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CHAPITRE XXXI

Crains-tu de montrer tes actions et ta puissance égales à ton désir? ^'aspireras■tu à ce que tu regardes comme lornement de laxie, pour vivre eu lâche à tes propres yeux, semblable au chat du proverbe qui place toujours y'e n'ose pas à côté de

je voudrais bien?

Macbeth.

Irrésolution.

La reine-mère était à la prime. La Galigaï alla se placer toute seule à une table non loin du coin où s'était tenu, depuis le commencement de la soirée, Albert deLuynes observant tout, et de tout ce qu'il observaittirant cette conséquence : Concini estpluspiiissantque jamais, et je suis unhomme perdu si l'on vient à connaître le second de Vitry-

Tout-à-coup, il regarda autour de lui pour savoir à qui s'adressaient les signes que la ma-

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réchale d'Ancre faisait, en se tournant de son côté. 11 était seul de sa bande, tout seul, sans voisins; avant que de faire uîî pas vers la table près de laquelle elle semblait l'appeler, il mit la main, un doigt étendu , sur sa poitrine, en la regardant, comme quand on demande de loin : — Est-ce à moi que vous avez affaire ? Un signe de tête lui répondit : Oui. Il n'y avait plus à balancer, il se rapprocha d'elle.

— Eh bien, monsieur de Luynes, lui dit-elle avec un air gracieux, où perçait quelque peu d'ironie, et en le faisant asseoir à la table en face d'elle, êtes-vous las déjà de tenter la fortune?... Vous ne jouez pas ce soir?

— Madame, répHqua-t-il, ce n'est pas auprès de vous qu'il faut accuser la fortune,... et pourtant vous avez si bien chevillé sa roue, qu'elle ne tourne plus pour les autres, ajouta-t-il en la regardant avec finesse, et qu'à la place de tous ses favoris d'autrefois, il n'y a plus qu'une favorite.

— Suis-je si redoutable, dit la favorite en remuant un jeu de cartes dans ses doigts, que vous renonciez, monsieur de Luynes, à tenir partie contre nous? Quoi, pas même à Isi bataille! ajouta-t-elle en partageant les cartes comme un enfant qui se prépare à cette innocent jeu.

— A la bataille, madame ! A ce jeu-là moins qu'à tout autre, je vous assure , répondit Albert en souriant, et en ramassant machinalement les cartes jetées devant lui.

— Ce soir, oui... Mais vous n'avez pas toujours dit ainsi, monsieur de Luynes. — As de pique ; roi de cœur, à moi ! — Vous avez souvent escarmouche contre nous , — dix de carreau; valet de cœur, à vous! — et avec nous, monsieur, ajouta-t-elle en baissant la voix, vous n'avez pas toujours évité la bataille, où se coupe autre chose que des cartes. Oh ! ce n'est pas votre faute, en vérité, monsieur, si ces vêtements noirs que je porte par goût ne sont pas aujourd'hui une toilette de nécessité!

De Luynes devint extrêmement pâle.

— Je ne vous comprends pas , dit-il en balbutiant.

— Prenez-donc garde, s'écria-t-elle; bataille de roisl — Valet de trèfle : bon! Dame de pique, à vous! — Mais enfin, reprit-elle sans relever la dénégation du jeune homme, et comme intimidée par son bonheur, l'humeur guerroyante se passe comme autre chose. 11 vient un temps où l'on se lasse, où l'on s'aperçoit , ajouta-t-elle avec

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un regard malicieux, de l'inutilité de ses efforts,... et alors....

— Alors? reprit le jeune homme.

— Faites attention, s écria la maréchale, c'est un coup décisif.... Deux as et deux rois d'engagés!... A vous! Pas malheureux... avec un dix de trèfle ! — Alors Que disais-je?

— Vous disiez que lorsque l'on s'apercevait de l'inutilité de ses efforts —

— En sommes-nous là? dit-elle en jetant un regard perçant sur Albert.

— Oui , dans notre conversation , répondit-il.

— Alors, continua-t-elle , on dépose les armes ; l'ennemi y met de la générosité, et n'étant plus en guerre, on est en paix 1 — Allons, j'ai encore perdu 1

— En paix! dit-il en faisant le renchéri. C'est qu'il gagnait en ce moment, et qu'il

s'était aperçu que chaque carte enlevée à la Galigaï lui ôtait sa fierté, et le mettait à même d'obtenir des conditions plus avantageuses dans le traité , dont cette conversation semblait devoir poser les premières bases. Les paroles de son frère Cadenet lui revenaient à l'esprit.

