‹ Les Concini, 1616-1617 (volume 2)Chapitre 8 sur 24 · CHAPITRE Vm · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vm

..L- ^^w. quelque chose dans mou cœur qui unsoutient, et Je suis presque sûre que j'aurai l;i force et le courage de faire ce voyage.

Roman de fValter-Scoti.

Il rencontre en chemin Pèlerine jolie.

Qui voyage et qui prie Un rosaire à la main.

Rotnauee du Trouhadouv

La pèlerine.

Notre maître à nous autres conteurs d'histoire d'autrefois ou d'à-présent, c'est le génie qui, nous accrochant à son plaid écossais, nous a si souvent entraînés à sa suite au milieu de ses montagnes, de ses clans, et nous a fait assister à leurs scènes tragiques et guerrières. Vous le connaissez cet enchanteur. puissant qui, lorsqu'il frappait de sa claymore le bouclier des vieux siècles, ranimait leurs héros et leurs da-

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mes , reconstruisait leurs antiques et royales demeures, faisait briller leurs armures et leurs diadèmes , flotter leurs plumes et ondoyer le satin de leurs écharpes, de leurs bannières, et entourait votre foyer de leurs nains, de leurs éeuyers, de leurs bardes et de toutes ces figures naïves, délicieuses ou terribles qui restent là , sous vos yeux , pour charmer et abréger vos veillées d'hiver , avec leurs cris de guerre ou leurs propos d'amour.

Il faut chercher le secret de son art de résurrection dans ces compositions merveilleuses ; or il dit quelque part en l'une d'elles qu'un livre du genre de celui-ci est une montre que le lecteur est en droit d'ouvrir pour se rendre compte du mouvement qui fait agir ses aiguilles. Dans le court trajet qu'elles ont fait jusqu'à présent , les nôtres n'ont marché qu'à l'aide de rouages tresostensibles; et bien qu'il y ait dans ce temps de triste réalité, quelque chance de succès pour celui qui exploiterait le merveilleux amusant et l'erreur innocente, bien que je sente autant que qui que ce soit la vérité de cet adage :

Le secret d'ennuyer est celui de tout dire....

je vais vous expliquer ce qui a pu vous surprendre au couimencemcnt de notre drame entrain

LES CONCIJNI. I }9

Cette voix qu'entendit Guzla, en rentrant chez, elle, cette voix qui criait au pied de la tour: Priez pour la maréchale d'Ancre ! était celle de ce prétendu Vincencio. En quittant le médecin juif, car il n'avait pas été un seul instant tenté de passer le reste de la nuit dans son laboratoire, il erra dans la ville, attendant que le jour amenât le moment du départ. Dans sa promenade, il avait passé près du couvent, il s'était rappelé ce qu'il avait entendu dire de cette cloche qu'on venait tinter pour demander des prières, et il s'imagina faire un très-bon tour en annonçant la mort de celle dont il semblait être le messager. C'était une plaisanterie triste comme celui qui l'avait imaginée, et le vrai passe-temps d'un homme errant , comme un loup-garou , la nuit au milieu d'une cité inconnue.

Ces trois coups de cloche et ces paroles jetées au milieu de la nuit furent , du reste , le signal du réveil de Guzla , de ce réveil qu'elle demandait au ciel , ne se sentant pas la force de le de voir à elle-même. Ces habits lugubres dont elle s'était trouvée revêtue au milieu d'une fête, cette conversation qu'elle avait entendue dans le jardin du palais, coïncidaient bien, il faut l'avouer, avec cette annonce inexplicable, et par consé-

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quent miraculeuse pour elle, et donnaient à ces présages une sanction de vérité et toute l'apparence d'une origine céleste. Elle rentra donc chez elle avec la conviction intime que sa sœur allait mourir, et que le ciel, pour l'arracher ellemême au sentier de perdition où elle était engagée , lui ordonnait de rappeler cette sœur aux soins qu'exigeait son salut.

