‹ Les Concini, 1616-1617Chapitre 26 sur 42 · I-ES CONCINI · texte numérisé non relu

I-ES CONCINI

chale, ojouta-t-il d'un air indifférent et en baissant les" yeux, ce serait un mystère bien vite pénétré, si l'on découvrait la retraite de notre cher blessé.

— Oui , reprit lourdement Brantes, si les gens à sa recherche arrivaient ici,. . . ils sauraient bientôt que cette chambre a été louée par notre frère

Albert J'ignore dans quel motif, ajouta-t-il

avec un rire de goguette et en clignant de l'œil, mais probablement pas pour héberger des blessés.... Et une fois mis sur la piste par cette découverte, qui doute que nos ennemis n'allassent jusqu'aux mystères de la nuit du bal?

— Il a raison, reprit Cadenet en pinçant ses lèvres,... et ce serait là un malheur irréparable.

— Oui, oui, en effet.... je n'y avais pas pensé.*. Comment donc... Mais c'est tout simple,... dit Vitry. Avec un gaillard comme moi, qui sait ce que parler veut dire, il n'y avait pas besoin de tant de paroles... Je vous réponds, Albert, que quand on m'apporta ici, après m'être battu pour vous, j'ignorais tout-à-fait chez qui j'étais... Vos frères me l'apprennent ; ils craignent que ma présence dans ce logis ne vous compromette.. . C'est bien; je me ferai porter ailleurs!

Et déjà, attirant sur ses épaules son manteau

dont il s'entoure, il mettait ses jambes hors du lit.

— Ami, c'est là une sotte plaisanterie , si ce n'est pas la plus grave des insultes, s'écria le jeune favori en retenant le convalescent et en le forçant de rentrer dans son lit. Vous êtes ici chez moi; ces messieurs vous l'ont appris, ditesvous; ce n'est pas un mystère ! Oui... ce lit, ces meubles , sont à moi. Mais faisons la part à tous. A d'autres qu'à moi , ajouta-t-il en jetant un regard courroucé sur ses frères, à d'autres qu'à moi l'ingratitude, l'égoïsme, l'ambition qui calcule ce que lui vaudra une lâcheté, la cupidité qui spécule sur un déni d'amitié et de reconnaissance! Moi, vous laisser quitter cet asile! moi, souffrir qu'on mette en jeu, pour vous pousser sous les verroux de Goncini , cette générosité qui déjà vous poussa sur son épée !. . . Et pour qui me prend -on donc ici? Est-ce bien pour moi qu'on tremble ? ou plutôt n'est-ce pas la ruine de certains projets, de certaines espérances que l'on pleure d'avance dans ma disgrâce ? Oui, messieurs, je dis bien ; et il faut que l'on y tienne furieusement à ces plans de grandeur future, pour qu'on ose me proposer de leur sacrifier mon honneur. Messieurs ,

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VOUS ne serez ni ducs, ni pairs, si vous ne le devenez que lorsque j'aurai oublié les services qu'on ni 'a rendus, et abandonné aussi lâchement celui à qui je les dois!

— Là, notre ami, lui dit Vitry, calmez-vous ! Messieurs vos frères, j'en suis sur, n'ont pas eu les pensées que vous leur supposez. C'est moi qui, traduisant leurs paroles avec ma susceptibilité ordinaire, leur ai donné un sens bien éloigné de leur esprit.

— Vous nous rendez justice, vous, monsieur, reprit Cadenet. On voit bien que vous n'êtes pas un frère, ajouta-il avec un sourire amer.

— C'est très-mal, Albert, dit Brantes avec son grognement habituel, de nous prêter des idées semblables. Conseiller d'abandonner ce brave gentilhomme!... Moi qui mettrais tout-à-l'heure flamberge au vent, s'il le fallait, pour le défendre!... Oui, quoique je ne sois pas content, je le répète, de sa parade au coup de quarte coupée, car s'il voulait me permettre de lui démontrer la parade du cercle en tierce

Vitry l'interrompit.

