‹ Les Concini, 1616-1617 (volume 2)Chapitre 5 sur 24 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Juifs, par Dieu frappés — !

La ronde du sabbat.

Ouel crime, quel attentat plus grand que I idolâtrie te fut sentir un châtiment que jamais les idolâtres ne t'avaient attiré? Tu te lais? Tu ne peus comprendre ce qui te rend Dieu si inexorable?... Souviens-toi de celte parole de tes pères : — Son sang soit sur nous et sur nos enfants 1

Discours sur l'histoire universelle.

La juive.

L'on a hâte de faire parler ses pel'soniiages pouF les faire conpaître, et c'est pour cela qu^ Ton a mis sous les yeux du lecteur la c'on versation qui fait le sujet du chapitre précédent. D'ailleurs dans tout le temps que dura le voyage de France en Italie, ce furent les seules paroles qu'on entendit de ce singulier personnage. Je ne parle pas des monolop:ues qu'il aurait pu faire en cheminant à la suite du riche Italien. Il n'y

Go LES COACIiM.

a que devant une rampe à quinquets, et sous le manteau d'Arlequin, qu'un acteur a le droit et le privilège de venir se conter à lui-même qu'il porte tel nom et qu'il a tel projet.

Voyons si les actions du personnage que nous avons mis en scène nous en apprendront plus que ses paroles.

Après avoir pris congé de ses compagnons de voyage, il se retira dans une petite auberge qu'ils lui avaient indiquée dans une rue étroite et solitaire, comme un séjour convenable pour un voyageur économe, et utile pour les recherches qu'il avait à faire.

Là , sans prendre le temps de se remettre, par la sieste et un verre de bon vin, de la fatigue et de la chaleur du jour, il s'informa près de sa vieille hôtesse de la demeure de celui qu'il venait ehercher de si loin.

^ Quand il lui parla elle était dans une chambre très-vaste, très-basse et très-sombre, faisant suite à une salle d'entrée peu éclairée elle-même et qui ne recevait de jour que par les verres mal nettoyés d'une porte à vitres et>à rideaux de serge rouge à moitié tirés.ihj^MÏ - »'> y.) Ji'

Je ne sais trop dans quelle classe on aurait pu mettre les yeux de la principale habitante d+-

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ce réduit; mais si l'on avait jugé par analogie, en voyant le chat qui veillait sur ses genoux et le hibou qui se rengorgeait sur son bâton de perroquet, on aurait pu croire qu'elle appartenait à la classe des nyctalopes.

Elle était faite par la nature ou l'habitude à ce demi-jour ou plutôt à ce trois quarts d'obscurité permanente. Il y avait pourtant une lampe qui brûlait dans un coin ; mais elle était si faible que son pied de cuivre, fappé par une lueur de charbons allumés près de là , brillait presque autant que la mèche embrasée.

Après quelques moments passés dans ce taudis, quand l'œil s'était fait à sa nuit, quand la pupille avait eu le temps de se dilater pour recueillir du peu de lumière qui y régnait assez pour que le sens de la vue existât de nouveau , en regardant attentivement autour de soi , on pensait qu'il y avait peut-être autre chose que le hasard ou une maladroite distribution de portes et de fenêtres qui avait privé cet appartement de lumière, et que cette absence pouvait être aussi ^ une précaution. Deviner ensuite quelle espèce de mystère nécessitait ce règne des ténèbres, était chose peu difficile, à Taspect d'une sorte de lit de repos aux coussins en désordre et

tachés, tout semés de paillettes, de débris de guirlandes , entourés de bouteilles vides et de verres rouges encore du vin qu'y puisèrent des lèvres altérées par les fatigues de cet antique champ de bataille. On pensait d'abord que la débauche pouvaitfortbiens'accommoderde cette nuit profonde ; on se demandait ensuite si quelque religion proscrite , si quelque science défendue n'en faisaient pas leur sécurité, en voyant sur un vaste réchaud de forme antique, et autour de son bronze façonné en trépied, l'alambic en action, les fioles aux étiquettes cabalistiques, les cornues qui élevaient leurs longs cols comme un troupeau de grues invité au sabbat , et les instruments bizarres qui associent les astres du ciel aux folles superstitions de la terre.