Le lecteur, s'il a comme moi la faiblesse ou plutôt le courage de se dire croyant en l'an de grâce dix-huit cent trente-quatre, pourra expHquer ce subit mouvement par un rouage un peu rouillé de nos jours , je veux parler de la grâce divine. En conscience, on peut croire que ce fut un rayon de ce céleste flambeau qui dissipa les incertitudes, les ténèbres et toutes les espèces de liens qui la retenaient captive. Cette clarté vivifiante lui rendit toutes ses pures et primitives émotions, et, bien qu'elle eût longtemps vécu sans songer sérieusement à cette sœur, bien que l'emploi qu'elle faisait des forces de son cœur dans de nouvelles et fréquentes affections eût pu faire croire qu'il ne lui en resterait pas assez pour y garder son souvenir, il se trouva que ce souvenir, sortant tout-à-coup des nuages qui Taviiient obscurci, s'embellissant de

tous les charmes de la patrie, de la famille et du berceau , revint aussi frais , aussi puissant que si les deux sœurs se fussent quittées seulement de la veille.

Zerbine, la plus fidèle, la plus aimée des femmes attachées à son service , attendait dans le boudoir avec tous les apprêts d'une toilette de nuit, veillant à ce que rien ne manquât à sa maîtresse pour lui faire oublier les fatigues, la chaleur, la poussière d'une longue soirée de danse.

Le bain embaumé, les longs voiles imprégnés d'une douce chaleur , les pâtes pour servir aux onctions dont une main complaisante et exercée devait amollir et fortifier à la fois ses membres raidis par un exercice trop prolongé , rien n'y manquait. Et les tapis soyeux étaient semés de fleurs , et le vent des nuits arrivait doux et frais à travers les blanches toiles qui flottaient devant les fenêtres ouvertes , et un jour mystérieux s'échappaitdes vases d'albâtre, et l'on n'entendait que le murmure de l'eau tombant sur le marbre de la baignoire, du bec de deux cignes aux ailes étendues et au col allongé.

— Elle ne vient pas, disait la jeune fille, non,.. pas encore !

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Puis, assise , appuyant sur sa main sa tête penchée par le sommeil trop long-temps combattu, elle rassemblait ce qu'il y avait de plus vif dans ses souvenirs, dans ses idées, pour en faire un obstacle à cet engourdissement qui, malgré elle, arrivait, pour les confondre d'abord, et les effacer ensuite.

Elle avait seize ans. Ses grands yeux noirs avaient brillé d'un vif éclat, lorsqu'au Prato, au milieu de la foule immense accourue pour la dernière course de chevaux, libres, ils cherchaient quel chapeau portait le ruban qu'elle avait perdu la veille. Alors une vive rougeur avait coloré ses joues brunes et fraîches, en reconnaissant que celui pour qui elle l'avait laissé tomber était celui-là même qui s'en était paré ; et l'on devine à quelles pensées la jeune fdle demandait assez de force pour se tenir éveillée en attendant sa maîtresse.

— Mon Déo ! disait-elle tout haut pour commander elle-même son attention , le beau , le vigoureux garçon que mon Déo! 11 dormait, l'autre jour, étendu sur les gradins, à l'ombre des hautes colonnes du palais Pitti ; ma maîtresse , qui s'y connaît vraiment , passait près de là ; elle s'arrêta : — Vois-tu, Zerbine. dit-elle, en se tour-