— Bien reconnaissant, monsieur, lui dit-il, des bonnes dispositions où vous êtes à notre

égard ; et bien fâché vraiment d'avoir amené ce petit nuage entre des frères bien unis.

— Oui, reprit Brantes , ne vaudrait-il pas mieux, au lieu de se quereller, chercher les moyens de nous mettre à couvert les uns et les autres, contre la vengeance des Italiens.

— Je suis le seul qu'elle poursuive, continua Vitry, et tant que l'on ignorera que vous étiez avec moi au bal, je ne vois pas ce que l'on peut craindre pour nos projets.

— Assurément , s'écria de Luynes , avec de la prudence, desprécautiousetdu mystère, nous parviendrons à cacher le secret de cette nuit fatale. Monsieur de Vitry se rétablira dans ce logis, où, j'en réponds^ on ne le viendra point chercher. Quand il sera bien guéri, comme si de rien n'était , il reprendra son service auprès du roi. Concini, croyez-moi, y regardera à deux fois avant que de réveiller les souvenirs d'un événement entouré jusqu'à présent d'un vague qui le rend intéressant. Il aime bien mieux laisser croire à la cour qu'il a été blessé par des assassins, quand le peuple attaqua ses maisons, ou même en défendant la reine, que de divulguer qu'il s'est battu pour défendre l'honneur de sa sœur, honorable courtisanne de Floreuce.

igfe LBS CONCIM.

— Très-.bkn, reprit Cadenet, enchanté deprouver qu'il était sans rancune contre son frère aîné. Je me plais aile reconnaître; il n'y aurait véritablement péril en la demeure, que si l'on venait à savoir votre escapade du bal. Votre inimitié contre les Italiens se suppose, mais où sont les preuves? Ils ne peuvent arguer contre vous du moindre commencement d'hostilité. En ayant bien soin de ménager cette apparente neutralité, il faut baisser la tête prudemment et laisser passer ce reflux d'insolence et de triomphe. A votre place , moi , obligé de ployer , j'essaierais de ployer du côté des Concini — Eh, mon Dieu ! pourquoi pas? Tout le monde en est là ciujourd'hui. Il y a des femmes dans la maison... Une sœur qui ne vous déplaît pas trop ; c'est déjà une bonne avance. Elle a fait à Florence un vilain métier, dit-on. Quel est le mal appris qui dit cela ? c'est un menteur ; il vient

de trop loin pour ne l'être pas Et la fille ! —

Une étoile, une fleur du matin pour la pureté et la fraîcheur. Un beau garçon comme vous, mon frère, devrait voir une mine à exploiter dans

cette maison-là Et ne nous dites pas que

vous y seriez mal reçu! Ce serait un coup de maître pour la Galigaï, d'enchaîner à son char

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de favorite, le favori du roi... Qu'aurait-elle à craindre après cela? On n'épouse pas — Wonl Dieu me garde de vous le conseiller; mais on donne ainsi le change aux gens qui cherchent à pénétrer vos desseins , en voyant de près l'ennemi on apprend plus vite et mieux quel est son endroit faible ; on louvoie en attendant le moment de continuer son plan d'attaque , et l'on se met tout d'abord à même de sauver un ami, si, parla suite, la vengeance desitaliens s'acharne après lui !

— Yous êtes comme un avocat, mon frère Cadenet, dit Luynes, et vous gardez la meilleure raison pour la tin... Oui, il n'y a que l'idée d'être utile à notre brave ami, si sa retraite était découverte, qui pourrait légitimer à mes yeux une pareille comédie! Mais nous n'aurons pas besoin d'un pareil moyen, espérons-le.

La conversation n';illa pas plus loin. 11 était tard. Après lui avoir recommandé la patience et la prudence, après lui avoir fait offre de service et promesse d'une amitié que rien ne pourrait altérer, laissant le blessé à son ennuyeuse solitude, les trois frères s'en allèrent, chacun de son côté: Brantes et Cadenet je ne sais où, et de Luynes au Louvre.

