‹ Les Concini, 1616-1617 (volume 2)Chapitre 22 sur 24 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

- Jurez-le sur cette croix !

- Je l'ai déjà juré par le Christ,

- Elle est italienne... Jurez-le sur cette image de la Vierge !

La mauéciiale d'Ancre, Drame.

Le Serinent,

Quand Guzla reprit ses esprits , tout était calme h côté. Elle était étendue sur un lit , une vieille femme baignait ses tempes d'eau glacée.

Un homme était assis près de là ; une lampe placée à côté de lui éclairait son visage : c'était le voyageur mystérieux.

— C'estbien,Mateyrtia, dit-il à la vieille quand il s'aperçut que Guzla était revenue à elle; retournez auprès du caj)itaine, il a maintenant

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plus besoin de vos secours que cette femme. Je resterai auprès d'elle; laissez là votre eau et vos sels, et comptez sur moi!

Elle sortit sans répondre.

Il prit la lampe, s'approcha du lit, et resta de bout, les yeux fixés sur l'Italienne.

— Levez-vous, et partons! lui dit-il enfin. Elle restait immobile, muette,... cherchant à rappeler ses idées , ayant encore dans l'oreille ces menaces, ces bruits tragiques entendus près de la cloison , et cherchant à s'expliquer comment elle se trouve là, à cette heure, sur ce lit, en face de cet étranger!

— Voulez-vous donc demeurer? lui dit-il. Êtesvous d'avis d'attendre les noces qui vous sont réservées ici?... Vous avez raison. Ce sera une belle fête, à en juger par les plaisirs de ce soir. . . Dix hommes égorgés à cause de vous, et qui expirent à côté... Cela promet. .. Restez, la belle ! Demain vous serez la femme du capitaine ; il n a attrapé, ce soir, qu'une petite estafilade sur le visage, qui lui va d'une joue à l'autre ; mais, il a juré en latin, par Hercule, que s'il perdait des hommes il y gagnerait une femme, et que la noce se ferait demain, dùt-il ne vous y apporter que la moitié d'une figure!; ,

— Sauvez-moi! s'écria-t-elle en s élançant loin du lit et en tombant aux pieds de l'homme. Qui que vous soyez, sauvez-moi !

Sa raison maintenant était éveillée. Elle comprenait toute l'horreur de sa position.

— Je suis venu pour vous sauver, répondit-il en la relevant, car je respecte votre habit , et il est du devoir de tout chrétien de soutenir, de défendre quiconque se présente , une croix à la muin ! D'ailleurs j'ai besoin de prières plus qu'un autre , ajouta-t-il-en baissant la tête ; et je ne perdrai point l'occasion d'en mériter quelques-unes.

— Dieu les exaucera ! s'écria-t-elle avec chaleur, s'il écoute celles qui lui sont adressées par un cœur brûlant de reconnaissance; mais sauvez-moi! partons... Ahi mon dieu, écoutez!.,.

— Ilicn,... ce n'est rien,... un de ces malheureux à côté qui se relève. Il est retombe... Entendez-vous ce long soupir? il ne se relèvera plus!

— Ah! c'tst horrible ! arrachez-moi d'ici ! partons ou je meurs !

— 11 faut du courage, de la force! la nuit est horrible, les routes dangereuses. J'espère que la discorde, entrée ce soir dans le camp, y aura endormi, pour ce soir, la surveillance, et que nous

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pourrons en sortir sans être découverts, arrêtés ! Allons, priez, un instant, pour nous deux et partons I

Elle se jeta encore une fois à genoux et pria à voixbasse. Immobileàquelquespasdelà et latête découverte, Tinconnu la regardait en silence.

— Pardonnez -nous , comme nous pardonnons à nos ennemis! dit-elle tout-à-coup élevant la voix.

11 frappa du pied; ses mains jointes se séparèrent avec un mouvement de fureur.

— Et délivrez-nous du mai, ajouta-t-elle.

11 dit : Ainsi soit-il! en soupirapt; puis il se signa.

