CHAPITRE XV
— Si j'avais l'honneur d être connu de tous, vous sauriez que je suis un homme tout-à-fait sincère.
— Je n'en doute point.
— Ennemi de la fourberie...
— J'en suis persuadé.
— Vous regardez mou habit, c]ui n'est pas fait comme les autres ; mais je suis.originaire<i'Jfalie, a votre service, et j'ai voulu conserver un peu ( t la manière de shahiller et la sincérité de mon pays.
M. (le Poiirccaiisnar.
Un homme fort riche peut manger des entremets, faire peindre ses lambris et ses alcôves, jouir d'un palais à la ville et à la campagne, avoir un grand équipage, mettre un duc dans sa famille,.... cela est juste et de son ressort; mais il appartient peut-être à d'autres de vivre contents.
Caractères de Labrujère.
Italien et Gascon.
La maréchale d'Ancre avait déjà quitté son époux. Concini était seul, seul et livré à la double ivresse de l'or et du vin. Renversé sur un sopha , les yeux mi-fermés, et caressant de ses mains errantes sur le riche tapis d'une table voisine, les pièces d'or dispersées et le col ciselé de sa coupe toute pleine d'un vin encore pétillant, il adressait des paroles d'un double défi au compagnon disparu de sa dernière débauche, des
paroles auxquelles se mêlait Texpression bizarre d'une autre exaltation, celle que donne l'approche d'un triomphe et d'une vengeance.
— A toi, monsieur de Bassompierre ! s'écriaitil avec son accent italien. Allons, faites-moi raison de cette rasade... Non! Alors on dira partout, boire à la Concini, et non plus à la Bassompierre... Ah! quel beau coup! J'amène cinq et quatre... Buvons !... A moi les pistoles, monsieur notre ami!... L'Italien est né pour la fortune et l'amour, quoi qu'en disent les grands et le peuple de ce pays. A boire ! et plantons des potences pour le peuple, bâtissons des prisons pour les grands; !... Partir! nos amis, oh! non pas! Léonora aura raison;., elle l'emporte. J'irai au bout de la partie, si vous voulez bien le permettre. . . Les dés se remuent dans le cornet. . . Attendons! Qui sait?.. La fortune ou le hasard en fera peut-être sortir l'épée de connétable!..
— Ou la hache du bourreau! dit une voix toutprès de lui, celle de d'Épernon!
Effrayé, il releva sa tête, ouvrit ses grands yeux et les fixa sur le visiteur inattendu — «Depuis quelque temps, dit un de ses contemporains, l'appréhension le rendait plus pâle de visage, plus hagard en ses yeux, plus triste en son teint
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basané. » Le feu de l'orgie avait, un instant, ranimé tout cela, mais ce feu s'évanouit ù cette salutation tragique et à l'aspect du duc arrivé à l'improviste, et debout devant lui comme un remords ou comme une menace.
— Ah! ah 1 dit-il enfm, est-ce un rêVe, un fantôme?... Eh non, per dio l c'est lui, mio caro monsieur d'Épernon!...
Puis il retira la main qu'il lui tendait.
— A Paris! reprit-il d'un ton inquiet, à Paris, vous, monsieur!... Est-ce du consentement de la reine?...
— Tranquillisez-vous, mio caro monsieur Conchine, répondit d'Épernon d'un air moqueur, Marie ignore mon retour ici, elle n'a point pris de détermination à ce sujet;., ainsi vous n'a\ez pas à vous plaindre, et vous n'aurez pas à la gronder de ce qu'elle a décidé quelque chose sans consulter votre désir et la volonté de la caru Galigai.
— C'est bien ainsi qu'il faut que cela soit, s'écria-t-il en riant avec impudence. Vous êtes admirable, mon cher duc, pour entendre à demimot ; avec vous, quand on traite d'affaires, il n'est pas besoin d'explications, un mot suffit; et
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les papiers devraient être inutiles, ajouta-t'il avec un coup-d'œil significatif.
Le duc éprouva en ce moment le vif dépit qui tourmente l'homme qui, se croyant très-fin, a eu le malheur de se laisser attraper par celui qu'il regarde comme un sot.
