IÔ'2 LES CONCINI
LE FAUX JUIF
Pardon, madame, mais je croyais pouvoir apprendre à monseigneur, que le premier des coups qui tranchèrent les jours de ce grand roi tant regretté par vous,... on le voit à l'effet que son souvenir vient de produire sur l'esprit du blessé, porta justement... justement là où M. le maréchal a reçu sa blessure — Il pénétra bien plus profondément, parce que l'homme que les méchants dressèrent à cet exécrable coup, s'élevant au-dessus du roi, au moyen d'une borne, put le frapper ainsi.,.
LA MARÉCHALE, brusquement.
Assez! assez! INe voyez-vous pas que ce récit
fatigue votre malade et nous déplaît? [Après
un instant de silence et avec plus de douceur .) Ainsi, docte Rabbi , son état n'a rien d'inquiétant, n'est-ce pas? Et si les astres par leurs mouvements, la lune par ses secjiètes influences, n'entravent point sa guérison, vous nous pouvez promettre que, dans un mois, au plus tard, il pourra supporter les fatigues d'une longue route.
LE FAUX JUIF, inquiet.
D'ulie longue route , madame ! Quittez-vous la France?
LES CONCINI. l33
LA. MARÉCHALE
Nous VOUS ramènerons à Florence, Jacob !
LE FAUX JUIF, consterné.
A Florence !
GUZLA, qui n'a pas cessé de l'examiner.
Etsurla route nous éviterons le village du Roc- Noir ; qui s'y rend ne trouve pas toujours un guide pour en sortir... M'entendez-vous, mon
père?
LE FAUX JUIF, vivement.
J'ai apporté mon astrolabe, mon compas, mon grand livre de cabale et mes figures d'astronomie ; avec un instant de travail et de méditation sur cette table, dans le coin de cette cbambre, je serai à même de répondre à toutes les questions que vous aurez à m'adresser sur les suites de la blessure.
LA MARÉCHALE
J'aime mieux cela, nous saurons du moins à quoi nous en tenir.
GUZLA
Il faut , avant de commencer votre opéra-
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tion, que j'apprenne pourquoi et comment
LE JUIF, à Guzla.
Ma fille, aidez-moi à porter cette table dans l'enfoncement de cette fenêtre, où je pourrai sans distraction me livrer à mes doctes calculs. [Après fjuil s'est assez éloigné du lit pour n'être pas entendu des personnes qui l'entourent, il se rapproche de Guzla, qui l'a aidé à porter la table, et lui dit à voix basse:) Au Roc-Noir on a fait un serment,.. j'en réclame aujourd'hui l'exécution. Ne dites rien, et que personne ne sache ici que nous nous connaissons et comment nous nous sommes rencontrés. Vous m'entendez, à votre tour, ma fille !
GCZLA, baissant la tête.
J'ai juré,.,, je me tairai!
( Le faux juif est assis à la table dans l'embrasure de la fenêtre; il semble s'occuper de ses travaux astrologiques, mais il a l'œil et l'oreille aux aguets de ce qui se dit et se fait auprès du lit de Concini. Guzla. étonnée de la rencontre de l' homme qui l'a sauvée dans les montagnes du Daiiphiné^ reste debout, les yeux ficcés sur lui.
LES CONCINI. l35
cherchant à se rendre compte de ce costume bizarre qu'il a pris, de ce serment qu'il invoque, de ce mystère dont il s'enveloppe. Stella, rapprochée d'elle, semble lui demander quels rapports existent entre elle et le savant. La maréchale est assise au chevet de Concini. )
LA MARÉCHALE, bas à Concint.
Concini, remettez-vous. Concini, preoez-y garde!... Votre trouble, votre pâleur eussent donné beaucoup à penser si votie blessure ne les eût expliqués 1
CONCINI
Le premier coup porta là,... justement là oii j'ai été atteint cette nuit... Ah! madame, c'est un ejffroyable présage!
