‹ Les Concini, 1616-1617 (volume 2)Chapitre 14 sur 24 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

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— Où est-elle?

— Là, devant vous... Elle passe...

— Quoi, cette femme si petite, si frêle?... Je ne l'aurais jamais cru.

Pièce allemande.

Si vous n'avez du respect pour vous-même, Quelque grand nom que vous puissiez porter. Vous ne pourrez vous faire respecter.

Comédie de Voltaire,

Le Dalais du favori.

Le maréchal d'Ancre avait deux maisons : l'une s'élevait hors des murs de Paris, à côté du palais du Luxembourg, et occupait, rue de Tournoii , l'emplacement de l'hôtel des Ambassadeurs. L'autre était située en face de la façade orientale du vieux Louvre.

Plaçons-la, si vous voulez, car les renseignements sont nuls à ce sujet, à la pointe de l'angle que forme à présent le commencement du

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Quai de l'École, et la fin de cette ligne de maisons qui est l'un des côtés de la place du Louvre.

Ainsi placée entre les murs du cloître Saint- Germain-l'Auxerrois et la rive de la Seine, rive beaucoup plus étroite que maintenant, elle étendra ses jardins et ses dépendances jusqu'au commencement de la rue de l'Arbre-Sec , du côté du Pont-Neuf.

S;i façade blanche, àl'italienne, sera toute élégante, comparée aux constructions sombres et gothiques dont elle est entourée, et à ces deuxlourdes tours qui défendent encore cette entrée du Louvre que plus tard embellit le génie de Perrault ; elle aura de grands peupliers verts pour l'ombra- • ger , et des grilles aux pointes dorées pour défendre l'enceinte de son jardin.

. l),ç.g; ;.çrx3i§4psi cintrées du- premier étage , on apercevra, en face, le châteap royal, et son large fo§^é^ et son,pont de pierre, et sa double enceinte de^ rpur^j.lles, et ses longs toits ardoisés. A gau- Çj^l^^^ayijiesera^éjowepar l'aspect du fleuve, vert de ce côté à cause de^^saules qui s'y courbent, noir là bas sous l'ombre de la tour et des gros murs de la Porte de Nesle. L'on apercevra der- ^ièrje^le massif de murailles les grands ormeaux

du Pré-aux-Clercs, qui moutonnentetse pressent comme s'ils montaient à l'assaut de ces vieux remparts dentelés; enfin à droite, le Pont-Neuf, jaune encore dans sa jeunesse, avec ses tourelles bien ornées , sa corniche de figures bouffonnes et son beau cheval de bronze au milieu, servira d'encadrement à ce tableau pittoresque et varié.

Et si nous distribuons cette maison en appartements commodes et somptueux, où brillent le marbre, le sine et le porphirc ; où la soie, l'or et le velours, les glaces, les peintures et les statues, étalent à l'envi leur éclat de fête et leurs prestiges de beaux-arts, n'aurons-nous pas créé une habitation digne du favori voluptueux de Médicis, et nous reprochera-t-on de l'avoir si bien logé aux dépens de la vérité peut-être?...

Ce peut-être doit nous faire trouver grâce auprès des savants qui connaissent mieux la carte du vieux Paris que celle du nouveau ; jusqu'à ce qu'ils nous aiejit indiqué l'emplacement de la maison qu'occupaient les Concini, et qui fut rasée au dénouementde leur tragédie, nous la laisserons où vous venez de la voir et où nous l'avons bâtie ensemble.

Av(>c le soir venu, les appartements de l'Italier. avaient repris un nouvel éclat, une jeunesse, une

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gaîté nouvelles, car les facettes des cristaux brillaient sous les feux des lustres allumés, rar des liji;i tes joyeuses et enfla nmiées suivaient les contours des glaces et df^s tableaux, et se perdaient en festons bizarres dans les voussures des consoles et des vases, on descendaient le long des statues de cuivre d<»ré et dessinaient dans l'ombre le torse anguleux d'un gladiateur menaçant ou la tète penchée et pudique d'une nymphe qui sort de l'eau. Là nous retrouvons les clartés voluptueuses, les parfums enivrants des boudoirs de Florence ; ces parquets ont leurs tapis si doux aux pieds ; ces murs, leurs riches tentures si brillantes à l'œil; ces cassolettes, leurs vapeurs qui s'élèvent douces et bleuâtres, éteignent les contrastes des couleurs et jettent sur les reflets de l'or, du marbre, du velours et de la soie ce brouillard caressant, cette gaze magique doiit s'enve'oppe un jour de mai à son commencement. Comme à Florence, de beaux pages glissent dans le demijour, portant les flacons et les coupes, les cistres et les couronnes de fleurs, accon)pagnement et ornement des orgies nocturnes ; comme à Florence, quand une des épaisses draperies qui tombent devant les portes secrètes s^'écarte, voilà des sons mélodieux qui tremblent jusqu'à vous comme un

soupirde rêverie, OU des rires qui éclatent comme un liymne au pl:iisir,ou de confus murmures qui expirent comme un roucoulement de tourterelles dans les bois. Le plaisir, l'amour, la volupté parlent ici à tous les sens : aux yeux par ces statues blanches et nues, par ces lits de repos semés de roses effeuillées ; à l'ouïe par tous les bruits, depuis le murmure du balancier qui fait glisser sur le cadran perdu, au milieu d'un buisson de fleurs, une nouvelle heure de plaisir, jusqu'au bruit aussi cadencé de la goutte d'eau qui naît, tombe et renaît pour tomber encore sur le marbre des bains mystérieux.

