LES CONCINI. JOD
— Monsieur le duc, s'il plaît à votre seigneurie, je vais prévenir monseigneur de votre visite?
Il n'entendit pas que l'inconnu lui répondait :
— En vérité, Corblnelli, ce serait mal de déranger ton maître; il est avec ce fol deBassompierre, dis-tu ? je lui parlerai quand la séance sera finie : les affaires ne vont guère avec le bruit des dés ; j'aime mieux attendre ici, avec ces mesfiieuis, qu'il soit seul.
Il n'avait pas remarqué , le pauvre jeune homme, qu'ensuite l'homme mystérieux avait choisi pour s'asseoir le coin le plus obscur de de l'appartement, et que déjà il regardait en des-* sous, et avec quelque soin, la figure des ordinaires, qui, un instant étoimés par son arrivée, avaient bien vite repris leurs jeux, leurs causeries et leurs exercices. Non, tout entier aux rêveries d'un cœur bien énamouré, le jeune page ne s'aperçut en rien et pour rien de la présence du nouveau-venu, que lorsque celui-ci s'approcha de la fenêtre près de laquelle il se tenait; et, debout à quelques pas de lui, resta immobile à le regarder.
Cet examen prolongé fatigua le jeune homme ; il s'avança d'un air mécontent vers l'étranger î
— Monsieur, lui dit-il, pourràis-je savoir qui me procure l'honneur —
Il n'eut pas le tenaps d'achever sa phrase , les deux battants d'une des portes de la galerie s'ouvrit avec bruit. Un roulement de carrosse venait de se faire entendre en bas.
— Madame la maréchale ! dit à haute voix un huissier.
Tète découverte, ceux qui étaientlà se rangèrent en haie pour lui faire honneur, un seul excepté, qui se cacha dans l'ombre de l'embrasure d'une fenêtre.
— Madamela maréchale! criaencore l'huissier.
Et cette fois, la figure éclairée par un flambeau qu'on porte devant elle, elle entre , elle marche, elle s'avance; c'est elle, c'est Léonora GaHgaï.
Elle est si frêle, si grêle, qu'on n'a entendu sur le parquet que le frôlement de sa robe de satin noir, et que, comme un spectre, elle a passé sans un bruit de pas. Elle n'a regardé personne autour d'elle. Ses grands yeux, qui semblent occuper toute sa figure maigre et jaune, sont fixes : c'est le regard d'un esprit puissant et entêté qui n'a qu'un but, et qui n'en détourne jamais la vue. Ces yeux brillent dans un entourage noir; et le sourire dédaigneux qui amincit encore ses
lèvres déjà si minces, annonce peut-être que cet éclat leur est donné par l'espoir d'un triomphe prochain. Cette idée fut celle de l'assemblée, surtout lorsqu'après son entrée dans le salon où jouait son époux en compagnie de Bassompierre, on l'entendit, avant que la porte ne fût refermée, les saluer de ces mots :
— Bonne nouvelle, messieurs!
Quand la porte fut close, le page, interrompu par l'arrivée de madame d'Ancre dans le compliment qu'il adressait à son examinateur, le chercha des yeux. Forcé de se découvrir, celuici avait essayé de trouver dans l'embrasure de la croisée l'ombre que son chapeau ne pouvait plus procurer à ses traits découverts ; mais à ces mots : « Bonne nouvelle ! » il avait fait quelques pas du côté de la porte, pour entendre ce qui suivrait.
C'était le duc d'Épernon !
— Ciel! mon père! dit le page en le reconnaissant.
QuoiqueproQoncées d'une voixétouffée, cesparolesarrivèrentauduc,etluirappelèrentrendroit où il se trouvait et le mystère qui l'y avait suivi.
— Votre père! dit-il en saisissant le bras du jeune homme, qu'il entraîna dans l'embrasure de la fenêtre; votre père, beau sire, fait défense au va-
let de Conchine de se souvenir ici de qui il est fils. Quand il aura quitté cet ignoble attirail d'ignobleservitude, il viendra chezPerronne, demain à dix heures, savoir ce que nous pensons de cette indigne mascarade.
— Et vous apprendre, monsieur, reprit le jeune Henri, duc de Caudale, et vous apprendre quels furent les motifs de ma conduite ; motifs qui peut-être ne l'excuseront p;is à vos yeux, mais qui pourront vous la faire comprendre, et qui assurément m'attireraient de voire part pitié et coiisolalion, si vous sentiez pour moi dans votre cœur quelque penchant, je ne dirai pas paternel, mais seulement affectueux.
— Je comprends à merveille, répondit le duc avec un sourire amer, tous les goûts, quelque bas, quelque vils qu'ils soient, sont dans la nature ; mais, pardieu, il ferait beau voir que je ne fusse pas indigné de les apercevoir tels dans mon propre sang.
— Votresang, monsieur le duc!... Ah! ne craignez rien pour le dépôt que vous m'en avez fait. S'il m'est arrivé pur, pur chez moi il restera, et mon fils, si un jour j'en ai un, n'aura du moins jamais à craindre, lorsqu'on fera devant lui tel funeste récit, d'y entendre mêler le nom de son père.
LES CONCIM. 2:37
' — Ce ne sera pas toujours, reprit d'Epernon avec un sourire méprisant, lorsqu'on parlera devant lui des lâches à la solde du Florentin!...
Tous ces mots furent échangés avec une certaine vivacité qui attira l'attention sur eux. Par bonheur pour l'incognito que voulait garder le duc d'Epernon, Bassompierre traversa la galerie, s'en allant après sa partie finie. Tous les regards se portèrent vers lui, à telles enseignes qu'on \it bien qu'il avait perdu cette fois, car il s'en allait le nez au vent, leste d'écus comme une grenouille de plumes et avec un air de défier les coupebourses, qui faisait trembler pour la rotondité de la sienne. Elle était vide en effet, et c'était merveilleux pour lui, car dans ce temps-là même il écrivait:
« Je gagnai cette année cent mille écus au jeu de trictrac à MM. de Guise, de Joinville et d'Ancre. »
Il était déjà loin, et, dans le mouvement qui suivit son passage, d'Epernon, rapproché de la porte, l'ouvrit sans être aperçu et se glissa dans le salon d'où le joueur venait de sortir.
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