‹ Les Concini, 1616-1617Chapitre 30 sur 42 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

Vouez, ma fille, approclicz-vous, et venoi donner votre main à monsieur, qui vous fait 1 honneur de vous demander en mariage.

Bourgeois-gentilhomme,

La clef, madame, la clef!

Gageure imprévue.

La clef.

Le char sur lequel nous avons fait monter notre lecteur se précipite avec rapidité vers le but qui déjà s'entrevoit, sombre et terrible, à travers le nuage de poussière élevé sous ses roues. Celui qui tient le fouet et les rênes , en s'approchant du terme de sa course , songe à ce qui lui reste de terrain à dévorer, d'obstacles à vaincre , car c'est au bout de la carrière qu'ils sont semés ; il ranime ce qui lui reste de forces , il

s'assure que les guides sont également tendues dans sa main qui ne se lasse pas, et que tous ses coursiers, unis sous le même frein, l'emportent avec une égale ardeur vers la fm du voyage. Alors, avec un c/^V-c/ac d'espérance et de joie, hâtant le galop de ses vigoureux compagnons, il se prépare à tourner la dernière borne, à franchir le dernier obstacle, et à s'élancer vers la récompense promise.

Tout cela veut dire, en termes moins épiques, que l'auteur, au commencement de l'un de ses derniers chapitres , examine si tous ces divers personnages qui l'ont aidé à traîner sa machine, la poussent bien, chacun dans leur sens, vers le dénouement attendu. Satisfait de les voir tous agir d'un commun accord, et tout prêts, comme à la fm d'une pièce, à paraître dans la dernière scène, sans que leur rouge soit trop fondu et leur cothurne trop déformé, il reprend un instant haleine , et recommence pour en finir.

La nuit qui sépara cette soirée du Louvre du jour où de Luynes devait être présenté à Stella, fut longue et pénible pour la jeune fille. Depuis quelque temps , la fièvre froide qui dévore si lentement les vierges pâles , battait de neige

son sang allourdi, et lui apportait des songes pénibles. Ce n'était pas l'énergie dévorante du cauchemar des autres fièvres , mais le tourment d'un cœur qui se glace en présence d'un monde terne, silencieux, inanimé, et à l'aspect de scènes incohérentes dont les acteurs ressemblent à ces guerriers de marbre , à ces pleureuses de pierre, garde muette des tombeaux", ou encore àcette cire façonnée en rois, enreines, immobiles à leur banquet, comme si la baguette du montreur de curiosités était le rameau de cette fée qui endormait, pour cent ans, tous les commensaux d'un château.

Cette nuit-là , la jeune fille avait rêvé des no- Ces effrayantes, célébrées par ces étranges personnages, dans de grandes salles, dontlesvoùtes glaciales s'abaissaient, s'abaissaient lentement sur leurs têtes; de façon qu'à la fin , elle , qui portait les bouquets et les voiles de la mariée, était couchée sur le marbre froid, et sentait avec d'horribles angoisses, le fardeau immense, glacé, descendre, descendre encore, et déjà laisser si peu d'espace autour d'elle, que sa poitrine ne pouvait plus se soulever pour la respiration.

Un baiser froid comme celui des pierres, un baiser qui frappa son front, la réveilla en sursaut.

La Galigaï était penchée sur elle, et épiait son réveil. Stella eut peur en la reconnaissant. C'est qu'en vérité sa figure était mêlée d'une manière si tragique à tous ses songes de fièvre ; soit qu'elle s'y montrât comme un esprit de la nuit, avec un signe flamboyant sur le front, de l'orgueil dans les yeux, et du dédain sur les lèvres; soit qu'elle y passât lentement, les cheveux épars sur une robe grise, une torche à la main, et les yeux fermés; que l'on ne doit point s'étonner si son âme porta de la vie fantastique à la vie réelle, cet effroi involontaire. La transition avait été trop brusque pour donner à la raison le temps de le combattre et d'en triompher; d'ailleurs dans ce rêve subitement interrompu , sa mère elle même jouait un rôle si important, elle la retrouvait si bien avec le même air de visage, le même regard, la même pâleur, qu'elle ne put s'empêcher de s'écrier :

— Oh, ma mère, ma mère, faites finir ces noces; je ne veux pas me marier !

— Vous ne voulez pas vous marier! reprit la Galigaï avec un air sévère ; l'expressiofi est hasardée, Stella, car vous ne savez pas quelles sont mes intentions à ce sujet, et une fille, pour vou-

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loir, doit attendre qu'elle sache ce que veut sa mère.

Cette voix , ces paroles , firent évanouir le reste d'illusion qui tenait encore son esprit dans la dépendance des sensations de la nuit.

— Madame, que voulez-vous donc? dit-elle en tremblant et en se mettant sur son séant. Puis, les yeux couverts de ses longs cils de soie, ses blanches mains en croix sur sa poitrine, elle attendit, comme une pâle et douce victime , qu'on lui dît ce qu'elle devait vouloir.

— Enfant, ne tremblez pas ainsi, lui dit l'ambitieuse, émue , malgré elle, de cette beauté si pure, et touchée de cet effroi qui la rendait plus touchante encore. Pourquoi trembler? Votre mère désire votre bonheur et sait ce qu'il faut pour l'assurer.

— Oh,' oui! dit-elle, ma mère m'aime , n'estce pas , madame?

Et, se rapprochant timidement d'elle, elle appuya sa tête contre sa poitrine, et, élevant les yeux, elle sourit; car elle avait rencontré le regard de sa mère, qui la caressait avec une douceur inaccoutumée.

— Ma fille! dit celle-ci en la pressant avec amour contre son -sein.

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