‹ Les Concini, 1616-1617 (volume 2)Chapitre 12 sur 24 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Kous autres garçons du métier, \ alons bien les Iraîneurs d'épée.

Chanson du temps.

Dévouement, — • eu latin devotio. — est une sorte de consécration : c'est loubli de soi-même.

Dictionnaire des Synonymes.

Dévouement.

C'était là que se tenait d'ordinaire le maître de céans. Un haut lit de serge verte, avec le bénitier de faïence et la branche de buis suspendus à l'un de ses quatre piliers; la hallebarde et le morion droits au chevet; plus loin, un bahut noir supportant quelques-unes des productions de l'atelier du maître Picard , toutes propres , luisantes et prêtes à être livrées à la pratique ; des escabeaux de bois, et, dans un coin, un

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amas de vieilles piques et depées en croix, qui jadis, peut-être, avaient armé les ligueurs, voilà ce qui frappait les regards lorsqu'on entrait dans ce réduit sombre, noir, enfumé comme l'étaient alors les habitations du peuple. Le milieu était occupé par une table chargée d'une lampe et d'un broc; deux hommes étaient assis auprès, qui ne buvaient pas , car leurs gobelets d'étain restaient pleins devant eux. Ils étaient jeunes , et dans leur mise on remarquait plutôt l'exagération des modes du temps qu'une véritable richesse. Il y avait force broderies et galons sur leurs vestes , haut de chausses et manteaux ; mais une rougeur de mauvais augure annonçait l'artifice et le similor : la soie de ces manteaux pouvait fort bien avoir été retournée , et je ne jurerais pas que les plumes qui flottaient sur leurs feutres gris fussent toutes d'une seule pièce et n'eussent pas été reteintes. C'était, au total, chez eux , ou une forte envie de briller mal servie par une bourse très-peu garnie, ou un grand désir d'en imposer aux autres , ou encore la vanité qui joue avec des joyaux faux en attendant que l'ambition réalise son rêve ; et c'était peut-être tout cela en même temps.

Ils étaient frères; on le devinait à l'air de

leur visage. L'un , homme de conseil : il avait le nez pointu, la voix flûtée, le teint rosé, la paupière abaissée ; c'était un beau diseur, qui rougissait de dépit à la moindre contradiction ; l'autre, garçon d'exécution : il parlait gros, frottait le pavé de sa longue épée , promettait de tout tuer; et, quand l'occasion s'en présentait, faisait avec le courage , comme son frère avec l'esprit , le divorce le plus complet. Point ne leur manquait l'intention d'en avoir, mais par malheur ils n'avaient que l'intention, avec une envie à les faire sécher sur pied pour les plus heureux ou les plus adroits. L'un, depuis, fut, ou peu s'en faut , un homme d'un profond esprit, d'un grand sang-froid; il n'était, au temps où je le mets en scène, qu'un niais prétentieux, qu'un sot boursoufïlé d'orgueil. L'autre devint foudre de guerre et quasi-Charlemagne d'impudent fanfaron , de lâche bravache qu'il était alors. Tous deux firent une grande fortune par suite de la prodigieuse éminence de faveur où on les vit jusqu'à la mort du connétable de France, Albert de Luynes.

C'étaient ses frères , messieurs Cadenet et Brantes, petits gentilshommes d'Avignon, et dont un lièvre franchissait d'un saut la seigneurie. Il*

étaient arrivés à Paris depuis que leur frère Albert commençait à y faire figure.

Entré d'abord au service de monsieur du Ludes, et bon tout au plus, disait le comte, à dénicher des merles verts , le page s'était fait de ce talent de dénicheur de merles, un moyen de se pousser à la cour , où Concini l'avait introduit. Maintenant, en dressant des pies-grièches pour LouisXIII, il aigrissait l'esprit du jeune roi contre son ancien protecteur .C'est un principe de fauconnerie d'arriver à la bonne place où mieux se serre le gibier , coûte que coûte , et sans épargner les crocs-en-jambes à ceux qui sont devant.

Déjà ses deux frères, grapillant à sa suite, exploitaient du mieux qu'ils pouvaient la position d'Albert : c'était Cadenet , l'esprit rusé de la famille, qui lui inspirait une partie de ses desseins ambitieux et lui dessinait le chemin à parcourir ; c'était Brantes qui l'animait à braver ouvertement la haine du favori de la reine -mère. L'un, le guidant dans le dédale de l'intrigue où s'engageaient ses pas, lui disait à l'oreille: — Va à droite! — Va à gauche! . . . — Courbe-toi ici !.. . — Relève la tête là !.. — Prends garde à cet écueil!... L'autre, le poing sur la hanche, ne lui criait que: — Tue, et mange!...