Ce qu'il y avait de plus significatif pour ôter tout doute sur la nature de la religion qui s'entourait de tant de précautions, c'était l'amas étrange et désordonné de toute espèce de meubles, de statues, de tableaux, de vases, de tapis, qui, comme à la suite d'une longue vente publique, ou d'un pillage de ville, garnissaient un côté de cet immense hangar.

Il y avait là un souvenir de ces marchandises étalées effrontément dans le parvis du temple

de la vieille Jérusalem ; et l'on sentait à plein nez, autour de cet amas de richesses déplacées, gages du besoin à l'usure avide et cachée, l'odeur nauséabonde de la prêteuse et errante Sion.

C'était de ce côté que la maîtresse de l'auberge avait placé son escabelle... Elle défaisait, à l'aide de gros ciseaux criants, le galon et la frange d'argent qui garnissaient des rideaux arrachés peut-être par un impitoyable créancier à quelque boudoir élégant. De temps en temps, suspendant son ouvrage, et réunissant dans sa main tout ce qu'elle avait déjà enlevé de fils d'argent, elle les pesait en faisant la grimace.

La question que lui adressa le voyageur mystérieux lui fit quitter son ouvrage important.

— Un juif! c'est un juif que vous cherchez? s'écria-t-elle d'une voix aigre et émue plus encore par l'effroi que la colère... Et pourquoi avezvous besoin d'un juif? Pourquoi surtout mêle demandez-vous à moi?... Un juif!., croyez-vous que ma maison serve d'asile à des juifs? N'avez-vous pas vu mon enseigne? C'est la sainte croix, afin que vous ne l'oubliiez pas;., la sainte croix, entendez-vous!... ]Ne voyez-vous pas les rameaux consacrés aux saints jours de carême?

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J'ai là, sur cette planche, de l'eau bénite en bouteille, pour quand vient l'orage ; j'en laverais le pavé, si un juif entrait ici... Un juif!...

— Vieille , ne te fâche pas, et ne crains rien surtout. Je ne viens pas pour savoir si la sainte croix ne recouvre pas, au-dessus de ta porte, quelque face vénérable d'Abraham ou l'une des cornes de Moïse ; je ne regarderai pas si ton eau bénite n'est pas plutôt quelque distillation sortie des alambics de Sion ; je n'attendrai pas l'orage, pour voir si la vieille fenêtre de ton galetas s'ouvre réellement pour le messie, que tu attends encore ; je ne chercherai pas si tes doigts sont devenus aussi jaunes et aussi maigres à force de frotter, pour le rendre plus brillant, le chandelier aux sept branches; je ne ferai point tout cela, car je n'ai point mission pour découvrir, dénoncer et livrer au bourreau, au geôlier, ceux de ta race. ^

— De ma race! dit-elle avec un tremblement convulsif.

— Oui, de ta race, Rebecca, fille de Samuel Bertuccio ; de ta race ! Et tu vois si les informations qui m'ont conduit ici sont certaines, et si je pouvais mieux m'adresser pour savoir où je verrais le juif Rabbi Jacob, qui fait

profession de médeciae et emploi d'art magique ?

Juif et sorcier 1 C'était plus qu'il n'en fallait pour avoir, dans ce temps de crédulité et dans ce lieu d'Italie, un sérieux démêlé avec la justice; aussi la vieille se fit-elle bien tirer l'oreille pour en venir au nom qu'on lui demandait.

— Hélas ! dit-elle, hélas ! obligez votre prochain pour faire des ingrats , et semez des bienfaits pour recueillir la haine!... La dénonciation, le mensonge , la calomnie , voilà donc la récompense de mes services 1 Qu'elles viennent maintenant, avec leurs petites voix flùtées, ces belles dames si bien encapuchonnées, me dire le soir : Ma bonne Rebecca,.. — car, j'en conviens, Rebecca est mon nom, et si ce n'est pas le nom d'une sainte , ce n'est pas non plus celui d'un chien; qu'elles viennent me dire : — Ma chère dame,un jeune blondin passera ce soir dans votre rue; voulez-vousleprierd'entrerchezvousPll vous suivra lorsque vous lui aurez remis ce ruban vert; vous lui direz de ne pas s'impatienter, et vous lui servirez des massepins et du bon vin confortant, en attendant que Ton vienne à roinuit frapper trois coups tout petits à votre porte!...