— En effet, dit^l après un instant de silence employé à maîtriser sa rage, il est quelquefois dangereux d'écrire;... mais lorsqu'on sait aux mains de qui l'on a laissé certains papiers, lorsque le secret qu'ils peuvent renfermer en concerne aussi les dépositaires,... et de plus près, peut-être,., on ne craint rien, n'est-il pas vrai, marquis?., n'est-il pas vrai qu'on ne craint rien, surtout quand la personne près de qui l'on pourrait les faire valoir y a tracé deux mots, comme ceux que l'on me montra , deux mots écrits d'une main qui n'avait point tremblé, monsieur 1
— Je le crois, répondit le favori; mais si celui qui a laissé échapper ces papiers de ses mains n'a rien à craindre, que n'a pas à espérer celui qui a su les garder, et les garder, monsieur, renfermés dans une cassette.... eh! eh! que vous voudriez bien tenir, n'est-ce -pas?...
— Quel avantage peut-il donc en, tirer?
— Quand ce ne serait que de pouvoir grpndei:
si l'on prenait une détermination quelconque sans consulter son désir et sa volonté ...
— Et puis encore?...
— Eh! eh! signer mio, comptez-vous pour rien l'avantage de retenir, sinon au nombre de ses amis, du moins h l'écart de ses ennemis, le plus dangereux, le plus subtil des esprits,.- et de le faire accourir, ce superbe, cet orgueilleux esprit, au milieu de la nuit, chez un homme qu'en secret il regarde comme tant au-dessous de lui, de le retenir ici, tandis que ses affections l'entraînent en idée dans les conciliabules où ce soir, à cette heure peut-être , on complote notre perte...
— Peut-être! répéta froidement d'Épernon. Après tout, il est facile de se tromper lorsqu'on cherche à expliquer telle démarche, à se rendre compte de telle conduite,., et il serait bien présomptueux peut-être d'attribuer à la crainte de pièces,., dont rien, du reste, ne prouve la conservation, telle visite faite dans un tout autre but.
— Eh, cher ami! s'écria l'Italien avec une expansion exagérée de sentiment, Dieu m'est témoin que je n'ai jamais cessé de désirer que ce but pût être un jour la réunion de deux sincères amis.
— Amis sincères, marquis!., moi Gascon et vous Italien ! . . Pourquoi pas ?. . . Il y aura exception à la règle ; et, pour commencer, on agitait ce soir dans une maison la manière de mener à bien un formidable complot ourdi contre vous et la régente!...
— Pour n'être pas en reste de franchise avec vous, dans une maison, ce soir, on a arrêté tel plan capable, mio amtgo,de déjouer les projets de tous les coupe-jarrets de la cabale.
— Et ce plan, mon cher maréchal?
Concini regarda le duc en souriant.
— Et ce complot. ..?demanda-t-il avant que de répondre.
D'Épernon regarda le marquis en souriant à son tour.
— Per dioj s'écria ce dernier, le Gascon vaut l'Italien!...
— Cadédis! reprit celui-ci, l'Italien n'a rien à apprendre du Gascon!
Ils gardèrent tous deux le silence. C'était dans ce duel de paroles un moment de repos passé à chercher le défaut de la cuirasse.
— Et à propos, votre alliance avec le prince de Condé, dit négligemment le duc, quel fruit a-l-clle
Dorté?.. vousy comptiez beaucoup, monmaîtrel.. Vous promettiez tout pour obtenir la protection de son altesse contre le parti du duc de Bouillon; c'est même à cette nouvelle union que vous m'avez sacrifié, moi, votre sincère ami, comme vous le disiez tout-à-l'heure. C'est votre évêque de Luçon , votre Richelieu, plus au diable qu'à la messe, qui détermina le prince à revenir... At-il bien tenu les promesses qu'il vous a faites,... le jour que, rentré à Paris à la tête de cent chevaux, vous allâtes, après avoir passé bravement devant l'hôtel deMayenne, grossir son insolente cour!... Dites, est-ce lui qui vous instruit du moins des projets de ceux qui en sa présence agitent la question de savoir si demain , pas plus tard que demain, monsieur, on ne vous donnera pas au Louvre de l'épée au travers du corps?...