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On devait jouer ce soir-là chez, le roi. Déjà le grand salon, celui que précédait la salle des gardes, et la galerie qui suivait, étaient remplis de galants seigneurs tt de brillantes dames causant par groupes, se promenant par deux, et attendant la présence de leurs majestés.

Outre son billard aux pieds d'ébène incrustés d'ivoire, au tapis fin garni de clous dorés, à la passe du milieu en acier poli et brillant, le salon royal contenait un grand nombre de tables toutes dressées pour la sixte-partie et la prime, le jeu^ favori de la reine. Dans une partie de la salle à présent silencieuse, et loin des autres jeux, des dames blanches et noires attendaient, comme des troupes au repos, qu'un san roulant de dés dans le cornet, les ranimât pour le combat... C'est-à-dire que le trictrac avait établi ses lices à l'écart, pour épargner aux autres joueurs son bruit toujours renouvelé.

Les pièces d'or sonnaient aux poches des arrivants : Bassompierre et son ami Pinetti, ce gros pièti-e d'Italien, comme disait M. de Sully, qui gagnait tous les jours l'argent du roi, venaient d'entrer, se promettant de faire bonne rafle des portugalaises entrevues dans la bourse de Concini, la dernière fois qu'ils le visitèrent,

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alors qu'il était encore retenu au lit par sa blessure. La soirée promettait d'être bonne, et tout s'allait passer comme du temps d'Henri III, qui le premier, à en croire un vieil annaliste , avait dressé en son Louvre un déduit de cartes et de dés.

On politiquait dans quelques groupes, en attendant l'heure de la partie; c'était à qui décriait les princes et leur dernière levée de bouclierSc M. Déageant disait : '

— Ils veulent faire les petits rois dans leurs gouvernements.

— Mais on saura toujours les réduire, ajoutait M. Barbin.

Mangot, celui qui avait remplacé Duvair, reprenait :

— Les choses en sont venues à l'extrémité, et veulent un dénouement.

M. de Thémines, se campant en matamore, s'écriait:

— Il faut punir une bonne fois ces esprits brouillons et entreprenants, ou souffrir que le roi perde son autorité !

Et, là-dessus, une figure pâle et effilée, à la barbe pointue, à l'œil pénétrant, droit sur un corps élancé, vêtu tout de noir, à l'exception des

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jambes, dont un bas violel trahissait la maigreur, se prenait à sourire. 11 passait sa langue, je ne dirai pas sur ses lèvres, car elles étaient si minces, qu'on ne lui en voyait pas, mais sur les poils des petites moustaches dont sa bouche était encadrée : c'était le sucement prophétique du furet que Ton descend dans un terrier et qui va se gorger de sang.

— Allons, allons, disait-il avec une voix déjà cassée par le travail, je crois, comme M. le contrôleur-général, que nous touchons au dénouement. Dans la terminaison de l'affaire de ces messieurs, à la place du trésorier, voilà qu'on introduit depuis peu un personnage important, le geôlier... Bon commencement, qui peut avoir une suite, ajoutait-il dans sa pensée ; après le geôlier, le bourreau..! L'homme royge tranche bien des difficultés... Hé! hé ! il y a une bonne et sohde pourpre à se faire avec le sang des grands de ce pays !

Qui parlait ainsi? M. de Luçon, Richelieu en personne.

A tous ces propos se joignaient éloges et flatteries sur le compte du maréchal d'Ancre et de son honorable épouse; leurs créatures étaient là en majorité. Goncini était le mot de passe

du lieu : ce soir-là il devait s'y montrer pour la première fois depuis sa blessure ; on lui préparait une sorte d'entrée triomphale; et le palais était comme une église de paroisse,lejour de la fête de son saint, on s'y occupait plus du patron que de son véritable maître.

