II
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Puis, réprimant son émotion , s'indignant de ce reste de sensibilité qui n'était que faiblesse à ses yeux, elle la repoussa doucement.
— C'est un enfantillage , ajouta-t-elle , et ne voilà-t-il pas une belle occasion de s'attendrir ! L'annonce d'une fête!... Oui, ce soir même, ma lille^ il faut vous parer, il faut te rendre belle, Stella, je compte vous présenter... Eh bien l quoi?... un air mécontent et boudeur, dessou- ])irsl... Ce serait un refus, si vous l'osiezl... Olil écoutez - moi , Stella, je vous aime; mais j'aime aussi les plans , les projets que m'inspire mon génie; je les aime parce qu'à leur exécution sont attachés votre bonheur, la grandeur de notre maison,,., et je n'y renoncerai pas, voyez-vous, par une faible condescendance aux caprices d'une bizarre jeune fdle qui fuit ce qu'on recherche à son âge , et s'épouvante de ce qui ferait l'orgueil et la joie d'une autre. Allons, allons, mademoiselle d'Ancre, relevez la tête, retenez ces larmes qui gonflent vos paupières, ranimez ces sens engourdis par la paresse et la mélancolie! Soyez digne,,de nous, et à notre puissance, que rien ne peut ébranler^ à mes richesses, qui doivent s'accroître encore, joignez le crédit, la fortune d'une brillante al-
liance... Le seigneur dont je vous annonce la visite, un jour, peut-être, sera votre époux. Vous voilà prévenue, et j'espère que ce soir vous paraîtrez avec tous les moyens de plaire que donnent la beauté , la jeunesse, le luxe , la richesse, et
La porte de la chambre de Stella s'ouvrit, une femme parut; c'était Gnzla.
— Et le goût, reprit la maréchale en souriant à sa sœur; la beauté, la jeunesse, ma fille, vous les avez déjà; le luxe, la richesse, je m'en charge... Voici le goût, continua-t-elle en indiquant Guzla, qui présidera à cette réunion et fera de toutes ces armes un faisceau capable de dompter le cœur le plus rebelle;... dites, ce soir, ma sœur, ne voulez-vous pas présider à la toilette de Stella?
Guzla paraissait abattue; distraite et rêveuse, elle avait écouté sa sœur, sans répondre, et elle restait debout dans ses longs voiles noirs, devant le lit de la jeune fille, dont le front avait reçu son baiser. La pèlerine tenait ses yeux fixés sur ce visage pâle et maigre qui lui souriait dans sa tristesse et dans son effroi; puis elle reportait ses regards sur la Galigaï : assise près de là, et les yeux baissés, celle-ci se livrait à ses pen-
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sées habituelles, pensées d'orgueil qu'on lisait dans le sourire de ses lèvres.
— Qu'ai-je entendu? dit enfin la femme inspirée. Que parle-t-oi> de luxe, de richesses, de toilette? Mais regarde-la donc, ta fille, Léonora, regarde-la donc! — Eh bien, ajouta-t-elle en l'entraînant loin du lit. après que l'ambitieuse eut de nouveau arrêté ses regards sur sa fille et avec plus d'attention, as-tu apprécié son état? Saistu qu'elle est malade, très-malade; aux yeux fascinés par le bonheur et la fortune, ne croit-on à la mort que lorsqu'elle apparaît avec son squelette hideux?
Léonora poussa un cri involontaire.
— Quoi? dit-elle, ma fille!...
— Oui, ta fille, et j'ai senti la mort dans l'étreinte glacée de ses mains, dans les lents battements de son cœur ; je l'ai vue dans la blancheur terne et mate de ses joues creusées par la souffrance.
— Oh, non, non! c'est une horrible imposture ; et je ne le veux pas!.. Tiens, regarde toimême : elle est jeune, elle est belle. Vois, sa main est animée d'une douce chaleur; ses joues ne sont-elles pas colorées par la santé? Elle nous sourit à toutes deux. Ma fille, ma fille, tu n'es
pas malade, n'est-ce pas? Non, elle ne l'est pas, vous dis-je. Avec des plumes dans ses cheveux, des diamants autour de son col, ce soir elle sera charmante!
Et, revenue près de la jeune malade, assise sur son lit, elle arrangeait déjà ses cheveux qu'elle avait découverts ; et, écartant les voiles de son sein, elle semblait faire place aux bijoux qui devaient y serpenter.
La jeune fille souriait et la laissait faire ; pourtant ses dents claquaient de froid.