Sanseuxlepage aux pies-grièclics n'eût étéqu'un beau garçon sans-souci , arrivant par la suite et le genre de ses services à une capitainerie de chasse dans quelque forêt, de Saint -Germain ou de Fontainebleau, passant son innocente vie à raconter ses exploits de veneur aux daines et ses hauts faits de galant à sespiqueurs attentifs; les membres de sa famille en firent un éminent personnage, un favori bien odieux aux grands, bien dur au pauvre peuple

}]q frère est un ami donné par la nature.

Or, dans latête rétrecie de monsieur Cadenet, tête extrêmement propre à l'intrigue, comme chacun sait, car un fil tordu se retrouve et se suit mieux dans une petite chambre que dans un vaste logis, l'idée était venue qu'un jour, après avoir bien rusé, bien diplomatisé, on serait obligé d'en venir au mot de son très-honoré frère, monsieur Brantes, au mot Tue!... Or il voulait savoir si le peuple , et cela est une preuve qu'on y pensait quelquefois, si le peuple serait disposé à lui servir d'écho. Il était donc venu prendre vent chez maître Picard , l'ennemi acharné du maréchal, le seul qui connût alors le sens ou la portée de I. 14

cette sourde rumeur populaire qui grondait autour du théâtre du Louvre, et servait de base ironique ou grondeuse à ces folles fioritures italiennes, à ces airs de bravoure, à ces pitoyables potspourris qu'y exécutaient les premiers acteurs de le cour. Gomme il devait être question de horions, de piques et de batailles, le bel esprit avait jugé à propos d'amener avec lui le batailleur, et quand le page de Concini entra dans la maison, ce dernier avait déjà plus d'une fois, en discours, tendu les chaînes des rues, décidé les capitaines de quartier à prendre parti contre les Italiens, fait vibrer le tocsin et pétardé les deux maisons du favori au Louvre et au Luxembourg.

Les frères Luynes parurent très-médiocrement satisfaits à l'entrée du nouveau cavalier qu'amenait maître Picard. Ils le regardèrent par-dessus l'épaule, ne répondant que d'un signe de tête à sa salutation. Brantes allongea ses jambes et se renversa sur son siège avec un grognement de mauvaise humeur, l'autre baissa les yeux et devint très-rouge : c'était là la preuve de mécontentement.

— Ici , mon gentilhomme, dit Picard au jeune homme en lui avançant un siège, et goûtezmoi de ce vin, ajouta-t-il en plaçant devant lui

un gobelet qu'il avait d'abord essuyé avec son tablier, et que maintenant il remplissait jusqu'aux bords. A vous! et vous me direz après s'il ne vaut pas la piquette que vous croyiez trouver chez moi!

— C'est de la piquette que monsieur vientchercher ici? s'écria Brantes avec un rire qu'il croyait malin, et qui n'était qu'impertinent; eh, pardieuî notre brave ami , vous pouvez le servir à souhait, ajouta-t-il en s'adressant au cordonnier en lui montrant le tas d'épées et de hallebardes, eten poussant de son pied sa longue lame, qui frappa le tabouret où le page venait de s'asseoir. Piquettes, pardieu , piquettes, s'il en fut jamais! Mais notre jeune fils est peut-être des gens qui ne veulent pas de celles-là; il sait que qui s'y frotte s'y pique!

— N'en pas vouloir, et pourquoi non, monsieur? répondit le jeune homme avec un sourire dédaigneux; il faut s'accommoder de ce que l'on trouve. Le bon vin maintenant, ajouta-t-il, la piquette quand on voudra!

Et il but lentement jusqu'à la dernière goutte.

— Aprèstout, j'avoue franchement, dit-il enremettant son gobelet , qui retentit sur la table , que votre vin , maître Picard , vaut mieux que

certaine piquette; il réjouit le cœur, et l'autre... fi donc! ajouta-t-il en crachant; puis son pied, comme pour nettoyer le plancher , passa vivement sous 1 epée de Brantes, et la repoussa de son côté.

L'à-propos du courage manqua dans cette occasion , comme dans toutes les autres, à l'agresseur. Il regarda maître Picard , qui hochait delà tête comme le spectateur d'un jeu de paume qui suit une balle bien renvoyée; il regarda son frère, qui restait immobile, les yeux baissés, et de nouveau tout entier au dévidement du fil d'or qui se tordait dans sa tête ; il voulut dire quelque chose , mais ses paroles se perdirent dans son grognement habituel; il éloigna sa chaise avecdédain,etyrepritla position qu'il avait avant cet incident.

