II
Les acteurs sont airivés, mylord !
Hamlet.
Les serpents ne perdent point leur venin , pour estre engourdis par le froid ; ny Tambitieux et voluptueux, leurs vices, pour les couvrir par une froide dissimnLition ; car, quand ils sont parvenus où ils se demanddient, ils font sentir ce qu'ils sont.
La Sagesse de Charron.
L'émeute.
( Un appartement de la maison dans In rue de Tournon, en face du Luxembourg.
Il est sept heures du matin. Le Jour commence à paraître à travers les rideaux des fenêtres. Il y a de la charpie , des bandes et des compresses sur une table, des fioles sur la cheminée.
Sur un fauteuil on a jeté à la hâte des vêtements de bal tachés de sang.
Des bougies finissent de brûler dans les flambeaux.
Concini est dans son lit; sa femme reste debout devant la cheminée ,• Stella, assise près du lit, tient une des mains de son père quelle presse de ses lèvres ; Guzla prie à genoux, dans un coin obscur de la chambre; elle a repris ses habits de pèlerinage.)
LA MARÉCHALE d'ancre, à elle-même.
Tant de vastes et nobles projets sacrifiés à un caprice de fête et de galanterie I quoi! tout est manqué!... oui tout, parce que ce fol a voulu aller au bal. .. A quoi tiennent les destinées des grands ! — Non, il ne faut pas se marier, quand on a devant les yeux un noble but! Pour un compagnon de route qui vous encourage et vous aide, vous en trouvez mille qui vous arrêtent , qui se font lourds à votre bras , ou sautillants à vos côtés, pour vous pousser dans le glissant de la route, et vous faire casser le col dans le fossé.
STELLA
Mon père, souffrez-vous toujours? Monseigneur, répondez-moi !... Mon père... Sa respiration est plus douce, plus lente... Il ne se plaint pius ; je crois qu'il sommeille.
GLZLA, récitant à voix basse les prières des agonisants.
V. Exaucez -moi ; car l'ennemi me poursuit «pour m'oter la \ie ; et m'ayant déjà renversé, »il est tout près de me la ravir. Seigneur, si «vous nous jugiez selon nos péchés, qui pourrait » subsister en votre présence ?»
STELLA, s' approchant de sa mère.
■ Ce savant que vous avez accueilli dans votre maison du Louvre, se connaît peut-être aussi en
médecine, en chirurgie Madame, si vous lui
faisiez dire de passer ici.
LA MARÉCHALE
C'est un habile homme, Stella, un homme qui sait toutes choses. Corbinelii doit le ramener dans le carrosse... J'ai donné mes ordres à ce sujet; ils ne tarderont pas !
CONCINI , ouvrant les yeux.
A-t-on prévenu Vauthier, le médecin de la reine, Bouvard, le médecin du roi?
LA MARÉCHALE
Nous sommes disgraciés, monsieur, disgra-
l l8 LES CONCINI.
ciés, vous dis-je ! et un médecin de la cour peut bien braver le souffle de la peste, mais le vent de la défaveur,... oh, non! il est trop contagieux!
CONCINI, se soulevant sous son coude.
Disgraciés!... Savez-vous, madame, quels seraient les meilleurs baumes à mettre sur mes plaies : votre pardon d'abord , et ensuite l'idée que vous n'êtes pas plus fâchée que moi de quitter la cour.
LA MARÉCHALE, avec UTi souHre dédaigneux.
Mon pardon , Concini ! et pourquoi ? Vous avez causé cette disgrâce,... et c'est un bien, selon vous... Ah, je vous ai toujours connu beaucoup de philosophie ! La retraite, la solitude, la campagne, n'est-ce pas?... Votre goût pastoral, je le vois, s*est accru , et cette nuit, il le paraît, vous aviez l'esprit de votre habit, monsieur!
( Elle pousse de son pied le siège qui supporte le costume de bal de Concini.)
STELLA
Ma mère, n'est-il pas assez puni? et faut-il qu'il joigne votre haine à ses douleurs !
LA MARÉCHALE
Mahaine...Oh, non! [D'u?i air méprisant») En vérité, Stella, je ne le hais pas.
