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CHAPITRE XXXIII

Oh ! qu elle était changée par la maladie de lame ! sa raison sétait égarée, ses yeux avaient perdu leur éclat, son regard u'élait plus un regard terrestre... Elle était devenue la reine d'un royaume fantastique.

Le Rêve.

Pourquoi ce coffre inspire-t-il tant d intérêt à tout le monde ?

La Mère Coupable

La toilette.

Après une heure de recherche, Guzla sortait du cabinet dont la Galigaï lui avait donné la clef.

Elle examina avec précaution, dans la galerie si quelqu'un la voyait ; puis, après avoir fermé la porte, dont le bruit la fit tressaillir, elle gagna rapidement l'appartement qu'elle occupait. En passant près d'une fenêtre elle regarda la tour : l'homme mystérieux était encore en sen-

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tinelle à la fenêtre... A son aspeet, elle éprouva un subit effroi en sentant le contact du paquet léger emporté sous son bras.

Rentrée dans sa chambre , le sein ému, la sueur au front, comme quelqu'un qui a fui après une mauvaise action, elle jeta sur une table, et cela avec un empressement de dégoût comme l'on en mettrait à se débarrasser de la boîte où serait renfermée quelque bête immonde, une petite cassette..., celle-là même que la maréchale avait apportée près du lit de Concini, quand il avait parlé de papiers à brûler.

— Enfin elle est en mon pouvoir! dit-elle, et c'est à moi qu'ils devront la lin de leurs illusions... Là le mal, ajouta-t-elle en mettant le doigt sur ce qu'elle avait dérobé, là le remède... Et elle regarda une ve-lleuse brûlant encore, près de son lit.

Long-temps elle fut tentée de terminer ellemême cette opération et de bi ùler dans sa chambre, sans le secours, de [>ersonne, ce qu'elle trouverait dans la cassette ;-plusieurs fois même elle s'éiforça de l'ouvrir; mais sa main trembla, il lui sembla qu'alors la lumière s'obscurcissait autour d'elle et qu'un bruit tragique grondait dans l'air.

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— En effet, un orage s'apprêtait dans son nuage lourd, sombre, menaçant, qu'un souffle de v€nt chaud, comme s'il provenait d'un battement d'ailes de Lucifer, promenait lentement sur l'immense cité.

La superstitieuse Italienne, persuadée que l'enfer était intéressé à la conservation du contrat passé avec lui, attribuait ces menaces lointaines de la tempête à la colère du démon.

— Déjà déchaîné contre cette demeure 1 pensait-elle, et je n'ai fait que porter le coffre d'un lieu dans un autre.. . Que serait-ce si j'osais l'ouvrir, et toucher à la pièce fatale, pour la détruire? Cependant l'occasion n'est-elle pas

belle? Je suis seule,... voici du feu... Oh, ce n'est pas difficile d'ouvrir ce coffre, en appuyant sur ce clou qui dépasse les autres! Ainsi... Quel éclair! Arrière, arrière, Satan! tu ne poux rien contre le signe de la croix !

Une partie de la journée se passa pour elle dans cette alternative de résolutio'i et d'effroi. Immobile à la même place, elle sentait que cette cassette exerçait sur elle cette attraction qui commande aux regards, et fatigue de son inconcevabli^ tyrannie. Elle faisait des effortsinouis pour s'arradier à cette fascination, pour rompre

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ce charme, pour retrouver ce qu'il lui fallnit de force, afin de briser le coffre maudit, et de soutenir l'horrible apparition , la détonnation effrayante , signal présumé d'un coup aussi hardi.

— Allons, disait-elle parfois, allons, c'est fini, et j'y suis résolue : il le faut!...

Et dans son esprit elle fixait un nombre après lequel elle devait agir. Alors elle comptait, elle comptait, s'arrêtant sur chaque chiffre, comme un pauvre enfant cherchant à reculer l'instant où il doit en finir avec une amère médecine. Elle comptait: puis elle comptait encore, distraite par un subit éclair qui faisait sortir des lueurs bizarres des clous dorés du coffre noir.

