II
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— Bien des regrets , monsieur ! s'écria-t-elle.
Elle était revenue à elle-même; elle aurait voulu reprendre les paroles échappées à sa bouche dans cet inconcevablç oubli ; elle promenait, surprise, ses regards sur Sully.
— Des regrets,.., oui, madame, reprit celuici ; quand on se demande en pensant à un ami, quand on se demande : Ai-je du moins fait tout ce qu'il était en mon pouvoir de faire pour le rendre heureux, il y a une source de regrets dans la pensée qu'on a pu résister à un seul de ses désirs, de ses vœux,... surtout si l'on en reconnaît eniïn la raison, la justesse.
— Je ne vous comprends pas, monsieur, dit la reine.
— Madame, c'était un vœu juste et légitime que mon maître vous priait d'exaucer quand il vous demandait le renvoi des étrangers maudits par vous-même aujourd'hui... Oui, il était légitime et juste,... et vous l'avez repoussé !
La maréchale d'Ancre, avec toute sa finesse, n'eût jamais pu trouver rien qui plaidât plus en faveur de son époux que ce souvenir éveillé par le vieux ministre dans l'esprit de la régente : la faiblesse trouve si doux de penser qu'on a pu la prendre pour de la force! en se rappelant quel-
que entêtement déraisonnable , quelque obstination déplacée qui sut en imposer aux autres, elle finit par s'en imposer à elle-même. La ténacité avec laquelle Marie défendit les aventuriers de Florence, et contre son mari, et contre toute sa cour, et contre ses proches eux-mêmes, était, dans cet esprit mal fait, une source d'orgueil et d'illusions : c'était la piquer au vif et la rejeter du côté de ses créatures que de venir lui dire : C'est là pour vous une origine de regretsi
— Enlin que me voulez-vous? dit-elle à Sully avec un air d'impatience et de mécontentement.
— Vous éclairer sur le danger de votre position , madame. M. le prince attire à lui toute l'autorité; en moins de huit jours elle tombera tout entière entre ses mains ; il est teftips que vous rameniez du côté du Louvre la balance, car elle penche trop du côté de l'hôtel de Coudé. Réprimez les desseins qui s'y forment. M. le prince s'avance au but , appuyé sur la noblesse; vous, madame, jetez entre lui et le trône le seul obstacle à sa marche audacieuse : les lois de l'Etat et l'amour du peuple.. . Punissez les factieux sous quelque nom qu'ils se présentent ; mais pour punir avec fruit, prouvez d'abord que vous êtes juste. On ne croit pas à la justice des
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peines, quand on voit l'injustice des récompenses ; et Condé, fùt-il plus factieux encore, paraîtrait friippé injustement aux yeux du peuple, s'il l'était par une main qui semMerait n'agir
que guidée par l'ambition des étrangers Ils
sont perdus dans votre esprit,/si j'en crois les paroles que vous avez prononcées. Courage , madame ! il faut maintenant l'action pour prouver que ce ne sont pas de vai.js sons échappés dans unm<^ment d'humeur. Que l'on sache que vous avez, rompu avec leur iniquité ; que votre éloignement d'eux proclame hautement la fm de leur fortune et de vos trop longues bontés; et l'on entendra, autour de votre Louvre, des cris de joie et d'amour, des cris tels, qu'ils arriveront jusqu'à l'hôtel de Condé et y feront cesser plus d'un rêve orgueilleux. Si ce salutaire et national avertissement ne suffit pas, la justice est là pour vous prêter un dernier appui. Courage , madame! la disgrâce de Concini est la plus belle sellette que vous puissiez trouver pour asseoir M. le prince devant le parlement.
— Le parlement! s'écria la reine; le parlement avec ses lenteurs, ses scrupules, ses difficultés! Non,... non; j'arriverai au même résultat sans employer ce moyen !
— Quoi! la punition d'un prince, sa captivité, peut-être, s'écria l'ancien ministre en se levant, aurait été ordonnée, préparée dans votre conseil, elle serait exécutée , sans que les orp:anes de l'intérêt public, sans que les défenseurs des droits de chacun en proclamassent la nécessité , et la sanctionnassent de ces mots, pour accompagner son carrosse à la Bastille : Laissez passer la justice de la reine; car c'est celle de la France! Un coup d'état, quand il s'agit d'un coup de justice! La violence à la place du droit! Mais c'est là une source féconde de séditions et de guerres civiles ; mais c'est déchirer le code de nos lois pour y substituer les maximes impies du droit du plus fort ou du plus perfide. Un coup d'état! mais c'était un coup d'état, l'assassinat de Coligny !
c'était un coup d'état, l'assassinat de Guise
Ah, madame , Charles IX à son lit de mort, et Henri III sous le couteau du moine, ont su ce que coûtait un coup d'état!
La reine paraissait troublée. Sully continua avec la même chaleur.