Je laisse à penser si de Luynes y fut accueilli froidement : plus d'un visage se détournait à son approche, plus d'un courtisan qu'il salua semblait lui dire par sa froideur ou son air embarrassé : — Vous me compromettez, mon cher, prenez garde! — Ou bien: — Je vous connaissais hier, je vous connaîtrai peut-être demain , mais ce soir, passez, passez!

Confus, dépité et se mordant les lèvres, il interrogea Turgis, un huissier de la chambre, qui lui apprit que le roi, rentré très-tard d'une promenade à Yincennes, avait appris l'indisposition subite de la jeune reine et était allé se renfermer avec elle. La reine-mère ne devait pas tarder. Quant au roi, il paraîtrait assurément ce soir dans le salon; et comme preuve de la présence prochaine de sa majesté, l'huissier montra au jeune favori un secrétaire qui, debout auprès du fauteuil royal, avait placé sur une table des dépêches récemment arrivées.

— Elles .sont là, ajouta-t-il, pour q[ue le roi les ouvre quand il viendra.

Les salons se remplissaient , et chaque fois que les portes s'ouvraient , tous les regards s'y portaient , cherchant le héros de la fête.

Enfin , on entendit un grand bruit d'éperons et de traînement d'épées , dominé par un rire insolent; la porte s'ouvrit avec fracas.... C'était M. le maréchal d'Ancre qui arrivait avec plus de cent gentilshommes à sa suite.

Il était plus pâle, plus maigre, qu'avant sa blessure, mais son front n'avait jamais eu plus de hauteur , sa bouche plus de dédain , sa voix plus d'éclat, sa démarche plus de hardiesse. Il y avait dans ses grands yeux l'égarement qui suit l'ivresse de la volupté, du rin et de l'or; et, avec cela, je ne sais quoi de fatal et de tragique imprimait à cette belle physionomie le sceau de réprobation que portaient au front les convives du festin interrompu par la vue des mots mystérieux flamboyant sur les murs.

Quand il entra, ce fut à qui se courba le plus bas, à qui pleura le plus naturellement les plus

grosses larmes de plaisir et d'enthousiasme

Avec les mieux en cour, il n'échappait pas l'embrassade , c'était la poignée de main avec les

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autres, un coup de tête avec ceux-ci, un simple regard à ceux-là, c'était avec les dames le baiser galant , baiser de franc vaurien , effleurant la peau ridée des douairières , et bien appliqué sur les joues qui le méritaient.

— Hé bien, dit-il, que fait-on donc ici! je croyais qu'on jouait, moi,... je croyais arriver au son des pistoles et des dés , et je trouve les

mains inoccupées et les tables vides Que

diable font donc leurs majestés? où est le roi, le savez-vous? Il est trop tard cependant pour sonner du cor aux Tuileries, et y jouer aux soldats!

Ces mots furent dits d'un air moqueur, et en regardant de Luynes par-dessus l'épaule....

— Ouf! je n'en puis plus, s*écria-t-il; on m'a excédé d'embrassades et de caresses. C'est ce qu'on appelle étouffer sous des fleurs. . . De l'air , huissier! ouvrez une de ces fenêtres !

Et en disant ces mots , l'impudent Italien se laissa tomber dans le fauteuil du roi, s'éventant avec les panaches de son chapeau.

— Qu'est-ce que cela, monsieur? dit-il au se- €rétaire-d'élat qui restait debout près de la table où l'on avait placé les dépêches Qu'est-ce

que ces papiers?... Des dépêches de l'armée, peut-être? ajouta-t-il vivement, en attirant à lui les paquets, dont il lut la suscription.... Eh oui, j'avais bien deviné!... Voyons donc ce qui se passe là-bas !

Le cachet est brisé, l'enveloppe est déchirée... Il lit....

— Bonne nouvelle! dit-il, quand il fut arrivé à la fm de la missive.

11 lève la tête.: de l'autre côté de la table, le regardant, les bras croisés, se tenait, entourée de ses dames, la reine Marie de jMédecis.