— Ahl ah! s'écria l'Italien, à la fois joyeux d'avoir deviné, et dépité de l'ingratitude de Condé, c'est là le complot dont vous parliez, monsieur le duc?... Quoi! tramé devant M. le prince ! reprit-il après un moment de réflexion, sans qu'il lui revienne à l'esprit aucun souvenir du temps passé!. . . Fidate vi al l'amicizia deiprincipi. . . Ainsi nous lui avons donné, à lui seul, part au gou-
vernement ; nous l'avons admis à la présidence du comité des finances, pour lui faire tenir chambre ouverte à tous nos ennemis... Che cuore ingrato ! Et puis, après ils nous appelleront de perfides Italiens!... Perfides!... ah! pas autant que vous, signori, pas autant que vous... Et pourtant, c'est là notre métier, à nous, gens d'intrigue, qui, poussés à la fortune par la faveur, et sachant que cette faveur nous est venue pour un rien, pour un mot, pour un chant de gondolier ivre, pour une grimace de bateleur, pour un gant ramassé à temps, pour un faucon dressé à point, avons ensuite besoin de toutes les forces du génie, de l'astuce et del'équilibrepour rester droits, solides et immobiles sur la pointe d'aiguille qui nous sert de support. . . ÎMais, lorsqu'on a ses deux pieds largement à l'aise sur le sol héréditaire et princier, lorsqu'on a pour support l'écusson aux armes de Condé, appeler à son aide la trahison?.. . Pitié! monsieur, pitié!., ou plutôt danger pour celui qui donne un si triste exemple !... car nous sommes gens à en profiter, voyez -vous, monsieur; et si l'on parle devant M. le prince, et sans qu'il s'en émeuve , descoupsd'épéeà me donner, je puis, moi, laisser chercher, et sans hasarder la moindre opposition, laquelle des prisons, de Vin-
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cennes ou de la Bastille, serait plus convenable pour loger sou altesse.
— Ah, ah! s'écria à son tour d'Epernon, voilà le plan dont vous parliez, marquis. Diable! arrêter et retenir prisonnier le prince de Condé!...Le coup est hardi et d'une difficile exécution.
Concini se mordait les doigts de dépit ; il avait livré son secret sans rien apprendre de celui du duc.
— Je ne sais rien, lui dit celui-ci après avoir joui un instant de son embarras , je n'ai pas quitté mon gouvernement de Guienne... Ainsi donc, bon courage ! Je jugerai les coups, et si votre adversaire se doute de la botte que vous lui préparez, je jure que ce ne sera pas d'Epernon qui l'en aura prévenu. Vous me connaissez, Concini; peu fidèle en amitié, c'est vrai; mais diablement tenace en rancune! Je hais Gondé, si je ne vous aime guère, et s'il y a quelqu'un qui doive emporter mes vœux, je le dis franchement : cette fois, marquis, ils sont tous pour vous !
— Grand merci, monsieur le duc, et il n'a pas tenu à moi que je n'aie fixé cette amitié que vous avouez être légère, et si vous aviez voulu... La charge de connétable et quatre cent mille
écus, par le temps qui court, ne sont pas chose à dédaigner, monsieur, et ma fille...
— Eh ! mon cher, qui peut payer le nom de Lavalette? répondit le duc avec hauteur, qui peut payer l'honneur de porter en ses armes le noyer de Sinople?. .. Qui sait d'ailleurs si mon fds se fût prêté à ces projets? C'est un jeune homme d'une humeur bizarre, un chevalier du temps d'Amadis et de Galaoi', peu sensible au bruit des pistoles, et qui dirait encore aujourd'hui ce que dit la chanson d'hier :
Philis, ton or a des appas;
Il a de puissants charmes; Mais mon cœur ne se gagne pas
Par l'effort de ces armes....
— Mais mafille, monsieur le duc, ma fille
Si vous saviez combien elle est...
— Jolie, marquis?... Oui, je me le suis laissé dire, jolie à inspirer des passions, à conseiller des folies 1...
Il tenait son œil pénétrant fixé sur l'Itahen.
— Vous ne savez pas, ajouta-t-il brusquement, que j'ai perdu mon fils?...
— Votre fils est mort! dit Concini ; et ses traits n'exprimèrent que la surprise, une surprise douloureuse...
