CHAPITRE XIII
L'iimbitieux qui a manqué son objet, et qui vit ttans la fatigue, me rappelle Ixion, mis sur la roue pour avoir embrassé un nuage...
Un livre fie maximes.
L'ambitieux.
Il y avait bon nombre d'écuyers, de pages et de valets qui attendaient chez le prince de Condé que la conférence fût terminée ; et, parmi tous ceux-là , un seul se leva quand le duc d'Epernon traversa la salle destinée aux gens de ceux qui venaient visiter M. le prince. Un seul domestique sans livrée au seigneur qui affichait le plus de luxe et de faste de cette cour si magnifique ; un seul suivant à ce fier Lavalette, qui, de sa
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demeure de gouverneur de la Guienne, avait fait un palais de roi où se pressaient dignitaires, officiers et courtisans !. . C'était vraiment la preuve qu'il cachait son retour à Paris.
On devinait le même désir d'incognito dans la simplicité bourgeoise de son costume. Lui que nul autre n'égalait en richesse d'habits, qui portait une épée dont la garde seule revenait à quatre-vingt mille livres, et qui avait quelquefois sur lui dix-huit cents diamants, s'en allait alors à pied par la rue, vêtu de brun, coiffé d'un chapeau sans panache , chaussé de bottes noires comme en portent les pauvres officiers d'infanterie; sans broderies, sans or, sans dentelles, il marchait couvert d'un grand manteau dont un côté était rejeté sur l'épaule, pour éviter la boue, qui jamais n'a manqué aux piétons dans cette belle et propre ville de Paris.
L'estaffier qui marchait derrière lui était un homme fort et vigoureux, aux cheveux crépus, au teint basané , à l'haleine imprégnée d'ail. En marchant il balançait en avant, en arrière, une grosse canne dont l'extrémité, en frappant quelquefois et comme par hasard sur le pavé, retentissait de manière à prouver qu'elle était assez chargée de fer ou de ploujb pour servir
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d'arme excellente en cas d'agression nocturne . Le duc s'enfonça avec son valet dans les ombres épaisses des rues de Paris, et sur son chemin, à chaque lumière nouvelle qui venait dissiper la nuit, quelqu'un qui l'eût suivi eût vu avec surprise son unique suivant se multiplier, comme ces personnages de Brioché, qui se dédoublent, se détriplent, et finissent par faire une immense famille d'un seul individu. Là, d'un coin de rue, là, d'une avance de maison un peu sombre, là, d'un renfoncement de porte solitaire, sortait une augmentation au cortège du duc. En avant, en arrière de lui, sans dire mot et battant le pavé de leurs cannes, marchaient ses nouveaux pages, si bien unis de pas et de mouvement qu'il n'y avait qu'une ombre au mur : hommes dont la tournure déterminée et la mauvaise mine n'avaient rien de rassurant pour le bourgeois attardé. Ils étaient trente au moins lorsque celui à qui ils servaient de garde d'honneur arriva dans l'une de ces vingt ruelles sombres et boueuses qui se tortillent derrière la Grève, comme les corps d'une couleuvre qui n'a qu'une tête. Au milieu de la rue aux Couteliers, en face d'une maison de triste apparence, dont les croisées paraissaient plus sombres encore que celles des autres mai-r
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SODS, le cortège s'arrêta: ceux qui en faisaient partie se rangèrent de chaque côté de la porte ; un signal la fit ouvrir, et, passant au milieu d'eux, le duc entra, après avoir laissé au valet provençal un mot d'ordre qui passa écouté et redit dans toutes les oreilles, dans toutes les bouches de ces singuliers accompagnateurs , et les fit incontinent se séparer et disparaître ainsi qu'ils étaient venus.
Cependant leur maître à tous, après avoir suivi une longue et étroite allée, était arrivé dans une petite cour entourée de hauts bâtiments. A celui qui faisait face à l'allée, il y avait quelques fenêtres éclairées ; au bas des degrés du perron conduisant à la porte d'entrée, un homme, tête nue, attendait respectueusement, un flambeau d'argent à la main, celui qui venait d'annonce'r son arrivée.
Précédé par ce nouveau servant, le duc entra dans une pièce assez vaste, qui, on le devinait au contraste de l'antiquité de sa tapisserie avec l'éclat des meubles qui la garnissaient, venait de voir changer sa destination, auparavant plus simple et plus obscure. C'était une chambre bonne pour un simple bourgeois devenue, par circonstance, la demeure d'un grand seigneur. Les amples rideaux du lit et des fenêtres traînaient de
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longs plis par terre, parce que le pou d elévatioH du plafond ne leur avait pas permis de se développer dans toute leur hauteur. Une table recouverte d'un riche tapis laissait voir sous sa frange des pieds maigres et vermoulus; et les deux flambeaux allumes sur la cheminée au chambranle de pierre, ne faisaient que mieux ressortir les taches et égratignures de l'étroite glace qui la surmontait dans son cadre, dont la dorure avait fini de disparaître sous un dernier frottement de propreté.
