CHAPITRE XVll
Malheur, malheur aux commis 1 A nous plaisir et richesse !
Le peuple à nous s'intéresse.
Le peuple est de nos amis !
Chanson de Béranger.
Les contrebandiers.
Notre récit en cet endroit fait un pas en arrière.
Nous avons vu Guzla, échappée à grand'peine aux jeunes étourdis de Florence, sortir à pied de la ville, sous les habits de pèlerine. Nous ne la suivrons pas dans le trajet qu'elle fit ainsi, pour arriver aux frontières de France.
Priant et chantant de pieux cantiques, elle allait de village en village, et évitait avec soin les grandes routes et les villes.
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Partout le paysan étonné, dans sa simplicité superstitieuse , croyait voir apparaître quelque sainte envoyée de Dieu pour apporter l'abondance et la bénédiction sur le pays ; les malades lui demandaient le secours de ses prières ; les jeunes filles , en lui apportant des fleurs et des fruits . venaient baiser le bas de sa robe; les mères lui présentaient leurs petits enfants pour qu'elle les bénît; et à tous elle répondait:
— Priez plutôt pour une pécheresse repentante, pour une brebis égarée ! Priez, âmes simples et pures , pour celle que les voluptés dumoude ont enivrée, pour celle que les vanités du monde ont éblouie !
Et les bons villageois, sans la comprendre, lui demandaient encore ses chants et ses bénédictions. Tous l'environnaient, la regardant avec surprise et admiration, et lorsque la nuit venait, bien heureuse était la famille sous le toit de laquelle la voyageuse consentait à prendre du repos.
Mais enfin elle arriva aux frontières de cette belle et pieuse Italie, de cette terre poétique etfleurie, où tout lui souriait, où tout était doux et caressant, jusqu'au vent qui soulevait son camail,
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jusqu'au ruisseau qui venait, fraiset limpide, baigner ses pieds fatigués.
Ce fut avec un grand serrement de cœur qu'elle vit se dresser devant elle les Alpes, avec leurs cimes glacées; ce fut avec un effroi indicible qu'elle s'enfonça, seule et timide, dans leurs délilés périlleux', dans leurs gorges étroites. Ah! qu'il faisait déjà sombre et froid dans ces tristes vallées 1 Ici, le paysan craintif, à l'aspect de cette femme imposante pénétrant seule dans ces retraites presque inaccessibles, s'enfuit épouvanté. Sa superstition, à lui, est celle de l'effroi, car il n'est pas assez heureux pour être confiant dans la Providence. Il regarde ce qu'il prend pour une apparition céleste comme l'annonce d'un nouveau malheur ou de quelque péril prochain.
Depuis quelques jours, Guzla était engagée dans le chemin qui circule au milieu de ces arides montagnes. Ce chemin la conduisait tantôt le long de rocs gigantesques s'élevant à pic ou se courbant en ruines effrayantes, tantôt sur une étroite corniche en saillie sur des précipices au fond desquels gronde le torrent qu'on ne voit pas, parce que les sapins se pressent, sepenchent, regardant en bas, comme des esprits qui attendent la chute du voyageur que va leur livrer le vertige.
Dans ces solitudes profondes, la croix qu'elle rencontrait était moins pour elle un signe d'espérance qu'un souvenir de ruine et de mort, qu'une annonce d'un danger permanent; car elle s'élevait triste, noire, battue des vents : là, sur la pierre où des pâtres avaient trouvé au matin le corps sanglant d'un voyageur assassiné; là, en face du buisson qui avait retenu le voile de quelque pauvre pèlerine, lorsqu'elle roulait dans l'abîme.
Quel contraste entre son ancienne vie, toute de volupté, d'harmonie, de luxe et d'amour, avec cette nouvelle existence, enchaînement continuel de dangers, d'émotions pénibles, de privations et de fatigues! Pauvre âme, tu appelais le malheur et les souffrances, pour leur livrer un combat qui t'apprît ce que peut ta force ; corps fragile, pour te purifier des amours terrestres, tu cherchais le charbon ardent qui les consume ! Réjouis-toi ! les souffrances sont venues , voici les épreuves de l'expiation arrivées !