Comme je les recevrai!... Chut!... Je croyais I. 5

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avoir entendu... Non, ce n'est pas encore l'heure où Diphilc doit venir : son mari ne se rend au

grand conseil qu'à quatre heures Et ces

jeunes péronnelles qui, le teint pâle et les veux à demi fermés, me font venir et me content d'un ton dolent leurs peines secrètes.... Du diable si dorénavant je leur prépare ces excellentes décoctions dont l'effet est si admirable pour réparer — Hola, hé! soufflez, de grâce, soufflez encore sur cette écume qui s'élève de ce petit pot rose placé sur mon réchaud ! Où en serait la nuit de noces du seigneur Pamphileet l'assurance de sa chaste fiancée, si tout son contenu se perdait ainsi?... Quant à vous, nos enfants de bonne maison, toujours à court d'argent, vous, mes mignons, si caressants à l'emprunt, si durs à l'acquit, vous trouvera qui voudra de bons sequins neufs pour payer le galop d'un beau cheval, l'aboi d'un bon chien ou le sourire de la Guzîal... Autre que moi se contentera, pour répondre de vos créances, de tous ces brimborions de bronze, de marbre et de tout cet étalage de vaines richesses qui n'ont pas de poids dans la balance où se pèse l'or!... Trente sequins au jeuneMercurio sur ce tableau que son père, à présent en voyage, se plaisait tant à re-

garder!... Et, quand le bon homme reviendra, si le jeune prodigue ne me paie pas la veille, me voilàbien avancée avecla Venusdu. . .du. . . Titien, comme ils l'appellent! Rentrerai-je dans mes fonds, je vous le demande, avec cette vieille toile enfumée dont je ne pourrai faire que des torchons de cuisine quand je l'aurai bien lavée I

Et, avec son ongle, elle grattait l'un des coins du tableau qu'elle avait attiré près d'elle.

— Ce n'est pas assez de ces risques de fortune, ajouta-t-elle en soupirant après s'être assurée de l'état de la toile qui supportait le chof-d 'œuvre, ce n'est pas assez de ces risques de fortune, il y faut joindre encore le danger pour ma vie et ma hberté! Quand je passe dans Florence : — C'est une juive ! disent-ils ; et les enfants avec des hués et des rires s'élancent sur mes pas; dans leurs jeux cruels, ils souillent le derrière de mes vêtements d'un sale lambeau attaché en cachette, et que des chiens excités viennent tirer avec des cris furieux; ils m'entraînent, je tombe dans ces eaux qui noircissent le milieu creux des rues, et je ne me relève que pour recevoir les eaux plus sales encore, qui pleuvent pour moi des fenêtres ouvertes à mon nom. — C'est une juive! Et c'est à peine si le char qui entraîne la grande dame

tel

6S LES CONCINÏ.

que je dois recevoir le soir, si le coursier qui emporte le cavalier que j'obligeai le matin, se

détournent pour ne pas m'écraser C'est une

juive !... Souvent le peuple s'ameute à ma porte avec ce cri, qui devient terrible quand il est accompagné du bruit des bâtons, des leviers contre ma porte et du cliquetis de mes vitres, que leurs pierres viennent briser! Et que faire pour leur persuader qu'ils se trompent? Je chante quelquefois les vêpres toute seule, et si Ibrt, qu'on doit m'entendre dans tout le quartier... — Ce signe de croix n'est-il pas fait dans la perfection?... Voulez-vous que je mange de cette viande en horreur aux Israélites?... J'irai, si vous voulez, m'agenouiller derrière la porte de l'église ; je ferai

tout tout ce qu'on voudra, pourvu qu'on me

laisse tranquille, qu'il n'y ait plus de chiens qui me renversent dans les ruisseaux, que je n'entende plus dans mes nuits ces clameurs furieuses qui me menacent de la prison et des tortures!.. Ah! si vous saviez comme on souffre dans leurs prisons et sur leurs chevalets, quand les os crient entre les coins, ou sur le bûcher, quand la chair noircit, fume, et grille avec d'horribles douleurs, quand les nerfs qui se raidissent, se contournent, et se déchirent en se repliant sur eux-mêmes !...

Non, non, et vous vous trompez! Je ne sais pas ce que vous demandez; je ne sais rien de celui

que vous cherchez Je suis l'aubergiste de la

Sainte-Croix, et c'est tout! la vieille aubergiste qui prie comme vous la Vierge et tous les saints, et les remercie quand elle a gagné quelques malheureux francescones , dans l'espace de temps

qui sépare un sabbat Non, non, je veux dire

un dimanche d'un autre.