CONCINI
Eh bien, oui, Léonora, dussiez-vous m'accabler d'un dédain plus froid encore, je le dirai : j'aâpirais à la retraite, au calme, à l'oubli. Ma tête, je l'avoue, ne s'est point faite de bronze à l'imitation de la vôtre, et, en vous suivant dans votre vol, je n'ai point promis de rester étranger aux vertiges, aux étourdissenients qui vous prennent à ces hauteurs infinies. Tandis que vos ailes ne se lassent pas de battre l'air qui vous porte et vous pousse , je sens, moi, l'haleine qui me manque , l'effroi qui ralentit mes mouvements, et la cire qui fond sur mes épaules, autour des plumes d'emprunt. Nous étions hier encore au-dessus d'un abîme, madame, d'un abîme, et vous auriez attendu qu'un coup de tonnerre nous y précipitât ; nous sommes aujourd'hui à l'entrée du port , où nous fait entrer le vent. Aquilon ou zéphir , je lui rends grâces: c'est encore un souffle de la fortune , celui qui nous fait finir un pareil voyage, autrement que par un naufrage éclatant!
120 * LES COKCINI.
LA MARÉCHALE
Courage 1 courage!... du sang de moins dans les veines, c'est delà philosophie de plus dans la tête.
coNcmi.
Ces idées y ont toujours été. Ce n'est pas la première fois que je vous le dis; Léouora, n'est-ce pas assez? n'est-il pas temps de chercher un asile où les seigneurs et le peuple de ce pays ne pourront venir nous chercher? Plus d'une fois je vous ai demandé notre départ de France, notre retour en Italie; je vous les ai demandés à genoux! Mais vous me répondiez que ce serait lâcheté d'abandonner la régente... Eh bien, aujourd'hui c'est elle qui vous abandonne, c'est elle qui la première prononce le mot de séparation. Attendez, vous a-t-elle dit, que je vous fasse savoir quand vous aurez à vous présenter devant moi! Léouora, savez-vous ce qu'il faut faire? lui écrire : je vais attendre vos ordres en Italie !
STELLA, à sa mère.
L'Italie, l'Italie, madame!... Oh, rendez-vous à nos prières, ne différez plus ce retour si souvent demandé. L'Italie,, c'est votre patrie, ma-
dame! Ne vous sentez-vous pas besoin de son ciel, de ses vents, de ses arbres? Que regrettezvous donc tant ici ?. . . N'emmènercz-vouspas avec vous ce qui embellit tout les pays, n'emmènerez-vous pas les êtres les plus chers à votre cœur : votre époux, votre fille? Ma mère, l'Italie sera bien belle quand vous la retrouverez avec eux. Et plus tard... qui sait? vous la reverriez peutêtre seule. Voyez comme ils ont traité votre époux! Ce sont des ennemis bien acharnés que les siens!... et le fer qui l'a frappé déjà, n'est pas brisé, madame! Et moi, moi qui vous aime tant, moi votre enfant, que vous n'avez pas encore eu le temps d'aimer, de caresser, ma mère, moi qui ai tant besoin de caresses et d'amour, si vous tardiez à me réchauffer de vos baisers et des baisers du soleil d'Italie , je mourrais peut-être, je mourrais,... et vous,... Oh, ce serait triste , voyez-vous , de songer en recevant le premier souffle qui vou^ viendrait tiède et parfumé de la patrie, de songer au vent froid, à qui vous auriez abandonné le gazon de ma tombe !
CONCINI
Madame, laissez-vous persuader! LéoDora,ton époux te le demande!
STELLA
Ma mère!... votre fille vous en prie!
GUZLA, toujours d genoux et continuant sa prière.
«Le Seigneur délie ceux qui sont enchaînés. »Le Seigneur éclaire ceux qui sont aveugles. » Tirez son àme de la prison où elle est, afin » que nous bénissions votre nom ! s
LA MARÉCHALE
Eh bien, oui, je partirai! La faveur s'en va; mais la fortune reste 1 iNos richesses sont immenses Oui,... partons! Que l'or marche
avec nous, devant nous. Peuples, princes, tout est à nous avec de l'or; avec de l'or, partons! 11 n'y a pas que la cour de France. Partout où il 'y a un peuple à museler, de grands seigneurs à diviser, une reine à dominer ; partout où je puis faire avancer, reculer, avancer encore devant quelque formidable ennemi , la séduction, l'effroi, le mystère, la finesse, les promesses, les confidences, pièces triomphantes de mon vaste échiquier; partout où je puis jouer enfin à ce Jeu qui use ma vie, mais qui l'enchante, je trouverai ma patrie,... et la trouverai, vous dis-je... Ainsi, partons !