La nuit, quand , transie de froid , elle se réveillait sur la couche de mousse qu'aurait dédaignée le chevrier des montagnes , quand alors elle entendait la tempête battre le rocher creux ou le chalet abandonné qui l'abritait, elle pen-
sait, pour les maudire, à ces nuits insensées perdues dans les danses, dans les concerts profanes ; c'était en pleurant sur sa prodigalité passée, et sur son long oubli du pauvre, qu'elle mangeait le pain noir et buvait le lait de chèvre que le triste habitant de ces lieux sauvages partageait avec elle. Dans ces cris d'aigle et de vautour, dans ce sourd roulement des torrents , dans le fracas des avalanches, dans cet hymne solennel de désespoir et de destruction, il y avait pour elle la punition de ses chants autrefois si pleins de langueur et de mollesse, et de ces octaves brûlantes et passionnées qu'à la fin d'un banquet l'amour et le vin inspiraient à son enthousiasme de poète, à son ivresse de courtisanne.
Cette pensée adoucissait pour elle les fatigues et les douleurs de ce pénible voyage. Elle y puisait le courage et la force nécessaires pour les souffrir, pour les supporter. En se rappelant ce qu'elle avait été, elle s'étonnait de ne pas souffrir davantage. La réparation lui semblait toujours au-dessous des désordres que le ciel avait à punir.
Et tous les jours, dès qu'arrivait le matin, soit que les vents, en bouleversant les neiges, lui disputassent le chemin disparu, soit que le brouil-
lard étendît devant elle ses gazes trompeuses , ses gazes derrière lesquelles s'ouvraient à deux pas d'elle, peut-être, des précipices sans fond . la grande femme noire apparaissait, appuyée sur sa croix, prête à se remettre en route, et comme un athlète relevé pour le combat, disant aux éléments conjurés contre elle : Me voici !
Les éléments ne semaient pas seuls sa route de pièges et de dangers ; les échos de ces déserts n'entendaient pas seulement le bruit des tempêtes qui grossissent les torrents et ébranlent sur leur frêle pivot les blocs de neiges entassées et durcies,., le sifflet perçant du contrebandier, la détonnation de l'arquebuse du routier, les réveillaient aussi.
Pourtant M. de Lesdiguières, alors gouverneur de la province du Dauphiné, avait dirigé maintes chaudes poursuites contre ces honnêtes aventuriers réunis pour vivre aux dépens des voyageurs égarés dans les montagnes. Il n'avait pas respecté davantage ces industriels de routes détournées , de halliers et de précipices ; grands soutiens du commerce libre , et se moquant, à l'aide d'un déguisement adroit, d'une course périlleuse, quelquefois même d'une bonne carabine qui ne manque point le douanier, des édits
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royaux portant tarif des droits à payer pour l'introduction de telle et telle marchandise.
Le malheur des temps, les discordes publiques, les mouvements de guerre, dans lesquels les seigneurs mal-contents levaient pour quelques jours des soldats que le lendemain ils licenciaient; l'habitude, contractée par ceux-ci, du pillage, du désordre, des émotions fortes, avaient jeté dans cette industrie aventureuse et criminelle, bon nombre d'hommes frappant d'un bras fort, haïssant d'un cœur ferme la société et ses lois, et méprisant la vie simple, droite, unie, autant que le marin habitué à dormir sur le dos des vagues en courroux, méprise le miroir d'un lac endormi.
Depuis que M. de Lesdiguières , bravant les ordres de la reine régente et les remontrances du parlement de Grenoble, était allé bravement secourir le duc de Savoie, depuis que ses soldats, employés naguère à poursuivre les aventuriers dont il est ici question, guerroyaient aux environs de Tutin contre les Espaguols, les contrebandiers s'étaient accrus de beaucoup à la frontière.