— Très-heureilxl... Oui, vousê'es très-heu-

reux en vérité, s ecria-t-elle, en lui jetant un regard d'envie, quand il eut attiré dans son camp toutes les figures du jeu.

— Ma fortune ne peut lutter contre la sienne, ajouta-t-elle tout bas, et en laissant tomber avec dépit les basses cartes qui lui restaient dans la main.

Puis, elle garda le silence; puis, accoudée sur la table de jeu, appuyant sa tête sur sa main et arrêtant ses grands yeux passionnés et brûlants sur le jeune homme,

— Pourquoi serions-nous ennemis? dit-elle eniin.

— Pourquoi serions-nous% amis? répondit-il froidement.

— Pourquoi! s'écria l'Italienne Ah! quelle

question, monsieur! celui qui seul pourrait gagner à la paix , demande ici : Pourquoi? Pourquoi...! Mais pour qu'il ne soit pas brisé par ce char de fortune qu'il voudrait vainement arrêter, et sur lequel il pourrait parcourir avec nous la carrière. . . . Pourquoi ! Mais vous n'y pensez, pas, Albert de Luynes! Quand je vous dis, moi, que je sais quel visage se trouvait, à ma fête, sous le masque du prince Almanzor, et quelle main, près du Pont-Neuf, étancha le sang de Vitry!

Après cela, est-ce à vous qu'il appartient de dire : Pourquoi?

Voilà qui était clair. Il n'y avait plus à mettre en doute si elle était bien au fait de l'événement de la nuit du bal. La première phrase qui y avait trait n'était pas une conséquence directe de cette connaissance ; aussi, tout en l'effrayant, cette phrase avait laissé quelque espérance dans le cœur du jeune courtisan ; mais elle s'évanouit à ces mots.

— Et croyez-le, monsieur, ajouta-t-elle, ce serait mieux employer votre temps de songer aux moyens de désarmer un ennemi vainqueur, et terrible dans ses vengeances , que d'aller se renfermer, tous les soirs, dans une obscure maison de la rue des Bourdonnais, auprès de l'imprudent baron , dont on ne laisse fermer les blessures, sachez-le bien, que pour donner plus de place au stylet qui doit nous venger. . . Suis-je bien instruite, Albert?

— Oui, répondit-il attéré, oui sans doute, et je n'ai plus d'armes contre vous... Aussi, ajoutat-il....

Il s'arrêta ; ses yeux avaient rencontré le regard de Louis qui, de loin, fronçait le sourcil, en remarquant cette longue conversation.

La maréchale devina la cause de riiésitation de Luynes; et, regardant d'un autre côté, remuant à peine les lèvres, de façon que, de loin, on eût été embarrassé de savoir si elle parlait , elle lui dit :

— Ne craignez rien ! il est de notre intérêt de ménager ce que vous apportez de faveur dans l'association projetée. On peut être amis , sans qu'il en paraisse rien... Vous m'entendez?

— Oui, dit-il, en détournant la tête, mais Vitry....

— C'est une des conditions du traité , repritelle de la même manière. Demain soir, à huit

heures, on pourrait en causer chez moi Si

ce n'est pas suffisant pour vous attirer, il y aura ce qu'on y est venu déjà chercher «ous le masque, et avec plus de danger —

— Les beaux yeux de votre sœur, madame, ajouta-t-il avec un sourire amer; oui, mais alors, on ne savait pas qu'à Florence —

Elle devint très-rouge; puis, elle reprit vivement :

— Ma sœurl qui vous parle de ma sœur?...

C'est pour ma fille que vous êtes venu Ne

dites rien,... je le sais !

— Votre fille 1 quoi, madame....

— Viendrez-vous demain ? ajouta-t-elle , en l'interrompant.

Il allait répondre. Le roi l'appela.

— Luynes, Luynes, où êtes-vous donc ? criat-il , à la porte du salon , ouverte à deux battants pour le laisser passer.

Il se leva vivement , et sortit en courant. Il n'avait rien répondu à la Galigaï.