— Et dans quel but ces projets de parure ? demanda Guzla avec gravité. S'agit-il de quelque vœu à prononcer au pied de la chasse de.saint Germain ou de sainte Geneviève, pour obtenir du ciel sa guérison et votre retour en Italie ?
— Hélas, nonl dit la pauvre jeune fille: on veut me conduire dans des fêtes ;... et c'est pour le monde qu'on me pare!
— Les fêtes, le monde!... 0 Léonore, veuxtu donc que cet ange y ternisse sa pureté? Veux-tu, malheureuse, que cette maison, protégée seulement par ses vertus, par ses prières, soit livrée après cela sans recours d'intercession et sans espoir de délivrance, au tonnerre
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de l'Exterrainateur et aux exigences de l'abîme... Le veux-tu?
— Assurément, tu es folle, ma pauvre sœur! s'écria la maréchale avec un rire de pitié.
— Oui, continue Guzla, comme si elle se parlait à elle-même, un créancier impitoyable, au moment d'exiger l'acquittement d'une grande dette, ou l'observance des conditions d'un contrat, doit avoir intérêt à éloigner l'être qui, seul, peut arrêter ses poursuites et désarmer sa fureur... C'est là le piège,- Léonora, c'est là le piège... O ma sœur, tu es perdue si tu cèdes à la tentation du plus perfide des enfants de l'abîme...
— ^'Tais-toi, tu es folle! répéta la Galigaï; cesse d'effrayer cette enfant, et dis-nous si, quand tes sombres rêveries seront passées, tu veux nous aider à la parer des bijoux les phis rares et les plus précieux que renferment mes coffres, écrins et cassettes.'
Ce dernier mot fix;t l'attention de Guzla :
— Tes cassettes! dit-elle en réfléchissant profondément. Eh bien, oui! ajouta-t-elle avec une subite résolution, je parerai cette jeune fille, mais à une condition : c'est qu'on me laissera seule choisir les bijoux qu'elle doit porter.
Donne-moi la clef du cabinet où sont renfermées tes richesses.
— Qu'à cela ne tienne, répondit la maréchale après avoir cherché dans son esprit quel pouvait être le motif de cette demande.
— La voici, ajouta-t-elle en lui présentant cette clef.
Elle croyait que c'était une nouvelle bizarrerie de cet esprit malade.
Guzla hésitait à prendre ia clé.
— Tu le veux, n'est-ce pas? lui dit-elle enfin; lu veux que ta fdle soit heureuse et contente?
-^ Je le veux !
— Tu veux que je t'aide ce soir à acquérir un éclat nouveau, que je travaille à t'assurer un triomphe qui passe tous les autres, et que je cherche à te placer si haut que tes ennemis ne puissent plus rien contre ton repos ."^
— C'est cela.
— Eh bien, donne donc, dit la femme inspirée, j'y ferai de mon mieux.
A ces mots, elle sortit de la chambre de Stella. • La Galigaï la suivit, car déjà son service l'appelait au Louvre.
— C'est ici, dit-elle en traversant une longue palcjiie, et en indiquant à sa sœur une porte so-
lidement garnie de bandes de métal; c'est ici que tu trouveras, Guzla, ce qui est nécessaire à la parure de ma fille; tu as la clef, adieu !
Immobile et pensive, elle reste debout devsfnt cette porte, tandis que sa sœur disparaît dans 1 eloignement de la galerie.
Cette recherche, à laquelle elle va se livrer, car, l'on s'en doute bien, elle n'a consenti au désir de la maréchale que pour arriver à la possession des papiers mystérieux, cette recherche la tourmente comme une mauvaise action : ne trahit-elle pas cette confiance dont sa sœur, à l'instant même, lui donne une preuve positive? Mais son saluL... mais la voix de Dieu,... mais cette mission qu'elle a reçue pour l'arracher aux pièges de l'enfer... C'est un rude combat qui se livre dans son esprit. . Rapprochée de l'une des croisées de la galerie, elle cherche le ciel, comme pour le consulter. La tourelle où demeure l'astrologue est devant elle, et c'est sa tête bizarre qui paraît au milieu de la lucarne ronde de son grenier: il se tenait là, jaune de fiel et d'attente; ainsi la filandière noire et velue des vieux murs, guette, immobile au centre de sa toile, la proie qui lui est destinée. Cet aspect, au lieu de l'effrayer, accrut son courage : elle avait là, d^ant
elle, l'un des moyens dont la Providence devait se servir pour finir l'esclavage de sa famille; l'autre était en sa possession, la clef du cabinet. Ce n'est point elle qui rendra son œuvre incomplète!