L'audace de Concini avait tellement surpris toute la cour, et dans ce moment d'incroyable impertinence, il clouait si bien tous les regards sur lai, que personne ne s'était aperçu de l'arrivée du roi et de sa mère.

— Courage! dit celle-ci d'un ton moitié riant moitié colère.

— Courage, madame? reprit le favori en se levant lentement, c'est ce qu'il faut dire à vos ennemis terrassés et vaincus. Quant aux soldats de votre majesté , c'est honneur et gloire! qu'il faut leur crier: Rhetel est pris, madame!..

— Rhetel est pris?... Vous l'entendez, messieurs, dit Marie, l'œil brillant d'espérance et de

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joie,en élevant la voix, et en se tournant vers les antres courtisans. ■

— Et si glorieuse nouvelle, ajouta le maréchal en mettant un genou en terre et en lui présentant la dépêche, si glorieuse nouvelle ne pouvait être donnée à sa majesté par un homme plus heureux d'être le premier à la publier !... Dérnièretnerit, continua-t-il plus bas, on disait, pour m'effrayer, que vous n'entendriez plus ma voix sans colère;... j'ai bien pris mon temps pour prouver le contraire: fâchez-vous donc, je parle de l'une de vos victoires!

— Quand je te disais, s'écria Marie en riant et en se tournant vers la Galigaï, que, malgré ma colère, je lui pardonnerais tout de suite, avais-je tort?... Allons, fol, lève-toi, ajoutât-elle en tendant avec bonté à Concini une main qu'il baisa respectueusement, c'est une posture contraire à une blessure encore mal fermée.

— Ah ! s'écria-t-il avec expression et en s£ relevant avec grâce, que ne i'ai-je reçue avanthier, en plantant sur les murs de Rhetel les couleurs de ma dame et souveraine. !

— Ah! il a du bon, reprit Marie en s'adressant aux courtisans, qui accueillaient ces paroles chevaleresques par un murmure flatteur.

La bonne reine semblait leur dire — N'est-ce pas que j'ai bien raison de l'aimer? AussL/igurezvous le sourire approbateur de toutes les bouches, le signe en avant de toutes les têtes.

Les billes, pendant ce temps, couraient sur le billard, se choquaient en roulant, ou rendaient un bruit sec en se logeant dans les blouses. Un seul joueur circulait autour du billard, en sifflant et sans gêne, car pas un spectateur n'était là pour crier bravo ! à ses caramboles ou à ses doublets : c'était le jeune roi pourtant! Méprisé de sa mère, négligé de sa cour, insouciant malgré tout, ou plutôt s'étourdissant pour ne pas entendre, il suivait de l'œil les billes afin de ne pas voir ce qu'il ne se sentait pas la force de punir.

Un seul homme de tous ceux qui se trouvaient là, avaithoché de la tête à l'aspectdes incartades de l'Italien. xMalgré l'indulgence, malgré l'aveuglement de la reine, il sentait que le favori était pris de vertige; selon lui, pour se tenir long-temps aussi haut, il fallait encore plus de tête qu'il n'avait fallu de jambes.pour y monter; et c'est ce qui manquait à Concini : sa folie en était une preuve évidente. Aussi, quand tous les autres pensaient : Cet homme est bien

heureux ! il disait , lui , tout bas : C'est uu homme perdu 1

Il se rapprocha insensiblement du billard, attendant un ensemble générai de voix, un tutti bien complet, où pût se perdre le ton complimenteur que sa diplomatie préparait à part. Ce moment arriva, et alors :

— Sire, dit-il à la jeune et isolée majesté, qui joue seul ne gagne pas...

— Qui joue seul ne perd pas, monsieur l'évêque, répondit sèchement Louis à Richelieu; qui joue seul n'est pas attrapé.

— Votre majesté conviendra du moins que c'est plus de fatigue, reprit Richelieu ; toujours en action, toujours la tête, le bras et l'œil occupés... C'est fatigant, sire.