LA MARÉCHALE
Et que peut-il nous arriver de pis maintenant?... Nous sommes disgraciés, monsieur!...
CONCINI
Disgraciés, oui,... mais vivants, mais riches à millions , mais souriant encore tous deux aux seules divinités que nous adorions: vous à
l36 LES CONCINI.
Fambition , moi à la volupté; mais tous deux encore en état d'acheter leurs faveurs, de payer leurs caresses. Et si cette première blessure était l'annonce d'un dernier coup plus terrible, si le peuple, réveillé par un cri de vengeance, venait ici, madame, ici,... chercher les preuves qu'il lui faudrait pour nous écarteler en Grève, dites, oubliez-vous qu'il les y trouverait?
( On entend de grands cris sous les fenêtres. Stella et Guzla courent à la croisée en face de celle oii le juif travaille en écoutant ce que disent Concini et sa femme. )
LA MARÉCHALE
Il faut bien du temps, n'est-ce pas, pour ouvrir une cassette et brûler des papiers?
CONCINI
Eh bien,... au nom de notre sûreté, brûlezles aujourd'hui. Ces papiers, qui mettaient l'esprit de la reine-mère sous notre dépendance, sont inutiles, maintenant que vous renoncez à exercer cette puissance. Voici du feu... Ils sont renfermés près d'ici : Léonora, profitez de ce moment; détruisez ces pièces, dont l'existence m'a toujours effrayé. Léonora, je vous en prie ,
prouvez-nous que votre résolution de quitter la cour est irrévocable !
[Les cris recommencent.)
Entendez-vous ces cris?... Que se passe-t-il donc dans la rue?
LA MARÉCHALE, s'uvançant vers la fenêtre.
Qu'y a-t-il?
STELLA, revenant vers le lit après avoir regardé.
Oh, madame, n'approchez pas! C'est le peuple qui s'avance, qui se presse aux portes de cet hôtel.
GDZLA, à la fenêtre.
Il le montre avec des gestes furieux,... il crie:., entendez-vous?... Mort aux Italiens! mort à la Galigaï !
CONCINI
C'est une sédition dirigée contre nous...
STELLA
Ma mère, n'approchez pas; ils n'ont qu'à vous apercevoir, qu'à vous reconnaître! Ils ont des armes, peut-être.
l38 LES CONCINI.
CONCINI
Qu'on appelle mes gens! où sont mes ordinaires, mes basanés, mes gentilshommes?... A
moi, mes amis !
LA MARECHALE.
Vos gentilshommes, vos amis ! . . . Nous sommes disgraciés, monsieur!
coNCiNi, sur son séant.
Ils m'abandonnent, les lâches!... Oui, vraiment, ils étaient bien des lâches à mille francs... Une épée ! par pitié, une épée!... On ne m'égorgera pas , sans que j'en aie tué quelques-uns de cette canaille de Paris. Ah ? je n'ai pas la force de me soutenir...
STELLA, se jetant dans ses bras.
Mon père, mon père! qu'allons-nous devenir?
LA MARÉCHALE
Mais, pour exciter cette émotion populaire, la reine a donc agi?... Si nous triomphions?
coNcmi, avec force.
Marquise, il n'y a pas de temps à perdre : à
LES COi\CINI. l39
la cassette!... apportez les papiers, que je les voie brûler ici ;... je vous l'ordonne 1... S'il arrive malheur, si nous succombons, rien ne restera du moins après nous, pour légitimer cette agression, et seuls ils porteront le nom d'assassins! à la cassette, vous dis-je... !
LA MARÉCHALE
Elle est là, dans un cabinet voisin : voici la clé. Le feu flambe , ce sera bien vite fait.
LE FAUX JUIF, à lui-même.
Damnation! voir brûler les preuves qui assuraient ma vengeance, et ne pouvoir... (Haut.) Il me semble que le tumulte s'apaise.