Heures d'effroi! Elles troublèrent sa raison autant et plus que cette fête , et ces danses interrompues par la cloche de Saint-Gerraainl'Auxerrois!

C'était une faible tête. Les plaisirs d'abord, les remordsetlesprivations ensuite, l'avaient sensiblement dérangée. Les fatigues, les dangers du voyage entrepris pour sauver sa sœur, l'inutiHté de sa démarche auprès d'elle, les séductions de la Galigaï et de son époux, l'absence de son beau pays, l'idée qu'elle ne le reverrait plus, le dépé-

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rissement de cette jeune Stella, qu'elle aimait tant : tout, depuis long-temps, était pour elle la source des idées les plus sombres, des imaginations les plus lugubres.

La présence de cet étranger installé en même temps qu'elle chez sa sœur , la présence de ce soi-disant juif, la dominant de tout le pouvoir du serment et de la reconnaissance, avait plus qu'autre chose contribué à bouleverser ses idées. Quel est cet homme que le sort jette pour la seconde fois devant ses pas? Quel est le secret de cette destinée qui s'enchevêtre ainsi dans la sienne? Sa rencontre cette fois, comme l'autre, est-elle un signe de salut et de délivrance? Elle le croit, et l'espère; et cependant son souvenir, comme un écho , lui répète des mots de vengeance et de haine échappés un jour aux lèvres de son singulier compagnon de voyage; mais de ces discours, les derniers qu'il lui a tenus, sont surtout présents à sa mémoire ; et ce sont des défenses de toucher à la cassette sans lui !

— J'attendrai, dit-elle enfin, et ce soir, j'irai chercher des forces pour combattre contre l'ennemi!

Quand le moment fut venu où elle devait parer Stella, elle se rendit dans sa chambre.

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— Et VOUS aussi, secjia la jeune fille en la voyant entrer avec des voiles , des fleurs et des bijoux dans ses mains; et vous aussi, vous conspirez contre mon repos!

— Tais-toi, enfant, lui dit-elle en mettant un doigt sur ses lèvres, tout va à merveille ; et c'est le moment ou jamais d'être joyeuse.

— Joyeuse! Et savez-vous pourquoi l'on veut me faire belle?

— Quelle question ! répondit-elle avec un rire qui fit mal à Stella, apparemment je le sais. 11 ne faut pas le dire, a jouta-t-elle en prenant un air mystérieux ; chacun sa fête! Tu t'en iras, toi, belle, radieuse, dans un beau salon où brillent les lustres du plafond, les diamants des dames, les broderies des riches et jeunes seigneurs. Moi, je monterai haut, bien haut,... dans un horrible grenier battu des vents, et où tournoie la chauve-souris... Toile bal! Moi le sabbat!

Alors, faisant claquer ses doigts, elle commença sur un ton de lamentable joie, ce chant bizarre connu en Moldavie sous le nom de la Toilette du Ftnitûme.

A vous, larves et sorcières , Qui hantez le:> cimetières

De minuit jusqu'au matin !

Présidez à ma toilette :

Je me réveille, coquette.

Dans mon linceul de satin !

— Vois, ma jolie Stella, dit-elle en s'interrompant, vois la jolie parure que j'ai choisie pour toi!...

Puis, étalant les étoffes, les voiles, elle continuait à chanter :

Caméristes de la tombe,

Il faut que mon linceul tombe

Autour de moi, gracieux!

Et que, sous ces plis qu'il forme.

Mon squelette ait une forme

Encore agréable aux yeux !

— Ne seras-tu pas bien, ma jolie Stella, ne seras-tu pas bien aussi? Comme cette aigrette se balancera avec grâce dans tes longs cheveux; comme ce voile fera ressortir la blancheur de ton sein !