L'ambitieuse resta seule , en présence de ses craintes et de ses espérances. — Viendra-t-il? se

demandait-elle. S'il refusait! Tout serait fini,

et nous n'aurions de sûreté que dans sa ruine complète — Oh! tu paierais cher, Albert, le plaisir de m'avoir humiliée par un refus! Mais il viendrai... Ce que je lui offre n'est-il pas assez tentant?... Il aime les honneurs et l'or.... Avec nous la toute-puissance , la fortune avec

ma fille Ma fille,... pourquoi pas?... Sans

son nom que je lui ai jeté, je l'aurais entendu me raconter la vie de ma sœur.... Il m'aurait forcée, ce petit de Luynes, à baisser les yeux devarît lui! Mais comment a-t-il pénétré ce mystère d'infamie?... Quelque amant delà sainte fille le lui a-t-il dévoilé?.-. Ah! il n'y a plus à reculer — Il faut que ce secret soit enseveli dans son sein par un bon poignard, s'il refuse la paix,

OU, s'il y consent , par une plume qui signe une alliance entre nous, une alliance telle, qu'il n'ait plus d'intérêts que lesjiôtres, et qu'on ne puisse plus nous faire honte, sans qu'il en rougisse luimême!... Il signera,... il le faut!... Je ne puis lutter contre cet homme. — Pas un seul as dans mou jeul continua-t-elle, en éparpillant les cartes qu'elle avait jetées avec dépit, après avoir perdu.

Luynes, pendant ce temps, avait accompagné le roi dans sa chambre à coucher, dans la chambre qu'il occupait encore seul, pendant la nuit, car il était trop jeune pour être époux autrement que dans la journée et devant sa cour.

Louis, en arrivant, s'informa de l'état de la jeune reine. On lui répondit qu'elle s'était couchée avec un violent mal de tête; mais qu'elle dormait tranquillement depuis une heure et que tout annonçait que la nuit serait bonne. Il ouvrit lui-même la porte fermant le corridor qui conduisait de son appartement à celui d'Anne d'Autriche, s'avança quelques pas dans l'obscurité, et resta écoutant , comme pour savoir si quelque bruit ne contrariait pas ce rapport.

Quand il rentra dans sa chambre il n'y trouva que M. de Luynes ; sa suite s'était retirée dans

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une pièce voisine, où elle attendait des ordres : c'était le favori qui avait écarté tout le monde, pour pouvoir parler librement au roi.

Il détacha son manteau, qu'il jeta sur son lit, puis, après avoir poussé un fauteuil vers la cheminée, où brillait un peu de feu, il s'assit, et appuya sa tête contre le marbre du chambranle.

De Luynes était debout devant lui ; le roi ne lui avait pas parlé , il n'avait même pas paru s'apercevoir de sa présence... Il lui en voulait de cette longue conversation avec la Galigaï.

— ..Après tout, c'est une vertu, quelapatience! dit-il tout-à-coup , achevant haut une phrase commencée dans son esprit.

— Oui, une vertu, sire, reprit le favori, quand elle est en compagnie de la force qui peut punir et du courage qu'il faut pour l'entreprendre; autrement, ce n'est que de la faiblesse. La patience n'appartient qu'aux forts.

— Je vous entends, monsieur, répondit Louis avec froideur et sans le regarder; vous me dites, si je ne me trompe : Cessez d'être patient pour prouver que vous l'êtes!

— Oui, sire, ou plutô^ soyez fort un seul jour

pour prouver que vous avez été long-temps patient.

— Fort! répéta-t-ii avec dépit ;... fort!., mais sais-tu, sais-tu, toi qui m'y encourages, ce que je ferais si je voulais l'être en cemomerit ?

Il s'était levé le feu aux joues, la sueur au front, la main sur la garde de son épée, et il regardait son favori avec des yeux enflammés.

— Vous seriez roi dès demain, sire!

— Je serais un fils rebelle, je serais...

— Vous seriez roi!

— Roi au prix des larmes d'une mère, de ses reproches, de ses malédictions peut-être!... Car, ne t'y trompe pas, ils m'ont trop outragé, voistu, pour que mon premier regard, si j'ouvre les yeux, ne soit pas un regard de vengeance, pour que mes premières paroles, si je parle en roi, ne soient pas un arrêt sévère!

— Eh bien , reprit froidement de Luynes , qu'ont ces paroles-là de si difficile à dire?

Louis devint très-pâle ; puis, d'une voix tremblante et comme un enfant qui remue une arme à feu et demande, quoiqu'il le sache très-bien, comment l'on détermine l'explosion qui l'épouvante mais qu'il désire, il balbutia.

— Mais... pourtant.i.\es paroles, Albert... II. i5

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