Il jeta son manteau au valet qui l'avait suivi et tira à lui un siège ; c'était une chaise laissée là par mégarde. Il s'en aperçut, et, repoussant avec dédain cet échantillon de l'ancien mobilier, il se laissa tomber dans le somptueux fauteuil qu'on avait placé pour lui près du bon feu qui pétillait dans l'àtre.
Les jambes croisées et étendues vers les chenets brillants, la tête renversée en arrière , les yeux fermés, les lèvres sifflotantes et les doigts égarés sur les clous qui garnissent, en bas, les bras du fauteuil, il resta là quelques minutes comme un homme qui réfléchit ou qui s'endort. Perronne , son homme de confiance , celui-là même qu'il trouva tout-à-l'heure au bas des
degrés de la porte d'entrée, restait là, debout et droit,* devant lui ; et le valet provençal, n'osant bouger non plus, attendait, le manteau sur le bras, qu'on lui fît signe de sortir.
D'Epernon avait alors soixante-deux ans. Sa taille, qu'il portait haute, était encore droite; sa moustache étaitrelevée et frisée avec soin ; on n'y voyait pas plus de poils blancs que de rides à ses joues. Etait-ce un privilège de la nature ou devaitil en remercier l'art de la toilette ? La question devenait facile à résoudre lorsqu'on apercevait sur la cheminée pinces, brosses, pinceaux, fioles et jusqu'au pot de rouge. Tout cet attirail de vieille petite-maîtresse, entouré d'une atmosphère de musc, prouvait que, du service de son premier maître, Henri III, il avait emporté, avec de bonnes pensions , de grandes dignités, l'habitude de toutes les recherches, de toutes les inventions de la vie efféminée du dernier des Valois. Avec cela, à certain mouvement de l'épaule, on devinait que la lourdeur d'une cuirasse avait dû peser là. La longue épée qu'il quitta en même temps que son manteau et qu'il plaça lui-même au chevet de son lit , était en aussi bon état de fourreau , de baudrier , de pointe et de coquille, que pas une du plus cha-
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touilleux des raffinés d'honneur. Sa figure, habituellement froide et impassible , ne s'animait que de l'expression du dédain et de la moquerie ; quelquefois cependant elle se rembrunissait : alors on découvrait sur son front, un pli qui n'avait pas encore cédé nux cosmétiques employés. C'était la preuve que cette froideur n'était qu'un masque pour cachef les orages, les tourments d'une ambition jamais satisfaite, ou que ce dédain et cette moquerie trouvaient une pensée, un souvenir, ou, qui sait?... une heure de nuit , peut-être , contre lesquels ils étaient impuissants.
— Véritables étourneaux ! dit-il tout-à-coup en interrompant le silence, et en achevant haut un jugement sur ceux qui faisaient partie du conciliabule de tantôt; étourneaux engagés à souhait pour le chasseur qui saurait lâcher sur eux un bon faucon.... Ah, si Conchine avait ongles et bec!... Et pourtant la force est avec eux, car les ccus y sont. . . Oui, des bras et point de tête. C'était à moi que ce rôle appartenait;... mais cette régente ! On tient malgré soi à son ouvrage — Marie, Marie!... Pourquoi diable écrire, aussi! — Le sang se lave, l'encre reste : la plume quelquefois est pire que le couteau
Il ouvrit les yeux, et, après avoir fait signe au Provençal de sortir :
— Eh bien, Perronne? dit-il sans achever sa boutade politique.
— Eh bien, monseigneur? répondit l'exécuyer en cherchant à reprendre ses anciens airs de domesticité, et presque honteux de ne plus avoir devant son maître de casaque à sa couleur.
— Eh bien, me voilà ton commensal, ton obligé... Me voilà à Paris, chez toi devenu un bon bourgeois de la paroisse Saint-Gervais.
— Ah, monseigneur! ne m'humiliez pas. Je suis assez, mortifié de paraître ainsi devant vous. J'étais loin de m 'attendre à l'honneur de recevoir votre excellence, moi qui n'ai plus l'honneur d'être de sa suite, moi qui m'en suis retiré parce qu'aux grands, comme aux belles, en fait de services, rien ne chaut comme de jeunes galants. Je me plains pour la première fois du sort que m'ont procuré vos largesses...