nant vers moi qui rougissais, car elle l'avait long-temps regardé, si je voulais peindre un Achille endormi , c'est là que je viendrais chercher mon modèle. — Achille! Qu'est-ce qu'Achille?... La réunion de la force et de la beauté sans doute, car elle parlait de Déo, mon jeune et vigoureux Déo 1 La veille de Saint-Laurent, quel est le plus intrépide abatteur de noix? Déo ! toujours Déo!... Quand vient le bel avril, quand, durant la nuit , des orchestres ambulants parcourent les rues, y répandent la gaîté et l'harmonie , quelle voix pleine et sonore domine toutes les autres et assure la victoire au groupe où elle se fait entendre? C'est celle de Déo! — Je vais à Pise , me dit-il l'autre jour; voici l'approche des fêtes de juin, et bientôt sur le pont de marbre, sur le beau pont dont les arches s'arrondissent sur le cours de l'Arno, des jeux, images de la guerre, de ses attaques, de ses efforts, de ses triomphes, réuniront en bataillons pressés tous les jeunes garçons des paroisses de Saint-Antoine et de Sainte-Marie. L'on avance, l'on se heurte, l'on se presse autour de leurs saintes bannières, et les vaincus, sautant par-dessus les parapets , vont cacher leur défaite dans les flots que des nacelles légères sillonnent pour secourir

les plus lents à nager. Je vais à Pise, ma jolie Zerbine, et je combattrai pom" sainte Marie; car elle est ta patronne et elle protégera nos amours 1 Voilà ce qu'il m'a dit, mon Déo ; et moi je la prierai tant, tant, qu'elle éloignera tous les dangers qui vont menacer mon ami, et que j'entendrai bientôt de ma fenêtre le tambour de victoire, lorsqu'il passera à la tête des vainqueurs revenus. — Parmi eux, dira la foule accourue, voyez-vous celui qui marche dans toute la fierté du triomphe?... celui qui porte à son chapeau ce ruban rose déjà fané?... C'est lui, lui qui a tout fait ! Et moi je tremblerai de joie et d'orgueil , car ce sera lui , lui , mon jeune et vigoureux Déo ! Et je penserai tout bas que ce sont mes prières et son amour qui l'ont fait sortir vainqueur de cette lutte glorieuse.

Oh! je ne me contenterai pas de m'agenouiller ici, aux pieds de la madone qui pare le chevet de mon lit ; celle qu'on adore dans le couvent de Saint-Miniato n'a jamais rien refusé au pèlerin qui vient prier et allumer deux cierges devant sa niche dorée, et j'irai en pèlerinage au couvent de Saint-Miniato! J'irai et j'attends, pour prendre l'attirail d'une pieuse voyageuse , que ma belle maîtresse m'en donne la permission. Elle ne me

la refusera pas, elle est si bonne ! elle connaît si bien les peines de l'amour !

Et Zerbine. pour trouver une nouvelle distraction dans la vue de ses liabits de pèlerinage , ouvrit une petite porte qui conduisait dans sa chambre, et revint bientôt les tenant sur son bras.

— Yoilà, dit-elle en les étalant avec complaisance sur la toilette qui déjà portait les vêtements destinés à Guzla; voilà le manteau noir et le camail avec ses blanches coquilles, le bâton et la gourde que je remplirai en chemin avec l'eau fraîche de la source. Ne serai-jepas jolie sousce grand chapeaude paille que je couronnerai de bluets, en passant près des blés? Jolie! ah! oui, toujours jolie pour mon jeune et vigoureux Déo !

Elle dormait en achevant ces paroles; ses habits de pèlerine étaient là — Elle dormit longtemps.

Le jour vint. Les monuments de Florence se dessinèrent en rose d'abord^ puis en or sur l'azur de son beau ciel toujours pur. Les portes des églises s'ouvraient ; la cloche des premières messes sonnait; les habitants des villages voisins , comme les serviteurs d'une belle reine encore endormie, qui veillent à ce que rien ne lui manque à son réveil, apportaient les provisions

du jour : c'était le moment où commencent leurs travaux, c'était le moment où finissent les plaisirs du palais.

La danse avait duré jusqu'à cette heure, et l'on n'avait quitté la galerie de Médicis que lorsque le jour, pénétrant à travers les draperies des fenêtres, était venu se mêler, vif et radieux, à la clarté plus pâle des lampes et des candélabres épuisés.