GUZLA
Au-dessus de toutes ces têtes hurlantes, échevelées, une figure grotesque, pointue, jaune et grimaçante s'élève, s'agite comme l'étendard fantastique de cette troupe de démons. Singulier peuple, dont la fureur est mêlée d'ironie et dont la rage plaisante..... Le voilà qui rit, se moque ! et s'arrête, parce qu'un pauvre enfant contrefait s'est avisé de le haranguer... Oh! c'est bizarre aussi de voir ce nain guindé sur les épaules d'un
l4o LES CONCINI.
homme grand et vigoureux, adresser ses gestes et ses grimaces à cette foule que le rire désarme.
CONCINI
Mille livres au bossu, quel qu'il soit,... fût-ce Asmodée en personne, venu pour nous délivrer!
GUZLA
Il s'anime, il sue, il gesticule et s'épuise pour fixer l'attention et détourner ces furieux de leurs projets de destruction.
STELLA
Généreux ami, que le ciel bénisse tes efforts et celui qui t'envoie !
CONCINI
De mille épées qui hier se seraient tirées à un mot de moi, voilà donc la seule arme qui me reste : la langue d'un bossu grimpé sur l'épaule d'un manant!... C'est humiliant!
GUZLA
Le pauvre orateur se fatigue; le rire passe, la
fureur reste Comme l'orage qui revient et
gronde en revenant, la colère se rallume... Elle va faire explosion... Oh, mon Dieu ! c'est affreux
LES CONCINI. l4l
à voir!... — Non, non, ^'engeance! crie la populace au nain qui la supplie... Le voilà, le petit homme, pâle, vaincu, effaré, cherchant de l'œil dans les flots animés qui battent, en ëcumant, et les murs et les portes, un visage , un geste, un signe qui lui annoncent l'arrivée du secours qu'il semble attendre...
STELLA
Mon Dieu, envoyez-le!... Mon Dieu, délivreznous 1
LA MARÉCHALE
Et pas de nouvelles du Louvre !...
CONCINI
Mais c'est une effroyable agonie !... Et les papiers, et cette cassette ? Madame, avez-vous oublié mes ordres?
( La maréchale entre vivement dans un cabinet voisin. )
GUZLA
Entendez-vous ces coups sourds comme le bruit lointain de l'artillerie, ces coups suivis de mille clameurs ? Ce sont des ouvriers accourus en foule d'un palais voisin en construction... Ils
l42 LES CONCINI.
ont arraché l'une des poutres de leurs échafaudaK ges,. . ils s'en servent comme de bélier pour enfonceriez portes... Elles résistent... Pourtant, à chaque coup, quand le nuage de poussière se dissipe, on aperçoit l'entrebâillure des battants qui se disjoignent et des ferrures qui cèdent... Un coup,... encore un coup, et nous sommes perdus !...
STELLA
Pitié, mon, Dieu!
( La maréchale revient avec une petite cassette, qu'elle pose sur la cheminée; elle regarde son mari^ la cassette et le foyer.) ,
GOJSCINI.
Brûlez! brûlez, vite ce que contient ce coffre !... Puis emmenez votre fdle, votre sœur...
STELLA^ éplorée.
Vous quitter, mon père!... Non, Jamais!
CONCIl^I.
11 y a de sûres cachettes pratiquées dans ce vaste hôtel... Vous les coiinaisseK...; Espérons-^ le, ils ne vOus y trouveront pas... Moi, je ne puis vous suivre, je les attendrai ièi , et je leur ferai
LES CONCINI. l4^
du mieux que je pourrai les honneurs du logis.
( // attire à lui son épée , et avec son doigt il eîi essaie la pointe.
La mare clia le pendant ce temps a ouvert la cassette; elle en tire des papiers, et regarde le feu.
Le faux juif est agité par une tentation puissante : se précipiter sur le contenu du coffre, arracher les pièces à la marécliale^ et s'élancer au-dcvanl du peuple qui hurle en bas. )
GUZLA
Attendez ! voici quelque chose de nouveau : ce sont des hommes armés qui arrivent, brandissant des armes; des chevaux qui galoppent; des jeunes gens qui portent pour couleurs, orange et noir...
