II. II
La reconnaissance était une passion dans ce bon petit cœur de nain. Lui, si froissé par le monde, lui, toujours atteintpar la bonnehumeur du peuple comme par la fâcherie des princes, lui, quel'une jetait en dérision dans le ruisseau des rues, que l'autre traînait sous la potence des grandes routes; lui, étouffé dans la foule quand il n'était pas ballotté par les partis; lui, pauvre bossu, tant moqué, tant à plaindre, eût pu, n'est-ce pas? livrer son âme à la haine. Eh bien, non : cette âme, c'était vraiment celle d'un chrétien, ne nourrissait qu'amour et charité; et comme le pauvre petit n'avait que peu d'occasions d'en faire dépense, il les portait à rencontre de la moindre bienveillance,* du moindre service , avec une chaleur, avec une exaltation vraiment héroïques.
Il en résulta que, dans son récit , le jeune duc de Candale fut revêtu des couleurs les plus séduisantes : jamais auteur de roman n'employa plus d'art, plus de soins à fixer l'attention du lecteur sur son héros que Petit- Pierre à attirer l'intérêt de Stella sur son libérateur.
Il y réussit, on doit le dire : la naïve jeune fdle l'écoutait avec un plaisir qui fut bientôt mêlé
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d'une émotion toute nouvelle pour elle quand Petit-Pierre raconta ce qui suit :
— Quelques jours après ma première rencontre avec le beau jeune homme, maître Picard m'emmena avec lui, un matin, dans une rue derrière la Grève. Ce n'était pas auprès d'une pratique ; je vis cela tout de suite au mystère qui régnait dans cette maison, car je ne sache pas qu'on ait besoin de cachoteries pour faire prendre mesure d'une paire de bottes. Reste là, me dit le maître, et attends-moi. Je m'assis le lon'g d'un mur ; j 'étais à l'abri du vent, étendu au soleil ; c'était commode d'attendre ainsi. Voilà qu'une voix, au-dessus de moi, crie tout-à-coup : — Petit- Pierre ! — Tiens, dis-je, on m'a reconnu ! Ce n'est pas étonnant, pensai-je, on a vu mon dos. Je regarde, et à une fenêtre j'aperçois le jeune homme qui m'avait rendu service : il était tout pâle, et avait l'air bien malheureux. Il me jeta une lettre. Il y avait quelques mots pour moi ; je les ai retenus, les voici: «Lesennemisdumaréchal d'Ancre se préparent à attaquer sa maison du faubourg. Cette maison renferme un trésor d'iunocenceetde beauté quej'ai juré dedéfendre;maisje suis prisonnier, et je ne puis moi-même veiller à la sûreté de la personne que j'ai mission de sauver.
Je compte sur mon ami Pierre ; il s'acquittera au centuple envers moi^ du petit service que je lui ai rendu s'ilveut bien remettre la missive ci-incluse à son adresse, et suivre les instructions que le gentilhomme à qui j'écris, doit lui donner. »
— Un trésor d'innocence et de beauté! qui est-ce donc? dit-elle avec un embarras charmant.
— Ah! ce point, reprit le nouveau page en faisant des mines, n'eût pas été un instant douteux pour moi, après avoir vu votre gracieuse seigneurie, quand même le beau prisonnier n'eût pas écrit au bas du billet à moi adressé: ^Si, dans cette maison, dont mon ami Pierre défendra l'approche aux furieux qui ont juré d'y porter la mort et la destruction, il entend le doux nom de Stella, s'il voit celle qui le porte, s'il peut s'approcher d'elle, qu'il murmure à son oreille : «Vous avez un ami qui veille sur vous et « dont vous n'entendrez jamais parler qu'au mo- «ment du danger!...»
— Un ami, répéta-t-elle le sein ému et les joues rouges. Un ami! c'est singulier...