— Oh, ne l'apprenez point à vos dépens! repoussez des conseils aussi funestes, aussi perfides. Vous avez eu , madame , vous avez eu l'honneur d'être la femme du plus grand roi de l'Eu-
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rope; mais je vous le demande, je le demande à votre conscience , cette gloire vous serait-elle arrivée sans tache, si le lendemain du jour que notre Henri tint entre ses mains les preuves de la conspiration de Biron, il l'avait livré à la dague de ces hommes toujours prêts à acheter des honneurs par le crime , incapables qu'ils sont de les payer par de loyaux services ?... Des écrivains ont reproché à mon maître la sévérité qu'il montra en cette occasion. Il fut ingrat! disent-ils; quel nom lui auraient-ils donné, s'il eût agi comme on veut que vous agissiez?... Quel nom? le nom d'assassin.
— Monsieur le duel...
— Vous révoquerez l'ordre que vous avez donné, s'il est vrai que des conseillers perfides aient égaré à ce point votre justice et votre raison; je le demande, je l'exige au nom de votre époux, de votre fils !... Votre fils! y avez-vous songé, madame? c'est un triste et dangereux exemple que vous allez lui donner là : quel enseignement pour celui qui bientôt sera roi, et qui a, peutêtre, plus d'envie qu'on ne suppose, de le devenir! Le moyen de se débarrasser dans un jour de ce qui nous fait obstacle!... prenez garde, cette arme puissante que vous aiguisez devant
lui, ne peut-il pas. un. jour, la tourne» cootre vous et vos amis?
De toutes les raisons données par le vieillard pour combattre la résolution de Marie, celle-là fit le plus d'effet sur son esprit. Elle dit à Sully de se rasseoir auprès d'elle, et, adoucissant son ton :
— Mon Dieu, ajouta-t-elle, assez de gens me donnent des avis; mais personne ne m'euseigne les remèdes propres à guérir le mal. J'ai fait humainement tout ce qui était possible de faire. Il n'a pas plu au ciel de bénir mon travail, et le monde ne veut pas reconnaître mes bonnes intentions. Quelles mesures faut-il donc que je prenne maintenant?
Sully s'était clairement expliqué à ce sujet... Mais on a tant de peine à entendre ce qui froisse l'amour-propre 1 Espérant être mieux compris cette fois, il rapprocha son siège de celui de la reine, s'assit gravement, et résuuia sa proposition.
Tandis qu'il parle avec l'autorité de l'âge, de^l^i sagesse et de l'expérience, tandis que Marie hé-^^ site , la maréchale d'Ancre souffre au milieu de' sa fête. Elle s'est efforcée d'y ranimer le plaisir et la danse; car en rentrant au milieu de cette jeu-
nesse dorée, elle a trouvé qtie le bal avait atteint ce moment de fatigue, d'abattement et de satiété qui annonce que leplaisir et l'intrigue aussi ontleur fin. Cette fui était d'une tristesse inconcevable cette nuit-là : l'absence de la maîtresse delà maison avaitinquiétéd'abord, l'arrivée inattenduedu ducdeSully, ensuite, avait étrangementsurpris et effrayé ces jeunes gens et ces femmes, livrés à la frivolité de leurs goûts et à l'iniquité de leurs espérances. Le noble duc, souvenir d'un temps plus glorieux, et dont les ans se comptaient par les services rendus au pays et au roi, était un reproche pour la vie d'intrigues, de complots et de lâchetés de tous ces courtisans. Pour toutes ces femmes , pour tous leurs voluptueux adorateurs, c'était une apparition refroidissante comme le contact d'un marbre de tombe, que le passage, au milieu de la fête, de ce vieillard si pâle, si grave, sous les habits de deuil, qu'il n'avait pas cessé de porter depuis la mort de son maître !
Le coup était porté, la fête était blessée au
;œur; aussi, quand la maréchale y rapporta ce
[besoin de bruit, de mouvement, qu'on éprouve
^quand on veut étourdir une pensée tourmentante
ou cacher un dépit prêt à triompher des efforts
faits pour le déguiser, elle ne trouva plus
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qu'une joie factice, une de ces joies plus machinales que senties, plus extérieures qu'intimes, une de ces joies qui crient, et ne rient pas.
Dans ce mouvement galvanique dont la femme étrange agite cette foule, tout-à-1 'heure morne et inerte, Guzla s'est vu ramener sur le théâtre de ses triomphes. Les autres cèdent à l'impulsion donnée; elle s'y livre, elle, avec toute l'ardeur, avec toute la passion de son sang du midi. C'est un délire qui sent approcher sa fm , et s'exalte, se tourmente, se cramponne à tous les sens de l'Italienne, comme le mauvais esprit entendant venir l'exorciste dont la prière doit le chasser. Pourtant de temps en temps de subites lueurs de raison parviennent à son âme et la bouleversent; alors elle se dit : — Oùsuis-je? est-ce bien moi? Elle passe sa main sur son front; elle se cherche sous cette soie, sous cetor, sous ces bijoux. Elle s'étonne de ces figures qui passent près de la sienne et lui sourient dans leur étrailÇe désordre , de ces mains humides qui s'attachent à ses mains, de ces bras qui s'arrondissent autour de sataille, de ces chaînes vivantes qui l'enlacent et l'entraînent. Alors, effrayée, elle voudrait résister, s'arracher au courant,... puis une bouffée de folie souffle et passe, éteignant sa raison ; et la voici de nou-