— Écoute-moi , fille de Samuel Bertuccio , lui dit l'homme, et ne te perds plus en paroles vaines ; car rien de ce que tu pourrais dire encore ne m'empêcherait de croire que tu es juive, et que seule tu peux m'indiquer celui pour qui je^ suis venu Oui, tu es juive, et tu dois me servir , car je suis ton frère.

— Mon frère ! mon frère en Abraham ? s'écria la vieille en se levant à moitié de son escabelle.

— Non, Rebecca, je suis chrétien!

Et il se signa.

— Oui, chrétien!... Mais n'y a-t-il pas une autre fraternité que celle de la croyance et de la prière? Celle du malheur, de la proscription, de la haine, de la vengeance, ne vaut-elle pas celle-là? Tu me regardes avec surprise.... Écoute-moi. Je suis proscrit, maudit comme toi. Tu

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caches ton nom parce que l'insulte, l'injure naissent quand on l'entend : moi, je n'en ai plus; car il y a des hommes qui sont morts d'épouvante et d'effroi en prononçant et en entendant prononcer celui que je portais!... C'est un nom fait pour la langue du bourreau , pour la honte des damnés, dont il fait oublier les plus beaux titres aux faveurs de Satan ; un nom qui grandira dans l'avenir en horreur, car la gloire, la bonté, la clémence s'élèvent dans la mémoire des hommes , et l'enfer l'a attaché ce nom au souvenir de ce que le ciel fit de plus grand en gloire, en clémence, en bonté!...

La juive le regarda avec effroi.

— Serais-tu Caïn? Caïn, qui, selon quelquesuns de nos rabbins, témoin de tous les meurtres , pour punition de son crime , qui ouvrit la voie à tous les autres , est rejeté de son tombeau et poussé par le vent de la colère aux lieux où se prépare quelque grand forfait, aux lieux où l'on entend l'aiguisement d'un couteau ou le coup sourd du pilon qui broie l'arsenic?...

— Non, vraiment, et ma mission ne date pas de si loin..,. Gain!... Abel ! Oui, si l'horreur qu'inspire le coup du premier meurtrier eût pu être partagée, si d'autres mains que les siennes.

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d'autres mains cachées, l'eussent aidé à soulever la massue fratricide , en se présentant devant le trône du juge, la victime eût dè>mand^ à poursuivre d'un glaive flamboyant et à sillonner de sa lueur vengeresse la face de ceux qui auraient conseillé, partagé le forfait,.. Ras une voix dans le ciel ne se serait élevée contre ce frère, quand il aurait cherché à allégerla malédiction arrêtée sur la tête de son frère , en faisant partager aux autres meurtriers cet horrible fardeau. Pas une des puissances d'en haut n'eût trouvé mauvais qu'il demandât que le signe de réprobation, planant sur tous ces coupables, ne s'arrêtât pas sur un seul front, et qu'un nom ne s'en allât pas, tout seul, affronter la haine des âges à venir, puisque plusieurs y avaient aussi des droits !

Il se nomma. Elle ne témoigna ni surprise ni effroi. Elle répéta ce nom d'un ton d'indifférence ; elle semblait demander ce qu'il avait de si terrible.

L'événement tragique qui l'avait rendu tel, n'avait pas retenti dans ce bouge obscur qui lui servait d'asile.

L'homme noir resta, lui, comme un conteur quij après avoir annoncé à ses auditeurs qu'ils

vont bien rire, les voit, quand il a fini son réciffroids et sérieux le regarder d'un air qui veut dire :. Pourquoi? ::(> u^ •

Oh, ie cœur de l'homme est étrangement fait! Ce voyageur, si malheureux de cette fatale célébrité attachée à ce nom, quitté justement à cause d'elle, rougit presque du peu d'effet qu'il avait produit!

— Reste, lui dit Rebecca, je ne sais qui tu es; mais tu es malheureux, proscrit,... reste. Tu n'es pas de trop ici. Je te montrerai peut-être celui que tu cherches !

Il avait prononcé son nom , et ce nom fut comme le signal d'une apparition siiiisti'e. La nuit était venue, et tous entrèrent.