— Partons maintenant! ajouta-t-il vivement. Il prit son paquet, composé de la défroque du

juif, un long bâton ferré qu'il avait placé dans un coin ; et, ouvrant la porte, couvrant la lampe avec un pan de son manteau, suivi de la voyageuse tremblante, il s'engagea dans les passages de la ferme et dans les détours du village des contrebandiers.,. Ils en sortirent sans difficulté: occupés à commenter l'événement du soir , à discuter les droits et les torts de chacun des auteurs de cette scène sanglante, les aventuriers

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avui»;i)t négligé leurs moyens ordinaires de sûreté , les rondes et les postes avancés.

Le guide de Guzla connaissait bien le chemin. Sans cela, comment eussent-ils pu faire cent pas dans ces sentiers de montagne, au milieu d'une nuit profonde, avec la neige que le vent du nord leur fouettait au visage?

Ils marchèrent long-temps, bien longr temps, et quand, se détournant vers elle, son compagnon de voyage lui demandait si ejle voulait se reposer:

— Non, disait-elle, l'oreille encore pleine des clameurs de cette horrible orgie de la nuit, non, pas encore ;... marchons, marchons toujours!

Quelquefois l'homme roux la saisissait d'un bras vigoureux, la jetait sur son épaule, et, sans plier sous ce fardeau, traversait avec une légèreté, avec un aplomb inconcevables, les passages les plus dangereux.

Quand le matin fit trembler sa clarté grisâtre à travers les nuages déchirés à l'horizon, les voyageurs s'arrêtèrent, car Guzla dit qu'elle se sentait au bout de ses forces.

lis venaient de franchir un torrent; elle était encore sur son épaule, il la porta sous l'abri d'un rocher qui s'avançait en auvent sur la route. Il la

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déposa sur un amas de mousses que des pâtres sans doute avaient arrangé dans ces lieux , pour s'y reposer; puis il lui jeta son manteau, afin qu'elle s'en fît une couverture; et bientôt la pauvre voyageuse put se ranimer devant un feu de broussailles allumé par ses soins.

Elle sommeilla quelque temps. Quand elle se réveilla, il était déjà debout devant elle.

— Femme, vous n'avezplus rien à craindre, lui dit-il; la route est belle à présent. Vous arriverez facilement au village dontla fumée s'élèveparmi les'pins'de la vallée prochaine. C'est là que vous pourrez voii's reposer mieux qu'ici des fatigues de la iiuiV: moi, je vous quitte ; adieu !

Ali! merci, lui dit-elle, merci de votre bon secours et de l'aide que vous m'avez prêtée sur ma route... Je prierai tant pour vous, qu'assurément vous obtiendrez ce que vous pouvez désirer! . TT-^iiisi-soit-il! Mais, ma sœur, c'est en France . que vous allez, n'est-ce pas?

— En France, à Paris, répondit-elle.

— C'est aussi là que je vais; dit-il en étendant la main vers un poteau qui s'élevait sur l'un des côtés de la route, avec les trois fleurs de lis françaises.

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Il prit pour la première fois envie à Guzla de se féliciter de^la haute fortune de sa sœur.

— A Paris, dit-elle, je pourrai reconnaître autrement que par des prières l'important service que vous m'avez rendu cette nuit... Je suis votre obliji;ée; et si jamais vous avez besoin de moi dans ce pays, je vous jure que vous m'y trouverez prête à appuyer votre demande, quelle qu'elle soit, du nom le plus puissant que l'on y puisse invoquer.

L'homme la regarda d'un air étonné, et toutà-coup Guzla reprit :

— Cette nuit, avant la querelle qui s'éleva entre les brigands, n'avez-vous pas nommé ma sœur?

— Votre sœur! s'écria-t-il en faisant un pas vers elle; votre sœur!... et qui donc?

— Il m'a bien semblé, reprit-elle naïvement, avoir entendu le nom de Léonora Galigaï !

— Léonora Galigaï! s'écria-t-il encore, votre sœur, celle qu'on nomme la maréchale d'Ancre, là,... bien vrai,... vous ne m'en imposez pas?.. — Sa sœur!., ah! ah! quelle rencontre]! — Pardieu ! j'ai donc bien fait de vous aidera sortir du mauvais pas où vous étiez engagée!

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