Et, s'interrompant, elle reprenait son chant :

Empêchez bien qu'on ne voie Ce sein que, comme une proie,

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Les vers disputent entre eux....

Ce crâne sans cheyelure,

Cette tête sans figure.

Ces longs doigts et ces yeux creux !

— Eh bien, qu'as-tu à me regarder avec cet air effrayé? Pare-la, m'a dit ta mère ; me voici pour cela... Allons, allons, dépêchons-nous.

Puis elle chantait encore :

A la lueur inégale De la lampe sépulcrale, Soubrettes, dépêclions-nons; Car ma présence est promise ; Car l'heure, à la vieille église, Sonne pour un rendez-vous!

Thibaut m'a dit : « Fais-toi belle ! «Qu'une toilette nouvelle «T'embellisse chaque jour!

» Cultive par la parure » Ces trésors que la nature ■) A créés pour mon amour! »

Elle s'arrêta, et fit entendre un rire perçant.

— Ah ! ah! ah! ta mère s'y connaît vraiment, reprit-elle... Personne mieux que moi ne peut t'apprendre ce qui en est.

Et le chant continuait :

» Voici Blanche, voici Claire, » Qui du talent de nous plaire «T'apprendront tous les secrets :

»A leurs doux conseils docile «Reste un an, dans leur asile, «Puis, viens jne trouver après ! »

A la suite de ce couplet, baissant la voix et frappant sa poitrine , elle ajouta sur un ton de miserere les vers qui terminent la ballade :

Et moi, dans cet art infâme, Hélas! j'ai perdu mon âme....

Et je vais, pour ses péchés, Au séducteur qui m'appelle, Montrer combien je suis belle....

Caméristes, dépêchez !

Elle resta immobile, laissant tomber les ajustements apportés, fermant les yeux et murmurant tout bas des prières.

Elle resta long-temps ainsi, et Stella, effrayée de ce silence, et du chant et des paroles qui l'a vaient précédé, au risque de hâter cette toilette à laquelle elle répugnait tant , s'efforça de la tirer de sa rêverie.

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La douce voix de la jeune lille , ses prières, ealnièrent Guzla; elle ouvrit les yeux, et ses discours prouvèrent à Stella que cette exaltation si voisine de la folie, et non moins effrayante qu'elle, était pour le nionient refroidie.

Ces discours étaient des consolations pour le présent, des encouragements pour l'avenir. Elle avait promis à la maréchale de parer sa fdle, et elle priait Stella de la laisser remplir sa promesse, voulant payer, ajoutait-elle, la marque de confiance que lui avait donnée sa sœur.

— Oui , oui , disait-elle encore en l'embrassant, elle m'a mis à même de nous sauver tous ! Va, laisse-toi couvrir d'habits de fête; ce jour est vraiment un jour de fête, car il précède, je l'espère, celui de la liberté.

Elle ne croyait pas si bien dire!

Stella était charmante en sortant de ses mains. Jamais on ne lit mieux ressortir ce qu'il y avait de grâces, de pureté, de suave mélancolie, d'abattement séduisant dans cette naïve jeune fille. Tout, jusqu'à ses imperfections elles-mêmes, tout était délicieux dans cette figure pâle et penchée : alors on eût pu le croire : la coquetterie, et non la souffrance, lui donnait cette pâleur,

cotte faiblesse, ce laisser-alier que l'art de Guzla présentait sons un jour si nouveau et si séduisant. Aussi, quand elle se présenta à la société déjà réunie dans le salon, il y eut un cri de surprise et d'admiration dont l'accent vrai trancha d'une manière bien flatteuse pour elle, avec ces exclamations approbatives de l'exagération italienne qu'expliquait la faveur des maîtres du logis.