— C'est vrai, dit le roi; et, cédant 11 son apathie naturelle, il cessa de jouer et s'appuya sur la queue de billard qu'il tenait à la main.

— Tandis qu'avec un second , sire , reprit M. deLuçon...

— Oui, je comprends, dit le roi ; on regarde jouer, n'est-ce pas?

— On partage les fatigues de la partie;... et puis il y a l'émulation, qui pousse. Ensuite, on

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peut profiter des avis et de l'expérience de celui...

— Vous parlez là, monsieur, dit Louis brusquement et en reprenant son jeu, vous parlez là d'un conseiller ; mais avec vous il est question, pour moi, d'un adversaire.

— D'un adversaire! s'écria le benoît évêque, ah ! sire, qui peut l'être de votre majesté?

Concini l'interrompit. Il s'était aperçu de loin de la conversation engagée. Déjà jaloux du crédit de Richelieu auprès de la reine-mère, il voulait l'empêcher de l'établir auprès du jeune roi, et il arriva avec son insolence du jour, pour terminer ces pourparlers qui l'offusquaient.

— Est-ce avec moi, dit-il en s'adressant au roi, que sa majesté veut faire sa partie de billard?

— Avec vous, monsieur? répondit Louis en fixant sur lui son regard immobile et glacial, avec vous?... Soit!

— Yous gagnerez, sire, reprit le maréchal ; qui vous résiste? Rhétel est une leçon pour tout homme qui concevrait l'espérance de vous vaincre... Votre majesté, ajouta-t-il, voyant que le roi ne répondait rien , a sans doute entendu la nouvelle ?

— Oui, reprit négligemment Louis,. j'étais là

quand ma mère vous a ordonné d'ouvrir sa dépêche.

Concini se mordit les lèvres de dépit.

— Allons, monsieur, commençons!.... Que jouons-nous? Ah, corps-dieu! la question n'est pas mauvaise , ajouta le roi en posant la main sur ses poches : je n'ai pas sur moi un écu vaillant...

— Oh! qu'à cela ne tienne, sire, dit l'Italien en tirant de son pourpoint une poignée d'or qu'il jeta sur le tapis — Voilà de quoi vous en prêter» s'il plaît à votre majesté de me prendre ce soir pour banquier.

Le roi, au moment de cette proposition, ajustait une bille. Il leva la tête et regarda fixement Concini. Puis , sans rien dire, reprenant froidement sa posture de joueur de billard, il lança la boule d'ivoire, qui heurta le tas d'or et le dispersa au loin;... puis il appela l'huissier.

— Turgis, lui dit-il, quels sont les règlements du noble jeu de billard? et quelle peine portet-on contre ceux qui entravent le tapis devant une bille royale?

— La confiscation de l'objet qui s'oppose à sa route, sire, répondit Turgis.

— A ton profit, mon brave huissier! s'écria

le roi, à ton profit ! Ramasse ces pièces d'or, elles sont à toi. Et maintenant, monsieur, reprit-il en faisant signe à l'Italien, à nous deux! Nous sommes trop riches tous deux pour jouer de l'or. D'ailleurs, si je gagnais, ne serait-ce pas m'enrichir à mes dépens ? Je vous joue , monsieur, ce dont on n'a jamais assez, quand même on est maréchal de France; vous m'entendez, monsieur ?... Je joue l'honneur!

— Les rois en ont besoin autant que d'autres , reprit fièrement l'Italien.

— Aussi croyez bien, dit le roi, que je ne vous lâcherai pas pied ! et là-dessus , comme dans nos vieux tournois, on peut dire : Laissez aller ! Tenez, monsieur, ajouta-t-il en jouant, voilà le premier coup du combat.

La partie s'engagea chaudement; déjà les autres tables étaient occupées ; déjà le plus grand nombre des invités exposait au hasard des cartes, ou aux chances du dé, un enjeu autre que celui de la partie royale : de belles et bonnes pistoles, conservant la même valeur pour un chacun, et ayant cours auprès de tous, comme aurait dit M. de Bassompierre.

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