L'ancien bourgeois de Petit-Pierre , maître Guidai, la fleur des tailleurs de Briançon, avait appartenu à cette formidable réunion dq^braves
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de tous les pays, dont la patrie maintenant était toute dans les ravins où ils se glissaient à pas de loup, poussant devant eux le mulet chargé de contrebande, et dansles futaies, hautes, touffues, impénétrables, où, couchés sur la fougère et la tête appuyée sur les ballots transportés au milieu de tant de périls, ils écoutaient, en buvant et en fumant, les récits d'exploits et de gains de grande route, récits capables d'exciter leur courage et leur ambition.
Le dépôt central des produits de leurs excursions, le point de départ de toutes ces tentatives hasardeuses, la ruche de toutes ces abeilles vagabondes, vivant aux dépens des fleurs-de-lis du fisc, et travaillant aussi toutes armées pour se défendre, était alors un misérable hameau perdu dans les neiges. Cachée dans une vallée étroite comme un lit de torrent desséché, enterrée pour ainsi dire sous l'entrecroisement des grands sapins qui hérissaient le versant des deux monts entre lesquels elle gissait, la capitale des contrebandiers se tenait accroupie, comme un des* leurs, sous une haie et dans un fossé.
Ville bizarre, je vous assure, avec ses mœurs, ses usages, ses différents aspects à étudier ! Le soir, quand approchait l'heure où rentraient
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d'ordinaire les convois, il y avait des cœurs qui battaient d'attente, de crainte et d'espérance, et plus d'un œil de femme tourné sur la route étroite qui descendait en serpentant de la montagne, et qu'allaient suivre, en revenant, un époux, un frère, un amant attendu...
Un cri de joie accueillait le signal de flamme s-'élevant sur quelque mont prochain , comme pour demander si la caravane pouvait venir. On répondait en allumant un feu de broussailles sèches; et bientôt, le long des sentiers, on voyait apparaître et scintiller leurs torches qui jetaient des lueurs rouges sur les neiges, et éclairaient d'une manière fantastique ces figures sombres et hardies, leurs accoutrements bizarres et les têtes pendillantes des grands mulets avec leurs plumets de houx et leurs grelots de cuivre.
Le matin c'était autre chose , il fallait voir le départ de tous ces industriels ; on eût cru, à la bigarrure des costumes, à la diversité des tournures, assister à la sortie d'un bal déguisé. En effet, tandis que les plus forts et les plus intrépides regagnaient le chemin des hautes montagnes pour agir, les plus faibles, les plus vieux descendaient vers les villes pour ruser ; les femmes et les en-
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fants étaient avec ceux-là. Les uns escortaient, sous des habits villageois, une charrette artistement chargée de marchandises recouvertes de paille et de foin. Les autres en baladins, auxquels ne manquaient ni le singe, ni le tambour, emportaient dans leurs baraques bien autre chose que polichinelle et sa commère. Il y en avait en médecins sur des mules, avec de gros ventres tout farcis de tabac, et plus d'un bossu cheminait d'un air goguenard, tout prêt à rire, le premier, de sa bosse, apostème gonflé de dentelles de prix.
Un soir, Guzla arriva près de ce village. Elle était si lasse, la pauvre voyageuse, et si effrayée à l'idée de passer la nuit sans abri, au milieu de ces déserts, qu'elle poussa un cri de joie à l'aspect des lumières sorties tout-à-coup de ces maisons que de loin elle ne voyait pas. Ces lumières s'avançaient lentement sur deux lignes, et l'on entéfidâït^es chants tristes comme ceux qui s'élèvent à un enterrement. Surprise , la pèlerine regarda autour d'elle... Elle était sur le bord d'une fosse nouvellement creusée, ainsi que le prouvaient la Xetre amoncelée près de là et la pelle qu'on y avait oubliée. Elle se cacha vite derrière une pierre énorme, tombée du ro-
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cher vers lequel semblait se diriger cette procession funèbre.