Sorti l'un des premiers, un jeune gentilhomme s'était arrêté au pied du lion de Donatello ; là, enveloppé gracieusement dans son manteau, appuyé sur le piédestal de granit qui supporte le premier emblème de la ville de Florence , il semblait exposer avec plaisir son front découvert aux brises du matin , et contempler avec ravissement l'antique cité rajeunie par toutes les pompes d'une belle aurore d'Italie.

C'est le jeune seigneur qui, cette nuit même, causait dans les jardins du palais; c'est le riche Virginio des Ursins, arrivé de la veille : il repaît ses regards de la vue de sa chère patrie.

— Belle , belle Florence! s'écrie-t-il. Oui, trois fois belle pour celui qui naguère n'apercevait à l'horizon que les pointes des moulins à vent, ou les tours noires de Paris, avec leurs voi-

les d'éternelles vapeurs ! Laissez-moi in'enivrer de la vue de ce ciel si pur et si beau pour le regard qui trop long-temps est retombé avec tristesse , car il ne trouvait en haut qu'une blancheur froide et morne comme un dessus de cercueil. Que ce premier rayon de soleil réchauffe et ravive mes membres si long-temps tremblants sous le givre, la pluie et le brouillard ! Le soleil ! ah ! après avoir pendant deux ans gémi de le voir en deuil , que je le trouve beau quand il se lève enfin pour moi dans ses habits de fête!

Il en était là de ses exclamations patriotiques; ses amis, qui sortaient aussi du palais , vinrent à passer lorsqu'il était au plus haut point de son extase nationale. Après l'avoir écouté un instant, ils l'entourèrent avec de grands éclats de rire.

— Bien ! dit l'un d'eux en lui frappant sur l'épaule, et nous reconnaissons un digne fils de la belle ville , dans ces paroles échappées à son enthousiasme national!

— Pourquoi rougir, Virginio? reprit un autre, ton monologue m'a vraiment attendri. Estce que je ne pleure pas? ajouta-t-il en se tournant vers ses compagnons de folie? non; c'est fâcheux ! Quelques larmes feraient du bien à mes

pauvres yeux échauflFés par la poussière , les vapeurs et l'éclat de cette fête. Continue, mon sentimental seigneur , je t'écoute pour larmoyer...

— Salut, noble cité ! s'écria encore Virginie ; mais cette fois c'était avec un emphase de parodie ; je te retrouve avec toutes tes beautés, tes hautes colonnes, tes dômes étincelants. Voici tous tes temples, tous tespalais ; là, l'église d'Ogni-Santi ; là le palais Martinelli; cette verdure est celle des jardins de Boboli; cette tour fut habitée par le Dante! Voici l'hôpital de Saint-Jean de Dieu... Mais, ô ciel! je ne vois pas le clocher de Saint-Boniface. Aurait-on détruit cet asile de la raison égarée?.. Ah! plus de doute ; à la manière dont je suis entouré en ce moment, je vois qu'ils ont fermé ou plutôt qu'ils ont ouvert l'hôpital des fous !

— Bravo! s'écrièrent tous ces maîtres étourdis. Bonne riposte ! et l'on voit que des Ursins a aiguisé son arme au pays où ne manquent pas plus les pointes aux discours qu'aux épées !

— Et dis-nous, langue affilée, s'écria le jeune Mercurio, celui-là même dont la juive se plaignait tant dans son taudis, si cet amas de pierres inanimées t'inspire des exclamations si

poétiques ; quels discours adresseras-tu donc aux autres beautés plus vivantes de notre chère Florence?.. Tu sais, à ces jeunes belles, si dignesd'habiter sespalais,des'égarersoussesombrages, de faire glisser leurs petits pieds sur ces dalles de marbre dont nos rues sont pavées? Ce serait là un enthousiasme mieux placé, mon camarade, et dont le prix pourrait être plus doux; car, eusses-tu le talent d'Orpheus, d'Arion et de ces autres antiques remueurs de pierres, il vaudrait mieux voir se baisser vers toi le front d'une jeune beauté toute prête à payer ton éloge, que la tête pointue des Annonciades avec tous les saints dans leurs niches.