— Ah! et pourquoi, Perronne? Te faut-il aussi des gouvernements, des palais?
— C'est cela justement, monseigneur, il faudrait un palais, le plus beau des palais, à moi qui suis honoré c|e la visite du premier seigneur
de France, et qui n'ai pas même eu le temps d'accommoder ce modeste logis comme il conviendrait qu'il le fût pour vous.
— Dans les palais sont les ennuyeux, Perronne! On n'est pas maître de soi, de ses heures et de ses pas. Notre bon ami M. de Guise m'a fait querelle de n'être pas descendu chez lui. Je mettais, m'a-t-il dit, cent gentilshommes à votre disposition. Faites-vous donc suivre de cent chevaux quand vous sortez pour aller à la découverte!... C'est seul et à pied, Perronne, qu'il faut faire des recherches comme celle que j'ai entreprise, comme celle...
Il s'interrompit.
— Ce soir un messager n'a-t-il rien apporté pour moi? ajouta-t-il après un instant de silence.
— Rien n'est venu, monseigneur.
Le silence régna de nouveau. Dans son apprentissage de bourgeoisie, le vieux Perronne avait oublié qu'une des qualités de son ancienne condition est de se taire quand on n'est pas interrogé, et que, de tous les moyens de connaître les secrets de son maître, le moins employé par les domestiques , quoiqu'il soit le plus innocent peutêtre, c'est de les lui demander.
— Un message! dit-il avec cette mine d'indiffé-
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rence qui cache la curiosité, et avec cette tournure éloignée qui arrondit les aspérités d'une question faite en face, je conçois que monseigneur ait liàte d'en recevoir... Quand on est séparé d'un fils... et quel filsl... l'orgueil et l'espoir de monseigneur!... Noble jeune homme!... Pour avoir lignée à qui transmettre votre nom glorieux, c'est à quelque princesse du sang royal qu'il s'adressera celui-là!... Et quand je pense que l'an dernier, avant que monseigneur quittât le Louvre et madame la reine, qui pour lors ne s'y trouvait en sûreté, disait-elle, que parce qu'il y était, le bruit se répandit qu'il était question du mariage du fils de monseigneur avec la fille du Florentin , comme ils l'appellent,... du maréchal d'Ancre.
D'Épernon, qui avait entendu ce bavardage sur son fils avec un sentiment d'inquiète curiosité qu'ildissimulait avec soin, fit des épaules un mouvement de pitié à ce nom du favori de Médicis ; et Penonne, qui n'avait lâché chaque mot de son discours obséquieux qu'après avoir examiné à la dérobée sur le visage du duc l'effet qu'il pouvait produire, ne perdit pas cette démonstration muette de son auditeur, et, avec l'ardeur d'un mineur qui a découvert le filon :
— Il fallait entendre, continua-t-il avec un en-
traînement qui avait son inconvénient, ainsi qu'on le verra plus tard, comme je rembarrai SenneterreetPigeolet, deuxhommes de madame Marie qui nous vinrent un jour conter ce beau conte, à nous autres de la suite de monseigneur. Vrami, leur disais-je, messieurs nos amis, vous nous la baillez belle! Sommes-nous de si mince maison, pour nous coUoquer ainsi en la compagnie d'un faquin étranger, d'une sorcière, et de leur fruit excommunié?... Il nous faut autre chose, pardieu! et ce n'est pas à un Lavalette d'Épernon que laLéonore, comme l'appelle votre maîtresse, dira: — Venez çà, monsieur mon gendre!... Ils eurent beau dire que la fdle d'un gentilhomme itahen valait bien le petit-fds d'un notaire ou d'un capitoul de Toulouse, et que ce que Henri III avait fait pour nous, Marie deMédicis le pouvait faire pour Conchine, je leur montrai bien leur béjaune par la différence des services rendus, si bien que mes deux hommes... Un bruit violent interrompit l'ancien serviteur. C'était, sur le plancher, le coup de pied d'impatience du duc, peu flatté de l'apologie de son valet, et, à la porte d'en bas, le retentissementdu marteau, qui annonçait un messagepressé, peut-être celui-là même qu'on attendait.
Ce fut une distraction au dépit du grand seigneur; ce dépit se montra seulement dans le ton brusque avec lequel il dit à Perronne d'aller voir qui frappait à cette heure.