La serrure crie deux fois sous sa main, la porte cède; elle s'ouvre, puis elle se referme avec un long retentissement dans la galerie: Guzla était entrée dans l'asile secret des trésors des Concini.
Pendant ce temps, Stella a quitté son petit ]it blancJLa jeune fille s'habille en roulant dans son esprit les mille étranges idées qu'y ont apportées les paroles de sa mère; idées assombries par l'effroi, malgré les efforts que l'amour et l'espérance font pour en colorer quelques-unes de teintes plus douces.
Elle se demandait, la pauvre enfant, s'il n'était pas possible que ce généreux défenseur à qui elle vouait une reconnaissance si vive et si douce fût celui-là même qu'on devait lui présenter le soir !
— Oh ! si c'était lui, disait-elle, je le reconnaîtrais, et pourtant je ne l'ai jamais vu que dans mes rêves...
JEt, en pensant cela, elle s'étonnait elle-mênie
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de cette chaleur qui courait sur ses joues et de ce battement plus vif qui soulevait les voiles de son sein.
Illusion aussi courte que séduisante! Quand elle ouvrit la porte pour sortir, elle fut respectueusement accostée par Petit-Pierre.
— Je savais bien, dit-il à la demoiselle, que je vous rapporterais de ses nouvelles.
T- Des nouvelles de qui? reprit- elle en rougissant.
Cette rougeur, comprise du bossu, le dispensa d'une réponse.
Elle était rentrée dans sa chambre, lui faisant signe de la suivre.
— Tristes nouvelles! dit-il avec un long soupir.
— Mon Dieu! que lui est-il donc arrivé? s'écria-t-elle.
— Dans le dernier récit que je fis à votre seigneurie , répondit Petit-Pierre , je vous l'avais représenté, ce généreux jeune homme, qui jura de vous défendre et qui m'a protégé , je vous l'avais représenté en chartie privée, et jetant un triste regard sur les alentours de sa prison ; mais enfin, ces alentours étaient les nôtres aussi, cet air qu'il respirait derrière ses tristes barreaux, c'étaitle même air que nous respirions en liberté,
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et ce vent qui venait rafraîchir son ?isage, avait pu caresser le vôtre ;. . . tandis que maintenant. ..
— Il n'est plus en cette ville? dit la jeune fille, et son cœur se serraj^ps encore que lorsque sa mère lui disait : — ^^ vous présente ce soir l'homme choisi pour être votre époux!
— ^ Plus en cette ville! répéta-t-elle avec abattement comme quand on voit la ruine d'un dernieT espoir, d'une dernière ressource.
— Je rôdais aux environs de la maison où on le retenait prisonnier , continua le page, cherchant l'occasion de le voir, et de savoir du moins quelle était la cause, quels étaient les fauteurs de. cette injuste captivité. J'étais là, debout et le nez au vent; j'interrogeais de l'œil jusqu'au moindre chien entrant ou sortant des turnes qui peuplent cette rue étroite et noire; quand, en remplissant toute la largeur, un carrosse vint à passer et me força de me réfugier entre deux bornes , la bosse au mur , et l'œil tourné sur le moyeu pointu des roues s'avançant d'une façon très-hostile contre ma poitrine, trop prédominante pour se renfermer dans la ligne perpendiculaire. Le danger pourtant ne m'empêcha point de regarder dans ce carrosse qui passait. Qu'y-vis-je? Lui, ma damoiselle; lui, triste. ])àlc.
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ubattu, qu'on emmeiiHit de force hors de Paris. Oui, de force, quatre cavaliers suivaient le carrosse, bien montés, bien armés, et il y avait près de lui, dans l'intérieur de^a voiture, deux hommes à mine hardie et déterminée, qui semblaient tout disposés à faire un mauvais parti à notre généreux ami, s'il eût fait mine de vouloir ameuter le peuple par ses cris. C'est un acte de violence, de félonie ; je le répète , les mesures prises pour assurer son succès le prouvent bien ; on n'entoure pas de tant de précautions un voyage simple et ordinaire. Assurément ce pauvre jeune homme est persécuté par des ennemis puissants. Si vous saviez, ma damoiselle, que de désespoir et en même temps que d'amour il y avait dans son regard quand il m'eut aperçu ! Si vous le saviez comme moi , vous auriez le cœur brisé; comme moi, vous maudiriez ceux qui font le malheur d'une si noble et si chère àme, et s'opposent à ses généreux efforts.