— N'en sois pas en peine, Mercurio, reprit un autre, jet'assurc que, cette nuit, notre jeunevojageur s'est acquitté de cet hommage, et que sa salutation, pour être mentale et tacite, n'en a pas été moins vive. — Dis le contraire, Yirginio, et moi qui ai vu briller tes yeux à l'aspect de cette double rangée d'épaules nues, moi qui t'ai vu suivre du regard et avec ravissement, les mouvements de plus d'un beau sein agité par la danse, ou la grâce fugitive de plus d'un joli pied enlevé par l'harmonie , je croirai qu'on n'apprend pas la franchise aux bords de la Seine.

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■ — Franchise et galanterie , mes gentilshommes! Mais on s'aperçoit hien plus, sur ses bords, de l'absence des belles matinées que de celle des jolies femmes; et si je vous racontais

— A demain, à demain, mon franc et jeune galant, tes contes de voyageur! — Ce sera merveille de t'entendre raconter les soirées du Louvre, et détailler tout ce que tu y vis , ou crus y voir. Nous te croirons , par le lion de nos muYs, nous croirons au total de tes bonnes fortunes ; mais nous voulons qu'aujourd'hui tu nous dises —

— Malédiction sur toi , Mercurio ! s'écria l'un des jeunes cavaliers; tu vas demander ce qu'il pense de nos belles, après avoir vu les dames de France; tu vas presser ce nouveau Paris d'adjuger la pomme à celui des deux pays que Vénus: a le plus favorisé , et tu oublies que la beauté ^ui, plus que toute autre, aurait fait pencher la balance , n'a pas paru dans la lice ; tu publies qu'il n'a pas eucorevu le Myrte de Florence, qu'il n'apasvu Guzla !.. — Remarquez, messieur.-,rair surpris de notre joyeux frère. Qu'est-ce que le Myrte de Florence? semble-l-il nous dire ; qu'estce que Guzla? n'est-ce pas?... C'est le plaisir, l'amour, la volupté! C'est la figura rrvée sur un

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lit de jeuiie homme, après une longue insomnie causée parla lecture de nos poètes divins, (juand on cherche à personnifier l'Armide du Tasse ou les fées d'Arioste. Changeante comme ces nuages du soir qui d'abord semblent rire sous leurs couleurs d'or et de pourpre , et s'allongent déjà comme de noirs fantômes, elle seule peut-être a fait connaître tous les charmes d'une jolie bouche cntr'ouverte encore parla gaîté , tandis que les yeux sont déjà voilés par la rêverie. Vive , légère , gracieuse , au milieu de nos fêtes , elle s'élance, passe, revient et commande aux regards de la suivre, et ils obéissent comme si elle était cetoiseau du gaiprintemps qui se joue, gai comme lui, sur le miroir bleu de nos grands lacs; et le lendemain on s'étonne de la gravité de sa démarche : l'on dirait une religieuse qui promène de graves pensées dans la profondeur des cloîtres.— ^t tenez, elle ne chemine pas alors autrement que cette pèlerine qui se glisse là,... sous ces arcades, en ayant l'air de vouloir éviter nos regards.

Ils se tournèrent tous du côté qu'indiquait le jeune seigneur, et en effet, sous les arcades qui forment l'un des côtés de la place , passait une femme à la robe noire, au camail orné de blan-

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ches coquilles , et au bourdon avec la gourde qu'elle devait remplir en chemin avec l'eau fraîche de la source.

Elle avait baissé son grand chapeau de paille; mais le vent du matin faisait voler en arrière de beaux cheveux noirs , et , malgré les phs de sa robe de bure, l'on apercevait....