Ils se rendaient là quelquefois à la fin du jour, en cachette, pour des motifs de religion ou de commerce. Pour tous ces juifs proscrits et cachés, c'était une soirée de bonheur lorsque, débarrassés d'une longue et pénible contrainte, ils se retrouvaient réunis et pouvaient en liberté laisser reprendre à leurs traits et à toute leur personne ce caractère particulier qui les distingue et qu'ils s'efforçaient de dissimuler, au milieu de leurs ennemis, par des ajustements, des cosmétiques et tous les secrets de métamorphose à l'u-

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sage des comédiens,, des filous et des espions.

II y en avait qui venaient avec de riches manteaux, de belles toques de chevalier, des barbes bien peignées, des cheveux pommadés à la rose, et qui se débarrassaient en grande hâte de cet extérieur de richesse, de noblesse et de propreté, pour paraître avec leur saleté de dessous, et leur odeur native. Là, toutes les tailles droites et fermes dans la rue reprenaient leur pli d'inclinaison judaïque et douteuse ; là , les paupières ne cachaient plus ce feu d'envie, de haine et de malice qui, dans ces temps de proscription, faisait, encore plus que maintenant, briller les yeux de ces hommes aigris par le malheur. Les barbes redevenaient noires et pointues; les cheveux lisses et gras, séparés des deux côtés du front, reprenaient leur direction derrière chaque oreille, et les doigts, rendus enfin à leur instinct et à leur habitude, retrouvaient ces mouvements qui les agitent quand les sequins s'écoulent, un à un. sous le pouce qui les compte.

Leurs femmes y étaient, les jeunes filles aussi, quittant leurs croix qu'elles auraient bien jetées par terre et foulées sous leurs pieds , si elles n'eussent été d'or ou de perles — Au reste, en ce moment, elles paraissaient toutes plus char-

niantes qu'avant , parce que, se dépouillant de leurs couleurs et de leurs ajustements d'emprunt, elles reprenaient ce teint olivâtre qui fait partie de leur étrange beauté, et ce gracieux turban qui se noue sous le menton, et qu'elles s'empressaient d'ajuster sur leurs noirs cheveux. Tous parlaient à demi-voix. On entendait un murmure semblable à celui qui s'élève d'un édifice consacré à la prière ou à l'agiotage : c'est qu'en effet les uns récitaient leurs psaumes, tandisque les autres s'entretenaient de leurs affaires d'intérêt et d'usure ; quelques-uns même s'occupaient à la fois des choses de la terre et de celles du ciel, et c'était dans leur bouche un singulier mélange que celui des versets de la Bible, et des phrases empruntées au barème du temps. Les jeunes filles y joignaient entre elles leurs confidences d'amour et de toilette, et, comme pour servir de basse à ces sons si discordants, quelques voix plus sourdes causaient gravement de la cabale et du grand œuvre. Ainsi l'on entendait :

— En vérité, Ruben, c'est un marché d'or.

— Dans le cours de l'œuvre des sages, lorsque la congélation commence

— Le jeune Lorenzo sera riche à millions ; songez aux trois attaques de son père!

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— Ils ont compte les jours de leur eîinemi ; ilif se sont trompés dans leur calcul.

— Le mercure philosophai se circule pendant cinquante jours dans la liqueur noire par le premier degré du feu.

— 11 paiera, ou je ne m'appelle pas Iscariotl

— Voici venir le temps de la miséricorde 1

— Le mercure des sages est la source universelle des choses qui tendent à la végétation.

— Esther, n'approuvez-vous pas le choix de cette étoffe ? Toutes les femmes de leurs seigneuries à Venise en portaient de semblables au carnaval dernier. '

— Etmoi, Jephté, comment me trouvez-vous, avec ce beau collier aux riches camées?

— Je suis comme le passereau sur les toits.

— Les agates sont hors de prix.

— La pierre parfaite au rouge est le miracle de l'art. Avec elle, on reçoit tout bonheur sans déplaisir, toute grâce sans ennui, et toute commodité sans intervalle.

— Parce que ces pierres ont plu à vos serviteurs, ils vous y ont élevé un temple.

— Le contrat porte en termes exprès...

— La nature..., l'œuvre des sages...

— L'intérêt...

«Af

— La prière...

— Mes beaux bracelets...

— Le dragon dévorant sa queue.

— Adonaï...

— Vanité des vanités !.. .

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