— Et qui sait, monsieur Pierre, reprit la jeune iille avec un soupir, qui sait si ce n'est pas pour l'en punir, qu'on s'acharne ainsi après lui? Ces ennemis puissants dont vous pariiez, ce sont les nôtres, peut-être! Son amitié pour moi aura attiré sur lui leur vengeance. Ils l'éloignent
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pour ne trouver point d'obstacles dans leurs projets. Ah! je suis bien malheureuse; car je redoute autant les desseins de ma famille que les complots de ses ennemis!
— INe pleurez pas ainsi, chère et honorée maîtresse, dit le pauvre nain en se mettant à ses genoux, et en pleurant lui-même.
— Parti ! reprenait la pauvre enfant en se livrant à toute la douleur de son âme. Parti ! plus d'appui, de protecteur, de soutien. Ma tante? elle approuve les idées de ma mère, elle me cherche des parures en ce moment. Mon père? à mes paroles il n'a plus que le sourire hébété de l'ivresse ou de la folie. Et pourtant, c'est ce soir, c'est ce soir qu'on me le présente! Quelque auibitieux achetant la faveur avec son nom, et puis froid, contraint, dédaigneux, attendant maprésence comme le mauvais côté du marché ! quelque avare, supportant avec joie toutes les souillures de ma famille , parce que c'est avec de l'argent qu'on les couvre , et tout bas, désirant que je sois une laide et disgracieuse créature, parce que ce seraient des mille livres de plus, pour cacher ce nouveau désagrément ; quelque odieux! vieillard peut-être. Et c'est ce soir,. ..(ft je n'ai plus rien, je le sens,
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pour ranimer mon âme , m'aider à souffrir, m'encoura^er à vivre. La seule étoile qui brillait dans mon ciel, s'est éteinte ; mon ciel demeure noiret glacé, qu'y faire? Quand la nuit vient, on secouche, et l'on dort. Ma nuit est venue, pauvre petit. Va, ne pleure pas, c'est beaucoup que de laisser après soi un être sensible qui murmure sur notre fosse une dernière prière , un dernier adieu ! Monsieur Pierre, vous resterez ici, n'est-ce pas , quelqu'un au moins dira avec douleur : Repose en paix, pauvre Stella!
— Eh bien, non! s'écria le petit homme, et il se leva avec énergie. Je partirai pour vous dire en revenant : ]Ne craignez rien! j'ai délivré celui qui a juré d'écarter de vous tout péril!... Le pauvre petit, comme vous dite;s, honorée damoiselle, n'a que du cœur ! La tête pour former de beaux plans en votre faveur, le bras pour les exécuter, l'épée et la bourse pour leur donner force et crédit, tout cela est avec l'autre. Eh bien je le chercherai, je le trouverai, je le délivrerai ; car déjà j'ai obtenu assez de renseignements pour arriver vite au pied de la nouvelle prison où il soupire. Je l'ouvrirai, cette prison, je le répète : c'est ma destinée, à moi, de vous réunir. Pauvre lierre, long-tetÉps foulé par les
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pieds du passant, j'ai trouvé à la lin l'arbre où je veux m'appuyer.. .. Mais pour que cet appui soit solide et durable, il faut qu'il ait retrouvé
toute sa force Il ne l'a qu'auprès de vous
Loin de vous, il dépérit, il meurt!... Vous voyez bien que je travaillerai autant dans mon intérêt que dans le vôtre !
— Partez, donc! répondit la jeune lille , partez, monsieur Pierre, je prierai lecielpour vous; ce sera le prier pour moi, ajouta-t-elle avec un timide et naïf sourire; tous les jours, je vous attendrai; et, je le sens plus que jamais, quand je vous reverrai, mes peines seront près d'être finies. Je prendrai courage jusqu'à ce moment. Tenez! continua-t-elle en lui tendant sa main, où brillaient quelques pièces d'or retenues dans Un léger fdet de soie, vous vous mettez en route pour moi , c'est à moi de payer les frais du voyage.
Et comme le page hésitait, elle reprît :
— Ah! ne refusez pas! vous allez délivrer un prisonnier, et pour ouvrir une prison , croyez moi, voici la meilleure clef.
Cette considération le détermina ; il mit l'or en poche; puis, après avoir baisé la main qui le lui avait présenté , plein d'ardeur il prit congé
de Stella. Une heure après il était hors de Paris, s'attachant aux traces de son protecteur, avec la fidélité et l'entêtement d'un brave basset, en quête du gibier dépisté par lui.