— La jolie taille! s'écrièrent à la fois nos connaisseurs ; et tous s'avancèrent de son côté. A leur approche, elle fit quelques pas en arrière, et abaissa encore plus son chapeau.

— Passage ! dit-elle d'une voix ferme en étendant son bourdon ; passage, au nom de Notre- Dame qui veille à la sûreté des pèlerins !

— Je connais cette voix, ou je ne m'appelle pas Mercuriol s'écria le plus fol de tous. Oh! c'est une voix que j'ai entendue déjà, pardieu ! INe chantes-tu que des cantiques, ma belle aux coquilles ? et quelquefois la harpe n'accompagnet-elle pas tes accents?

— La harpe!... répéta la voyageuse avec une émotion visible. Elle se remit pourtant, et d'une voix plus assurée :

— La douleur a brisé ses cordes, dit-elle, il n'en reste plus qu'une ; elle a le son de la cloche qui dit : Il faut mourir!

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— C'est étrange! s'écria-t-il, et je saurai....

— N'approche pas, ne me touche pas, Mercurio ! ou pour adieu je te laisserai ma malédiction, et elle fera prochainement sonner pour toi la cloche qui dit : Il faut mourir !

— Elle sait mon nom! — Si tu connais celui qui le porte , la sainte au bâton blanc, tu dois savoir qu'il s'épouvante peu des menaces et des prédictions, des cloches et de ceux qui les sonnent. Allons, relève cette paille jalouse, qui sans doute nous cache des roses; avec une aussi jolie taille on doit....

— Êtes-vous fol, anH? s'écria Virginio en retenant le bras de l'entreprenant Mercurio , et faut-il commencer mes récits de France par vous dire, à vous qui voulez suivre ses modes et ses usages, que là c'est la coutume de protéger, de respecter les- dames, sous quelque habit qu'elles se présentent, et qu'on y pense mal de qui ose les violenter.

— Qu'elle passe donc! dit le jeune homme ; pourtant, ajouta-t-il en baissant la tète pour tâcher de reconnaître les traits de la feuime, j'aurais voulu,... Oh, c'est une folle idée! ajouta-t-il en cessant son. insolent et ridicule examen ; celle à qui je pense, pardieu, ne songe guère aux pé-

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lerinages, ou plutôt ceux qu'elle fait sont plus gais, et plus courts. Prie tous les saints , bonne pèlerine , qu'elle veuille un jour me prendre pour son joyeux compagnon !

— Oui, je prierai etpour elle et pour vous, dit l'étrangère en cherchant à se dégager de cette foule d'étourdis qui la pressaient en ricanant ; priez aussi pour elle, car il ne lui faut plus que des prières !

Ces mots, les efforts de la pèlerine et les remontrances de Virginio eussent été insuffisants peut-être pourla tirer, sans coup férir,de ce groupe insolent, si un spectacle inattendu n'eût fixé d'un autre côté l'attention des jeunes seigneurs.

. — Et où va donc notre illustre docteur? direntils tous d'une seule voix.

Ces mots annoncent au lecteur celui qui se montra tout-à-coup à leurs regards.

C'était lui en effet, c'était le Juif commençant son voyage. Il apparut à l'une des extrémités de la place, hissé sur une longue, maigre et haute mule , au poil noir , à la jambe boiteuse et à l'oreille pendante. Trois ou quatre énormes bouquins à couvertures de parchemin, flanqués de manuscrits en rouleaux, étaient Ijés en guise de porte-manteau sur la croupe de la tranquille

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bète ; le devant de la selle était occupé par deux vieilles cornues dont la grosse extrémité recourbée figurait assez bien la crosse d'un pistolet, et entre ces matériaux et ces preuves de science, entre les livres ou la théorie, et les instruments ou la pratique, s'élevait dans toute la bizarre originalité de son individu , celui qui si souvent avait cherché à les mettre d'accord. Retroussé par son califourchon , sa simarre noire laissait voir, depuis le genou jusqu'en bas, ses jambes si droites et si grêles qu'on eût dit les extrémités pendantes d'une paire de pincettes accrochées à un long clou à tête de cheval : pour compléter sa ressemblance avec un trophée de coin de feu, il s'était attaché derrière le dos son soufflet philosophai , comme un carquois de Scythe en temps de guerre.