— Ah ça, mes seigneurs, leur dit le maître de la maison en s'asscyant en face du penseur, et en écartant sur le passage de sa voix les pintes et les tasses, comme pour se mettre avec lui en communication plus directe , vous venez me demander, si je ne me trompe...

— Que venons -nous vous demander? interrompit Cadenet d'un air inquiet et en indiquant

du regard le jeune homme comme un témoin dangereux.

— Je l'ai compris à merveille, reprit Picard en clignant de l'œil : vous me demandez si, en cas que monsieur votre frère vienne à décider les parents de la fille el que la noce se fasse, nous serions'prêts à nous mettre en danse, et s'il pourrait compter sur notre bon quartier de Saint-Eustache pour lui fournir des violons!

Brantes releva la tète et ouvrit de grands yeux.

— C'est cela même! s'écria Cadenet.

— C'est cela même! répéta l'autre sans comprendre ce que l'on disait et en s'efforça nt de se mettre au fait par les mouvements de physionomie de son frère et de son hôte.

— C'est cela même, pensa le jeune page, qui depuis long-temps cherchait à deviner à part lui ce que pouvaient être et ce que pouvaient faire là ces deux hommes.

— A cela je vous dirai, mes gentilshommes, reprit maître Picard , que les danseurs sont las et que les violons sont rares. Point ne manquent les crieurs de contredanses: En place par ici! Levez, le pied par là! La chaîne des dames de ce coté, et le passe-mains de cet autre! Mais après la parole ne commence point la bourrée;

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ce ne sont plus, comme aux jours des vieux tournoiements, les combats à la foule ; on monte bien sur la banquette pour voir le menuet de monsieur le duc et la courante de madame la princesse; mais tirez-vous de là comme vous le pourrez ! On rit s'ils se brouillent , on siffle s'ils font de faux pas, et rien de plus. C'est bien asSez, au dire de tous, de recevoir de loin leur poussière. — Et pourtant autrefois, dit Cadenet...

— Oui, interrompit Picard, autrefois il y eut de beaux branles !. . . Habit bas, chacun s'en mêlait... Mais cela dépendait des violons! il y en a qui vous mettent si bien le cœur à la danse !... Ils ne sont pas tous morts, il est vrai; mais quand ils ont parlé ils sont ensuite un long temps à dormir dans leur étui; et puis un beau matin... crac ! la chanterelle en train ! en avant un chacun! C'est pire que la danse de saint Guy. Que voulez-vous? hier la ligue, le repos aujourd'hui, en attendant un autre air.

— Par Notre-Dame de Paris, c'est fâcheux! s'écria le nouveh.rrivéd'un air goguenard, et nous voilà forcés d'assister à une entrée de ballet toute simple. Après tout, quand vous vous passeriez d'une ronde générale, où serait le mal ? Les violons dont maître Picard vous parie sont cliers,

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mes gentilshommes. Qui les paie ? celui qui a la bougette bien garnie ! Avec cela que plus d'un qui ose y démancher finit par trouver que leurs cordes ressemblent, comme deux gouttes d'eau, à celles qui parent un autre instrument. Ainsi, c'est tout gain pour vous, croyez-moi, que votre fête se passe sans eux. En avant donc ! jarret tendu et tête basse, les ployés, les courbettes en avant! Arrivez sans malencontre; la galerie indifférente et ricaneuse est d'avance pour celui qui saura éviter la glissade.

— Ah çà, dit Brantes avec impatience, parlet-on hébreux ici? Tout le monde semble s'entendre, et moi je n'en suis pas. Voilà ce monsieur, venu sans qu'on l'attende, qui se lance, sans qu'on l'en prie, à travers la conversation comme un chat à travers un carré d'asperges. Que nous veut-il avec ses glissades, ses courbettes et ses instruments à corde? Et que voulezvous vous-même, monsieur mon frère, et vous, cordonnier de malheur, avec vos violons et vos danseurs? Sommes-nous en carême-prenant? et suis-je venu ici, harnibleu! pour voir régler le ballet des maurisquesou du commissaire, ou encore du prince de Chypre?

— Partons, mon frère, dit Cadenet, en se le-

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vant avec dépit, un jour nous nous entendrons mieux , un jour le bon maître Picard, que Dieu garde, pourra s'expliquer franchement sur la question que nous lui avons posée. Nous reviendrons, ajouta-t-il en prenant congé du cordonnier, et alors, je l'espère, nous pourrons déduire une à une nos raisons et toutes les affaii-es graves à présent sur le tapis, et cela sans qu'un contre-temps fâcheux...