Il n'y avait chez eux, ce soir-là, que leurs fliMteurs d'habitude : les uns, gens de ventre si non de cœur, dont l'amitié est immobile au salon tant que la broche tourne à la cuisine ;.ejeux-ci, les obligés du matin, déjà moins pHants et moins humbles ; ceux-là, les postulants d« soir, à genoux devant les caprices, en adoration devant toutes les sottises du grand, quel qu'il soit, qui leur a dit avec un sourire de dédain : — C'est bien , remettez - moi votre demande ; on verra !...

La maréchale elle seule faisait les honneurs de son salon. Concini, quand elle lui avait parlé de cette réunion et de son but, avait haussé les épaules. A quelques mots ajoutés par elle sur ses pians, il avait répondu qu'il se moquait du dresseur de pies-grièches; à l'entendre, ni lui ni scm

maître ne pouvaient rien contre hii ; et sa fille enfin n'épouserait jamais que le fils d'un duc !

Le tric-trac , du reste , allait dans une pièce voisine ; on entendait rire et parler haut. C'était lui. Sans trop s'inquiéter de ce qui se passait à côté, il jouait pour n'en pas perdre l'habitude !

De Luynes, déjà présent, était dans un coin, en grande conférence avec la Galigai. Cette causerie, que tout le monde remarquait, se faisait à l'abri d'une inattention apparente : les courtisans savent si bien ce qu'il faut voir , sans regarder ! Stella s'approcha pour faire la révérence à sa mère; celle-ci lui présenta le jeune favori; il lui adressa quelques phrases de compliment recherchées et prétentieuses.

Son air embarrassé et dédaigneux n'échappa pas à la jeune fille, et son cœur se serra: elle avait deviné à cet air celui qui passait marché de sa main.

Albert, du leste, fit peu d'attention à la pâle jeune fille : une autre femme attirait tous ses regards... Jamais il ne l'avait vue plus séduisante ; c'était Guzia.

Elle était entrée machinalement avec sa nièce; elle restait là debout, immobile, et sans trop savoir où elle était, sans regarder ce qui l'en-

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toure, elle écoutait l'orage grondant toujours au dehors.

Il faut expliquer là ce qui dans cette femme avait captivé de Luynes. Son cœur, naturellement froid, pour s'échauffer avait besoin que son esprit fût mis en mouvement par quelque singularité à expliquer, par quelque mystère à pénétrer, par quelque difficulté à vaincre, et, qui sait? peut-être par quelque honte à redouter, s'il cédait. Son esprit était remué, comme il fallait qu'il le fût pour que son cœur fût ému , à l'aspect de cette ^ande et mystérieuse femme, poétique mélange d'amour et de religion, dispute de remords et de volupté, débat du ciel et de l'enfer, boue et rayon, corps de courtisaone, âme de religieuse, et qui fait dire à ceux qu'elle séduit, qu'elle captive : — Ne l'aimons pas, ce serait une profanation! ne l'aimons pas, ce serait tlne honte!

Et tout cela enflammait l'imagination du jeune ambitieux. Ce contraste avec toutes les réalités, avec tout le prosaïsme d'un service vulgaire, d'une charge puérile; ce contraste avec les habitudes minutieuses et rétrécies d'une vie accolée à la vie d'un enfant morose et malade, entourait d'un charme inlini cette échappée de

son âme vers un mondeidéal, poétique, et même un peu désordonné.

En retrouvant Guzla,ils'indigna; car il sentit le mouvement qui le poussait vers cette fille plus fort, plus puissant que lorsqu'il ignorait sa vie de Florence. Comme l'enfant qui insulte ou frappe le sujet de son épouvante, faisant un effort sur lui-même, et en véritable fanfaron de vice, il s'approcha d'elle quand ii se fut débarrassé des confidences de la Galigaï.

Il lui parla bas :... que lui dit-il? on Tigiiore, mais ses paroles iirent sortir l'Italienne de sa rêverie d'hésitation. Elle toisa l'impudent courtisan d'un^ regard fier et dédaigueux, et sortit brusquement, lui laissant la colère et le dépit pour donner une nouvelle activité ai; la fièvre; ses sens sont brûlés.

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