— Montaltol Montalto en voyage! Et ce n'est pas sur un manche à balai!... Depuis quand se rend-on au pays du sabbat sur un être ayant poil et chair?...

— Dis-nous, respectable broyeur de drogues, est-ce une visite au cimetière, et vas-tu adresser quelque honnête parole au fossoyeur pour le payer de tout le mal. que tu lui donnes?...

— -N'est-ce pas plutôt un malade que tu vas vi-

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siter en si grotesque équipage?... La médecine à ciieval sur une mule qui boite!... Signe de malheur!...

— Ledocteurresteradansl'ornièrejj'enaipeur.

— Et j'ai plus peur encore que le malade ne tombe dans le trou !

Ces propos et d'autres semblables accueillirent l'israélite, qui se serait bien passé de cette rencontre, et qui, dans son esprit superstitieux, s'en effraya d'abord comme d'un mauvais présage.

— Et d'une! dit-il toutbas. Il paraît qu'il ouvrait alors en lui-même le comnte des contrariétés.

Il voulut s'arracher promptement aux plaisanteries qui le poursuivaient, et, talonnant sa monture , il crut la déterminer à une allure plus pressée ; mais, comme une pauvre actrice qui, sifflée à son entrée en scène, balbutie, s'embarrasse, ne se rappelle pas un mot de son rôle et ne se sent même plus assez de force pour gagner l'ombre protectrice des coulisses, la mule s'arrêta tout-à-coup, baissa d'un air honteux sa longue tête, et se livra, elle et son maître, au débordement de gaîté que ce nouveau contre-temps excita chez nos étourdis.

— Le soufflet! donne-nous ton soufflet, médecin em^bourbé !

— Voici Mercurio qui se charge d'en insinuer Je bout sous la queue de ta mule ! Du diable si elle résiste à l'expérience ! Tu la verras partir comme le trait d'une arbalète bien huilée.

— Allons, Mercurio, les manches retroussées, et à la besogne !

On n'eut pas besoin d'en venir à ce fol expédient. #

De grands cris se firent entendre au loin : — La mort aux juifs 1 la prison, la torture aux juifs!...

C'étaient les gardes qui allaient sans doute arrêter Rebecca, et que le peuple accompagnait de ses clameurs fanatiques et furieuses.

Sortie tout-à-coup de son apathie, et dressant ses oreilles, la mule, après deux ruades à droite et à gauche qui écartèrent promptement les moqueurs étonnés, partit avec une telle vitesse que Rabbi, se raccrochant aux crins de son col, fut sur le point de regretter sa halte pacifique.

On eût dit que la bête , en entendant ces menaces adressées aux proscrits, avait deviné le danger de celui qu'elle portait sur son dos. C'est édifiant de la part d'une mule! Mais moi qui, comme je l'ai dit en tête de ce chapitre, cherche toujours une cause naturelle au mouvement, j'exphquerai cet inattendu niors-aux-dents par

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l'approche de rhoiiiine au couteau à manche d'ébène , et par l'effet produit par la pointe de son arme sur les maigres fesses du bucéphale neutre de notre antique voyageur.

Quoi qu'il en soit, lui, sa mule et son compagnon furent bientôt hors de la vue des jeunes seigneurs italiens. II y avait long-temps aussi qi)^ la pèlerine s'était éloignée ; ne trouvant plus sur qui exercer leur humeur goguenarde , nos danseurs allèrent, chacun chez soi, oublier, en rêvant de nouveaux plaisirs, les fatigues de la nuit dernière.

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