— Désespéré d'avoir été ce contre-temps, dit le jeune homme en l'interrompant. Des affaires graves!... Je ne sais si l'on s'en occupait ici... S'il en était ainsi, la faute en est à celui qui m'y a fait entrer. Je n'ai vu sur le tapis que des gobelets et un pot de vin , je n'ai entendu parler que de danse, et vous en voudriez à un jeune galant comme moi, qui s'y connaît un peu, mes seigneurs , et qui s'est quelquefois permis de faire danser les autres, ajouta-t-il en se campant sur sa hanche et d'un ton qui sentait le défi, s'il ne vous en disait pas franchement son avis?

— C'est bien, l'ami ! répondit Cadenet, qui était arrivé à la porte.

—'C'est bien, l'ami! répéta Brantes en passant

fièrement devant lui et en le regardant par-dessus l'épaule.

— Enchanté, l'ami, que cela tous plaise, lui cria le jeune homme ; mais, pardieu, vous n'êtes pas difficile !

Brantes s'arrêta, comme pour réfléchir si c'était là quelque chose dont on se put décidément fâcher. Son frère Cadenet avait déjà franchi la porte de la rue ; il n'y avait plus là personne pour éclairer sa susceptibilité : il se rejeta donc dans son argument ordinaire, que Sterne aurait nommé grognatorium , et il disparut avec un murmure de menace et d'imprécation auquel on répondit par un grand éclat de rire.

Maître Picard revint auprès du jeune aventurier. Il le regarda avec intérêt , s'assit auprès de lui et lui versa un second verre de vin.

— Tête-bleue ! notre ami, lui dit-il en approchant son gobelet du sien pour trinquer, vous vous en êtes bien tiré avec ces deux godelureaux ! Il faut convenir que vous avez pointe à la langue pour piquer qui vous attaque , comme J£ ne doute ])oint que vous l'ayez à l'épée pour bien soutenir votre dire. Comment se fait-il donc , ajouta l'honnête ouvrier d'un air paternel, qu'avec votre esprit , votre courage , votre bonne

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mine , vous ayez consenti à vous attacher à la fortune des Concini?... Car enfin vous êtes du nombre de ceux qu'il nomme ses lâches à mille francs : vous en portez les couleurs! — Vous allez me répondre que Concini vaut les autres?... Raison de plus , mon bel ami, pour n'appartenir à personne !

— Oui , n'appartenir à personne , répéta le jeune homme en secouant la tête,..- cela vaudrait mieux; mais vous le savez, maître Picard, nous sommes ainsi faits: à qui pourrait se passer de liens, le cœur et ses passions en forgent et en composent. A l'un, c'est l'ambition, c'est la vengeance à l'autre ; à celui-là , c'est l'amour,... ajouta-t-il en laissant tomber sa voix comme dans un aveu fait pour la première fois, comme en prononçant un mot qu'on a depuis long-temps dans le cœur et qui éclot pour la première fois sur les lèvres.

— La vengeance ! reprit le bourgeois , je vous comprends. La vengeance!... C'est à mon adresse qu'est le paquet ; mais l'amour , mon jeune maître , est-ce vous ou moi qu'il retient dans ses lacs!... Et puisque vous m'avez mis côte à côte avec vous, ne vaut-il pas mieux haïr à visage découvert, avec son nom bien connu,

à ses risques et périls, qu'aimer avec un habit d'emprunt dont on rougit, et avec un nom qui, peut-être, n'est pas le vôtre? ajouta-t-il en fixant un regard pénétrant sur le jeune homme qui baissa la tête. Avec une haine comme la mienne, on tue son ennemi ou l'on s'en fait tuer, mais l'honneur reste; avec un amour comme le vôtre, on se déshonore soi et la femme que l'on aime. — On la sauve! s'écria impétueusement le jeune homme ; on l'arrache aux dangers qui la menacent, on lui dit : Yoilà qui je suis et

ce que j'ai fait pour toi! Cinq ans caché

sous l'humiliante livrée de ton père, me résignant à porter ce nom qu'il inventa dans sa démence , j'ai veillé à ta porte ; car dans ton lit blanc, bercée de tes rêves de vierge, de tes rêves d'art et d'Italie, tu ne voyais pas s'assombrir le ciel, tu n'entendais pas mugir la tempête au dehors. J'ai vu, moi, j'ai tout entendu pour toi, et maintenant que le moment est venu , que la foudre va frapper, pars! ô pars! épargne un crime à mon pays. 11 est terrible dans ses premières vengeances , vois-tu ! Pars , et sous un ciel plus clément, au milieu de tous ces cris de fureur qui s'élèveront encore sur les débris de tes richesses , de ta famille , n'écoute qu'une

seule voix, la mienne, qui te criera encore : Pardonne au nom de celui qui t'a tant aimée, de celui qui t'a sauvée, Stella!