C'était en effet un corps qu'on venait enterrer là. Quelques contrebandiers précédaient le cercueil, sur lequel était jetée une grande simarre noire dont les manches, garnies de fourrures , pendaient de chaque côté. Ces hommes psalmodiaient un air à peu près semblable au chant d'église; et une croix, façonnée en branches de sapin encore recouvertes de leur ccorce, s'élevait en tête du cortège, au milieu des morceaux de bois résineux qui brûlaient, en guise de cierges, entre les maias des enfants de chœur de ce culte improvisé.
De tous ces aventuriers réunis pour rendre hommage à cette bierre inconnue, le plus remarquable était celui qui marchait immédiatement après. Dans ce cortège , déjà si singulier , il n'y avait rien de plus bizarre que cette figure sombre, moqueuse et sardonique, avec ses moustaches rouges, sa pâleur, ses yeux creux et le terrible pli de son front.
Quand on fut arrivé près de ia fosse, l'homme, rejetant son manteau en arrière, saisit la simarre noire qui recouvrait le cercueil.
— A moi, dit - il , la défroque du défunt
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m'appartient! Grâce à elle, écuyer d'une grande dame hier, demain je partirai d'ici savant médecin, et habile astrologue, qui pis est — Que voulez-vous, mes maîtres? ce n'est pas à vous que j'apprendrai apparemment l'avantage qu'on peut tirer d'un déguisement, et je ne serais pas digne d'avoir vécu avec d'aussi adroits compagnons, si je ne savais pas changer et d'habit et de masque... Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit à cette heure. . . Achevons de loger mon docte compagnon dans la demeure de terre que la destinée lui creusait dans ces montagnes, tandis qu'à Florence, il cherchait de l'or, des palais et l'immortalité dans une cornue !
L'inhumation se fit.
— Adieu, pauvre Rabbi! mon vieux Jacob, adieu! s'écria encore l'homme, quand la terre jetée par les contrebandiers eut comblé la fosse de l'alchimiste!.. C'était bien lui qu'on enterrait.
— Bizarre enchaînement de la destinée ! ajouta le compagnon du pauvre juif, en se croisant les bras, et en baissant la tête... Qui peut dire ce qu'eût fait sans moi l'homme qui est couché là ?. . Il eût réussi peut-être dans sessublimestravaux;. . qui sait? Du moment qu'une idée entre dans la tête d'un homme, sa réalisation est possible ; et
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ce n'est pas moi qui nierai le pouvoir de la persévérance... Eh bien, parce que j'ai voulu autre chose fortement aussi, parce que ma vie, toute ma vie a été consacrée à la devination d'un autre secret, voici un illustre docteur arraché de ses fourneaux, et jeté à ma suite, au milieu de ces déserts, où il meurt de froid et de fatigue. . . La mort! c'est là véritablement le grand œuvre, c'est là véritablement l'arcane que rien n'a pu mettre à jour!... Tant de lumières, de sciences, d'études , tant de magnifiques espérances enfouies dans ce coin de terre!... Rêver qu'on fait de l'or, qu'on se retrouve jeune, puissant et beau, et se réveiller juif, pauvre, podagre, et sur les bords de l'humble trou où l'on va être jeté, en présence de la croix que l'on a maudite toute sa vie!... Amère déception !... Et n'est-ce pas ainsi que finissent tous nos désirs, toutes nos espérances.... Qui sait si après avoir consumé ma vie, toute ma vie dans les efforts d'une vengeance légitime, qui sait si en avançant ma main pour saisir le but que j'ai placé devant moi, je ne toucherai pas la croix de ma tombe, la croix...
— Qui commande le pardon ! dit une voix triste et sévère...
C'était la voix de Guzla. Elle avait cédé à son
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zèle de nouvelle convertie, et, indignée d'entendre parler de vengeance sur une tombe , et devant la croix, au risque des périls qu'elle pouvait courir au milieu de ces hommes d'un aspect peu rassurant , elle se montra à leurs regards surpris.