En effet, depuis un instant, il était tout entier aux charmes de la tendresse paternelle, et voilà que pour la première fois peut-être, l'idée de la mort venait tout-à-coup éteindre et glacer le seul sentiment pur qui, maintenant, eût le pouvoir de réchauffer son âme.
— Mort! répéta-t-il avec une sorte d'effroi, comme saisi d'un vague pressentiment.
— ■ Non, marquis , reprit le duc , persuadé à cette heure que l'on ignorai^ la présence et le déguisement de son fils; il m'a quitté, fuyant la rhétorique, les pédants et les précepteurs; monsieur court les aventures , et attaché au char d'une jeune beauté...
Une porte s'ouvrit dans ce moment, une porte que l'on ne voyait pas, parce qu'elle était cachée dans les plis des riches tentures, et une jeune fille entra : elle entra, si hlanche, si douce, si pure, que sa présence sembla renouveler l'air et îe colorer de ce doux reflet d'innocence qui, la suivait partout...
D'Épernon, après l'avoir contemplée en silence, sortit sans que Concini s'en aperçût.
— Stella! s'était écrié celui-ci à l'aspect delà jeune fillco
Il se leva sur son séant, rajusta le désordre de sa chevelure, et, repoussant vivement dans l'ombre et loin du canapé la table qui portait encore des preuves du passe-temps de la soirée, comme s'il eût craint d'offenser ses regards , il répéta ^vec amour : Mia figlia!...
Elle s'était approchée du siège de son père, et, debout devant lui, une main appuyée sur son épaule, et relevant de l'autre les plis abaissés de sa fraise en dentelles, de la fraise qu'elle-même avait brodée, elle laissait tomber sur lui les regards d'une tendresse craintive et compatissante. Lui la contemplait avec une admiration respectueuse; il baissait la tête sous ses longs voiles, il sentait avec délices leur contact léger sur ses cheveux. L'aile blanche d'un ange, rafraîchissant le lit de feu d'une âme en peine, lui apporte peutêtre un bien-être comparable à celui qu'éprouvait l'Italien sous cette influence céleste.
— Pauvre père! dit-elle enfin d'une voix si douce qu'on eût cru que c'était une harpe qui gémissait, toujourspàlc et défait,. . . et la sueur toujours au front!... Ah, monseigneur! ne voulez-vous pas prendre du repos bientôt, et n'est-ce pas assez,
d'avoir travaillé comme vous l'avez fait pour madame la reine?. . . IN'est-il pas temps aussi de vivre pour votre famille?... Et cette belle patrie qui vous revient dans vos rêves, n'est-il pas temps de la revoir aussi?... Vous avez promis, ô mon père, de m'y mener; vous m'avez conté combien le soleil y est beau et chaud. . . Il est triste , il est froid ici; j'ai froid ici, mon père, je tremble, surtout lorsque, pendant la nuit, j'entends de longues clameurs qui s'élèvent en passant sous les murs de ce palais. Ce sont des cris affreux, mon père, des cris de menace et de mort!... L'Italie, la solitude avec vous, des chants doux, des chants de consolation et d'espérance, des nuits que ne troublent pointles cris de la vengeance!... Omes seuls vœux, mes seuls désirs, serez-vous jamais accomplis?...
— Bientôt, ma fdle, je l'espère, répondit Concini; mais, pour hâter ce moment, il faut aussi parler à ta mère. C'est ta mère, Stella, que la régente de France retient surtout auprès d'elle. L'amitié impose des devoirs : il faut qu'elle les remplisse, et je ne puis abandonner ta mère aux chances que la fortune nous réserve encore.
— Nous resterons donc ici, dit-elle en soupi-
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rant, jusqu'à ce qu'il plaise au ciel de nous en retirer ! Adieu, mon père, avant de m'endormir, je vais bien le prier pour vous, pour nous... ah! puisse-t-il nous délivrer bientôt de cette captivité brillante ! Adieu !
Puis elle baisa, pieuse et résignée, le front de son père et s'éloigna. Il la suivit des yeux avec un long soupir, et quand il regarda autour de lui, il s'aperçut qu'il était seul.
D'Épernon avait disparu , et en s'éloignant il s'était dit :
— Ils arrêtent le prince de Condé ! ... Dans trois jours la cassette et les papiers seront en mon pouvoir!