— Beau-sire-Dieu!s'écria-t-ilquandlePerronne fut sorti, élevez donc ces manants à la hauteur du genou, au lieu de le baiser ils tâcheront de s'y asseoir insolemment, comme des mouches sur un ostensoir!... Ne voilà-t-il pas un beau résultat à tant d'efforts, à tant de travaux!.. Se trouver accolé à un Perronne dans le nous impertinent qui l'élève jusqu'à ma grandeur, ou qui
plutôt me fait descendre dans sa boue Bonne
leçon !... J'avais bien à faire de venir ici chercher de pareils affronts!... Mais ces papiers au pouvoir de ceux qui sont maintenant mes ennemis!... Comment les leur laisser quand les chances d'une nouvelle guerre peuvent leur donner tentation de s'en servir!... Et mon fils!... mon fils!... Ah! duc de Caudale, vous paierez cher votre escapade !
Une lettre apportée par le manant, ainsi que l'appelait son hôte, suspendit ces pensées ou ces paroles de monologue. Cette lettre avait été écrite par l'homme que nous avons vu s'éloigner brusquement du Pont- IN euf après avoir exa-
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miné long-temps le jeune page qui avait aidé à enlever Petit-Pierre à ses persécuteurs. Elle contenait de singulières nouvelles pour celui à qui elle s'adressait, des nouvelles imprévues, des nouvelles qui offensaient son orgueil, dérangeaient ses projets , ou le blessaient dans ses plus chères affections. Il froissa le papier, frappa du pied, se jeta dans le fauteuil, appuya sa tête sur ses mains; puis il se leva brusquement, renversa trois ou quatre sièges sur son passage, et se promena à grands pas dans la chambre.
Perronne se garait de lui dans un coin obscur, se rapetissant, se perdant pour ainsi dire dans l'ombre, retenant son souffle et attendant quelle décision suivrait ces mouvements impétueux. Et pourtant, malgré son effroi, comme un vieux marin qui ne reconnaît la mer que lorsqu'elle eïit furieuse, il se félicitait de cette bourrasque qui le reportait mieux qu'un calme plat au temps de son service. Un coup de pied eût fortifié, confirmé cette illusion;., qui sait si, pour la rendre complète, l'honnête Perronne ne le désirait pas a« fond du cœur, et sans s'en rendre compte ?. . .
L'irrésolution n'«tait pas dans le caractère de d'Epernon, car il disait à l'un de ses contémpo-
rains qui nous a transmis ces paroles : << Aux affaires de conséquence, il ne faut pas s'amuser à chicaner, mais se porter franchement et noblement à ce que l'on veut résoudre. »
Il s'arrêta donc tout-à-coup vis-à-vis de son ancien serviteur.
— Je vais sortir, lui dit-il froidement.
— Sortir à cette heure, monseigneur! sortir à pied et sans suite !.. Songez qu'il est dix heures I Paris à présent appartient moins au roi qu'aux filous, tire-laine, coupe-jarrets, pages dissolus, laquais ivres, tous mauvais garçons, et n'oubliez pas que leur rue n'est pas loin, monseigneur!
— Je vais sortir, reprit le duc, je ne crains rien. Simon m'accompagnera. Avec son bâton ferré et mon épée , continua-t-il en allant reprendre son arme, dont il passa gravement le baudrier sur son épaule, je ne fais point de différence entre les heures du cadran de Paris. La nuit vaut le jour pour qui n'a pas peur des mauvaises rencontres ; elle vaut même mieux, car elle vous met à l'abri des espions, et j'aime mieux, je te le dirai en confidence, Perronne, dégainer pour me garer d'un filou bien déterminé, que d'être suivi par l'œil d'un espion lorsque je me rends à la maison de Concini.
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— Quoi! s'écria l'ex-éciiyer avec un cri de surprise qu'il ne put maîtriser, c'est chez le damné Italien que vous vous rendez à cette heure, monseigneur?
— Chez* le damné Italien,... à cette heure,... oui, Perronne, et si tu veux joindre ton vieux estramaçon d'écuyer à mon. épée et au bâton du provençal, dépêche-toi de t'apprêter, car je pars à l'instant.
Et tandis qu'il appelle son valet , tandis qu'il se couvre de son manteau, tandis qu'il se coiffe du chapeau à larges bords, le vieux Perronne reprend, lui, son couteau de chasse, qu'il passe dans une des fentes supérieures de son large hautde-chausses bariolé.
— Ah! disait-il tout bas en vaquant aux préparatifs de cette promenade si tardiye et si inaccoutumée, à dix heures être encore à battre le pavé de Paris !.. Braver en même temps les voleurs du quartier de la Grève et les sorcières du p;iyft d'Italie, c'est dur! Je crois qu'il vaudrait mieux encore rester bourgeois que de redevenir ce que j'étais avant. Ahi si n'était l'honneur!..