Au dedans, plaisir^ amour, volupté! au dehors... — Damnation, enfer et magie! dit le passant, en se signant à l'aspect des vives clartés qui brillent la nuit aux fenêtres. Damnation! répète-t-il à l'aspect lointain et douteux des ombres longues et maigres qui se dessinent en glissant derrière les draperies transparentes. Que Notre-Dame nous soit en aide! ajoute-t-il avec un nouveau signe de croix, la sorcière est à l'œuvre; cette lueur rouge qui teint le rideau sort de son fourneau magique, et voilà les malins esprits accourus y souffler.

Puis il s'éloigne, non sans regarder si la lune.

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attirée par les conjurations magiques, ne descend pas lentement du ciel pour bondir trois fois audessus du logis maudit.

Desdémonsd'enfer, Ambition, Cupidité. Luxure , qui hantaient d'ordinaire, avec ou sans magie, la maison de l'Italien, le Jeu, non moins diabolique que ses confrères, tenaittoutseuUa place ce soir -là. Mécontent de sa promenade au Luxembourg , où la reine s'était rendue , et où elle lui avait tourné le dos parce qu'il lui avait encore parlé d'acheter à son proiit la souveraineté du comté de Montbéliard , le maréchal était rentré en maugréant contre elle dans son langage moitié français moitié italien. Léonora, sa femme, s'était rendue de son côté au Louvre pour attendre sa maîtresse; et il n'aurait vraiment su que faire de ce double fardeau d'ennui et de mauvaise humeur, si M. de Bassompierre, vous savez, cet adroit Lorrain qu'on trouvait toujours là où il y avait des belles à courtiser et de neuves pistolcs à gagner, n'était venu sur le soir le visiter. Après avoir oui ses doléances et sesplaintes, et lui avoir donné des conseils qui n'étaient, autotal, qu'un encouragement adroit aux projets du favori, il avait parlé d'une partie de trictrac. Le jeu s'était engagé, les par-

ties s'étaient succédé, la fortune et l'adresse se disputaientchaudement l'or qui résonnait autour du damier. Le dé bruyant roulait sur l'ébène, le vin de Chypre et les chaudes liqueurs d'Italie coulaient dans les coupes vidées, remplies, fatiguées autant que le cornet dans la main des joueurs. C'était une double fièvre qui faisait battre leurs tempes et desséchait leurs lèvres ; c'était un double délire, avec ses brefs silences d'attente, ses brusques exclamations de joie ou de rage, ses rires et ses blasphèmes.

Les gentilshommes de la suite n'avaient point encore été congédiés. Ils attendaient dans une galerie voisine, les uns faisant ce qu'on faisait au salon, et roulant sur la banquette les dés d'un chanceux passe-dix, les autres ricanant aux récits d'amourettes, s'échauffant aux narrations de duels, ceux-ci faisant cercle autour de ceuxlà qui poussent et parent des bottes sous l'œil du maître.

Droit et superbe, le poing sur le rognon et tenant en main son fleuret, messire Olivier jugeait les coups, dispensait l'éloge et le blâme. Quelquefois, joignant l'exemple au précepte, il se posait avec toutes les grâces raideset surannées des anciens élèves de Brambilla et de Petit-Jean ;

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puis, se fendant avec un de ces cris encore usités dans les salles d'armes, il démontrait à messieurs ses camarades comment telle botte arrivait et déjouait la parade, comment frappait telle estocade.

Son jeune camarade de tantôt ne profitait pas de ses graves démonstrations. Debout devant une des croisées de la galerie , essuyant quelquefois à la hauteur de ses yeux cette vapeur que forme sur les vitres la chaleur du dedans opposée à la fniîcheur du dehors, il cherchait du regard si une lumière brillait à l'une des fenêtres, faisant face à la galerie où il attendait. Les yeux attirés par ces rayons lointains qui ne s'échappaient de l'asile d'une jeune beauté qu'à travers le pudique rempart d'une triple soie, il restait immobile et charmé, comme l'astrologue qui suit de l'œil l'astre auquel il croit son bonheur attaché ; et il resta long-temps si bien absorbé dans cette contemplalion, qu'il ne s'aperçut pas de l'arrivée d'un homme grand et sec, entré sans se dépouiller de son manteau et sans même rejeter en arrière l'immense chapeau qui tombait rabattu sur sa figure. 11 ne vit pas que l'écuyer du maréchal marchait avec respect devant lui, il n'entendit pas qu'il lui disait :

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