— Il avait juré de vous défendre, moi je jurai, continua Petit-Pierre, de me montrer digne de sa confiance.
il raconta ensuite que l'autre lettre était
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pour messire Olivier de Bois-Armé. Malgré toute sa répugnance à l'idée de se trouver encore, face à face, avec madamoiselle Sans-Peur, il n'avait pas hésité à s'acquitter de la commission. Cette lettre avait fait accourir les ordinaires de Concini à la défense de sa maison. S'ils tardèrent tant, s'ils donnèrent ainsi à Pierre le temps de déployer tous ses moyens oratoires, c'est qu'ils s'attendaient à être attaqués dans l'hôtel du quai du Louvre. iNe voyant venir personne, et s'en remettant aux gardes du château du soin de repousser les assaillants, s'il en venait, ils avaient couru au logis du Luxembourg, où, comme on l'a vu, ils arrivèrent bien à temps.
Stella n'écoutait plus ce que disait son page ; elle était tout entière à de nouvelles et vagues pensées ; elle repassait dans son esprit les paroles du billet rappelées par Petit-Pierre, Et.uja« à une ces paroles allaient se graver dans §on cœur.
— Un ami... Et il veille sur moi 1 répéta-tt-elle encore. Dites-moi, monsieur Pierre, depuis le jour où vous a^ez rempli les intentions de ceigénéreux inconnu , l'avez-vous revu ?...
— Je me suis glissé hier dans la maison où cette lettre me fut jetée par lui ; il était encore
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à la même fenêtre, aussi pâle, aussi triste qu'un pauvre prisonnier; il regardait les hautes maisons voisines et la cour assombrie par elles. Il m'aperçut, et eut quelque peine à me reconnaître sous ce nouveau costume; mais je fixai ses regards et son attention par mes signes. Un rayon de joie brilla dans ses yeux et sur son visage, quand j'eus réussi à lui faire comprendre par ma pantomime, le succès de l'affaire dont il m'avait chargé. Je lui montrai la couleur de mes aiguillettes, il sut par là que j'étais entré dans la maison du maréchal. J'indiquai les longs voiles dont vous vous couvrez, pour qu'il sût que j'étais au service d'une femme ; je fis un mouvement d'admiration pour lui faire comprendre, sa^beauté; je plaçai ma main sur mon cœur comme pour lui dire : Celle que vous aimez! je me mis humblement à genoux, en signe de dévouement ; et , je le crois, votre jeune ami comprit bien, à ces gestes, que j'étais entré à votre service, car il me regarda avec envie , et bientôt après, étendant une main vers moi , levant l'outre au ciel , il sembla le prendre à témoin qu'il me confiait le soin de veiller à votre sûreté.
Stella resta muette et pensive.
Guzia avait observé avec soin les progrès de
l'émotion produite sur cette âme uaïve par le récit de Petit-Pierre.
— C'est bien, mon enfant, dit-elle au page, c'est bien. Le jeune inconnu, en vous envoyant à notre secours, a obéi à ce sentiment généreux qu'éveille dans le cœur des hommes de ce pays l'idée d'un péril menaçant une faible femme. 11 serait peu raisonnable de voir dans cette démarche autre chose qu'un mouvement tout chevaleresque, ajouta-t-elle, en regardant sa nièce, qui rougit; quoi qu'il en soit, Stella bénit son intervention. Elle lui doit un serviteur dont elle apprécie le zèle et la fidélité; attendez qu'elle vous en demande de nouvelles preuves!... Allez!
Il fit quelques pas en arrière pour sortir, regardant la jeune fille et comme espérant un mot d'elle.
— Allez ! dit-elle aussi ; mais ces mots furent prononcés avec tant de douceur qu'il en tressaillit ; puis elle lui tendit sa jolie main blanche.
Il revint , mit un genou en terre , prit cette main, qu'il baisa respectueusement.
Et maintenant il y a deux âmes enchaînées à celle de Stella : l'une par l'amour, l'autre par la reconnaissance.