CONCIiNI.
Nous sommes sauvés: ce sont mes braves!
mes braves cette fois Vous l'en.tendez ;... et
dites-leur bien qu'ils n'auront pas dorénavant d'autre nom. *
GUZLA
Ils repoussent les assiégeants. Entendez-vous ces cris confus? C'est la foule qui se rallie pour leur résister.
l44 LES CONCINI.
CONCINI
A la reconsse les rubans Zinzolin ! Amis , courage , poussez ferme ! frappez fort ! ce ne sont que des badauds A quels ordres obéissentils? dites! qui marche à leur tête?
GUZLA
Un grand personnage sec et gris, qui parle le poing sur la hanche, relève ses moustaches en mauvais garçon, fait tourner sa longue épée comme en une leçon d'escrime, et porte le gant haut et droit.
CONCINI
A ce portrait, c'est notre compère messire Olivier de Bois-Armé, la meilleure lame de la compagnie. Nous n'entendons plus le bruit de leur poutre contre nos portes... Ah! ah! mon brave maître d'armes va vous apprendre, faquins, à tirer au mur!
GUZM.
Les cavaliers ont balayé cette foule en désordre et sans armes. Voilà le nain qui saute comme un chien fidèle, autour de nos libérateurs. Dans sa joie, il monte en croupe derrière messire
LES CONCIM. l45
Olivier ;iirembrasse, quoique l'autre s'en défende. L'écuyer du maréchal accourt tout essoufflé; il agite sa toque, en parlant aux jeunes gens qui viennent de nous délivrer. On l'entoure, on le presse : des signes de joie accueillent sa réponse. Mais il entre, il traverse la cour, il monte... Vous allez le voir entrer.
LA MARECHALE.
Que va-t-U nous apprendre?... [Entre CorbinelU) Eh bien, Corbinelli...
CORBINELLI
Madame, grande nouvelle!... Le prince de Condé a été arrêté, ce matin, au Louvre.
LA MARÉCHALE
Ah ! [Elle remet brusquement les papiers dans la cassette, qu'elle ferîne.) Nous avons le temps d'y penser.
CORBINELLI
Oui, madame, arrêté! MM. du Maine et de Vendôme sont sortis à temps de leurs logis, et Saint-Géran n'en a trouvé que le nid. M. de Bouillon, à son retour de Charenton, a été averti près du Petit-Saint-Antoine qu'il y avait rumeur, n. 10
il\6 LES CONCIM.
nu Louvre. Il a rejoint à la porte Saint-Martin MM. de Vendôme et autres, qui s'y trouvaient avec soixante chevaux... Ils sont rentrés pour émouvoir le peuple ; mais malgré les efforts du cordonnier Picard, ils n'ont pu réussir... L'émeute s'apaise sur tous les points de la ville.... J'ai rencontré M. de Liancourt , qui a reçu l'ordre de venir protéger votre hôtel avec les archers du guet; enfin je sais de science certaine que les seigneurs mal-contents , désespérant d'en venir à leurs fms, se sont retirés, les uns vers Soissons, et les autres vont en diligence se jeter dans Château-Ghinon. . .
LA MARÉCHALE
C'est bien, Corbinelli ; donnez des ordres pour qu'on prépare le carrosse, et disposez-vous à me suivre.
( Corbinelli sort. )
CONCINI
Léonora, où allez-vous?
guzla.
Ma sœur, avez-vous oublié vos résolutions?.. .
LES CONCINI. l47
STELLA
Madame, n'attendez-vous pas la réponse qui doit nous rassurer sur letat de mon père..?
' LA MARÉCHALE
On me la fera connaître... Je l'attendrai...
STELLA
Où, madame?
LA MARÉCHALE
Au Louvre!
( BUe fait quelques pa& pour sortir j, puis une réflexion l'arrête; elle revient, prend la cassette et s 'éloigne. )