haine pour le favori de Médicis, non de l'indignation pour ses infamies, mais le dépit que les écus et honneurs aillent à lui seul!... Quant au projet qu'on vient de déclarer ici,... vive-dieu! il faut désespérer d'un temps où des gentilshommes ne regardent pas comme une insulte qu'on ait osé leur en faire part !.. C'est se croire entouré d'assassins que d'annoncer comme une belle chose qu'on a envie de le devenir!... Un assassinat ! En sommes-nous là qu'il n'y ait que ce moyen d'assurer le bon droit et de punir les offenses faites au roi et à la France ! Je ne défends pas l'étranger, vous le savez ; qui plus que moi sait combien il mérite d'être puni! mais je m'étonne qu'en un pays où la justice s'assied

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sur des Heurs de lis, pour prouver qu'elle aussi est souveraiue, on ose usurper sa charge ou met-, tre en doute sa force pour frapper. Demandezlui son secours, qu'elle réponde par la voix du parlement, que le sang coule : alors son glaive n'en sera que plus brillant et plus pur ; mais demain, mais sans son ordre, mais dans le palais du roi votre maître, ce sang, tout odieux qu'il est , tacherait à jamais votre épée de gentilhomme !

Mayenne s'était levé pour répondre ; les flambeaux entrèrent. L'aspect du vieux ministre , sa barbe blanche , son œil allumé par l'indignation, cette main tremblante dont il couvrait sur sapoitrine le portrait de son maître , comme pour lui cacher la connaissance de ce qui se passait en ce moment, imposèrent respect et silence au fils du ligueur. Il reprit sa place en balbutiant des mots de menace, ou plutôt d'excuse.

M. de Sully sortit, sans que personne eût trouvé à redire, hautement du moins, à sa brusque franchise.

A la porte, il fut rejoint par le duc d'Épernon. — Adieu, monsieurdeRosny , lui dit ce dernier. Rassurez-vous, l'épée de Mayenne, malgré M. de Bouillon , qui sans doute a soufflé ce beau projet,

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n'est pas encore dans le ventre de Concini. Celui chez qui nous étions, pardieu. parera le coup mieux qu'une cuirasse de Venise ! La vie sera longue à celui-là si jamais il ne meurt que d'une épée aiguisée devant M. le prince.

— Cela ne m'étonne pas, monsieur, répondit le vieillard. J'ai vu de plus grandes perfidies. Un misérable trouve, parmi ses ennemis les plus acharnés, un protecteur pour éloigner le fer qui le menace , et le meilleur , le plus grand des rois est mort frappé dans son carrosse, au milieu de ses amis,., à côté de vous, monsieur!

— Vieux fou ! dit le duc en s'éloignant vivement.

— Malheureuse France! murmura l'ancien mi^ nistre en montant dans son carrosse.

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