Cette explosion de sentiment, qui s'explique par les efforts que le jeune page faisait depuis long-temps pour le comprimer dans son cœur, toucha vivement maître Picard.

— Stella! dit-il avec un rire qui ne se trouvait là que pour cacher son émotion, je craignais pour vous que ce ne fût la sèche et maigre Conchine, Léonora en personne, qui vous eût fasciné comme elle en a fasciné tant d'autres par ses filtres et enchantements. Stella!... quelque suivante, sans doute, quelque dame d'honneur, peut-être?... Mais, non, ce que vous m'avez, dit et ce que j'ai appris d'un autre côté :... ce doit être sa fille!

— Écoute, Picard , tu ignores qui je suis ; si tu le savais, tu comprendrais alors à quel point je l'aime, tu te laisserais toucher par ce sentiment si vrai, si pur, si désintéressé! Un courtisan en rirait; tu es un homme, toi, et tu le prendras en pitié, en protection peut-être. C'est sa fille. Picard, oui, sa fille, aussi chaste, aussi pure, aussi modeste que pas une de vos sœurs ou des fiancées de vos fils, à vous, braves gens.

qui ne comptez, que les vertus dans une dot. Il est triste , n'est-ce pas , Picard , de voir une si jeune, si belle et si vertueuse fille, marcher sur les bords d'un abîme. Car l'abîme les attend ! Tu le sais, toi : leurs ennemis sont partout, au Louvre, dans les rues. Le peuple, que tu nous a peint tout-à-l'heure si endormi , se réveillera quand il sera temps de les déchirer, quitte à se rendormir après en léchant ses griffes et ses lèvres rougies. Tant d'audace, d'impudence à punir ! Et qui sait?... quelque grand crime à expier, peut-être. Oh! je l'ai bien vu : n'est-ce pas qu'un dénouement sanglant s'approche?... Eh bien, qui pourrait m'en vouloir, à moi, de chercher à sauver l'ange arrêté dans la compagnie de ces êtres dévoués aux fureurs populaires? Mais tout homme généreux agirait ainsi; mais toi-même. Picard,., oh! veux-tu que je bénisse à jamais le jour où j'ai soulevé le marteau de ta porte, où je suis venu m'asseoir à ta table?... Yeux-tu qu'un jour le fds d'un grand seigneur de la cour te proclame son sauveur, son frère, son ami, promets-moi —

— Quoi donc? dit le cordonnier avec une grande énergie, car il en avait besoin pour réprimer son émotion croissante; quoi donc? Que

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je m'engage à respecter la demeure du lâche ennemi qui, pour avoir rempli mon devoir de citoyen de Paris, m'a fait honteusement battre par ses valets. Battre!.. Oui, monsieur, j'ai été battu, indignement battu! — Les sillons que leurs fouets ont tracés sur mes épaules libres, le temps les a effacés, mais ils sont tous là;... ils labourent mon cœur,... ils font de moi un damné !... Oui, car je me tuerais si je ne me vengeais pas !

Un long siience suivit ces mots. Le gros homme se leva et vint frapper sur l'épaule du page.

— Bah! dit-il d'un ton encore ému, les fermes en guerre ne comptent pas. Votre Stella m'a touché; elle est simple, modeste et pieuse; c'est bien !.. qu'elle prie pour son père ! Vous me paraissez, vous, un digne et brave garçon, et si jamais , comme le voulait tout-à-l'heure notre envoyé du Louvre , nous faisons sauter à l'improviste les portes de la tannière du renard italien, je me charge de votre belle. Comptez sur moi;., malheur à qui y toucherait! Trouvezvous là, je vous l'amènerai sans qu'il lui manque un cheveu, et je n'aurai pas besoin pour cela de vos grands mots de reconnaissance, car quand tout sera fini, je retournerai au cuir comme

avant! Je ne veux plus alors entendre parler des grands seigneurs que pour les chausser ; vous, si vous m'avez quelque obligation, vous vous rappellerez quelquefois avec plaisir l'escabelle et la piquette du pauvre cordonnier ! c'est tout ce que je demande!

Et ils se quittèrent bons amis, après un serrement de main et sans plus se rien dire.

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