‹ Les Concini, 1616-1617Chapitre 39 sur 42 · CHAPITRE XXXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVII

il 2Ù

C'est assez que cinq ans ton audace effi'Ontée, Sur des ailes de cire aux étoiles montée.

Princes et rois ait osé défier; La fortune t'appelle au rang de ses victimes, Et le ciel accusé de supporter tes crimes

Est résolu de se justifier. *

Malherbe , Ode sur lu Mort de Concini.

Tristitia vestra vertetur in gaiidium! disait hier noire curé. Je vous confesse Dieu que je n entendais point ce que cela Toulait dire, parce que tous ces mots étaient du grec, à l'exception du dernier, qui est gaudium ; d'autant qu'en son presbytère il y a un grand pot qui contient deux pintes, lequel il appelle un gaudium; et, quand j entendis ces mots, je croyais qu'il dit à sa chambrière qu'elle allât tirer du vin, tout plein le gaudium, mais depuis il nous l'a bien interj.rété d'une autre façon ; car il nous d dit que cela signifiait que notre tristesse se devait convertir en joie, parce que nous étions délivrés de la tyrannie de Conchine. ...

Lettre de M. Guillaume aux Parisiens, sur la Mort du maréchal d'Ancre.

Le 24 avril.

Le matin de ce jour fut beau , doux et tranquille. Les tempêtes qui avaient tourmenté le ciel, les jours précédents, s'y taisaient; les nuages en avaient été balayés, dans la nuit, parle vent ; il n'y restait plus qu'un azur de fête , égayé par l'or d'un soleil gai et caressant comme il l'est aux approches de mai.

Endormi depuis peu d'heures, à la suite d'une longue orgie, Concini se réveilla après un rêve

00 0 LES GONCIM.

OÙ s'étaient retracés, avec l'image de ses premiers plaisirs, les souvenirs de sa gracieuse patrie.

Cette douce et inaccoutumée clarté de soleil pénétrant jusqu'à lui, cet abattement voluptueux qui suit kl fatigue des plaisirs et l'épuisement des forces, l'influence d'un songe plein de jeunes et ravissantes émotions , le tinrent long-temps plongé dans une rêverie ne manquant ni de charmes, ni de tristesse, ni d'effroi; car les événements de sa vie passaient un à un dans son esprit, comme des fantômes évoquésdu passé; les uns le caressant de leurs ailes, les autres, de leurs ongles de démon, secouant son oreiller. Mais l'idée dominant toutes les autres idées de cette tête encore perdue dans les fantaisies d'une demiivresse, d'un demi-sommeil, c'étaitl'Itaiie, c'était le besoin de la revoir. L'image pure et naïve de Stella se mêlait naturellement à cette sensation, et lui donnait quelque chose de suave, d'harmonieux et de saint qui ravissait le courtisan , peu habitué à ces voluptés de l'âme.

— Pauvre enfant! dit-il enfin en se réveillant tout-à-fait, n'est-il pas bien temps , après avoir travaillé à sa richesse, que nous songions un peu à son bonheur! La reine, d'après ses idées

LES CONCINl. 557

d'hier, n'aura de cesse que lorsque le mariage de Stella, mariage qu'elle croit arrêté entre nous et d'Epernon, sera conclu.... Mais j'empêcherai bien qu'on ne contraigne ses goûts — Oui, Stella, je défendrai ta liberté avec plus de courage que je n'en ai mis à défendre la mienne propre.... Et dût ton ambitieuse mère rester seule avec sa Marie de Médicis, nous nous en irons, nous , tous deux, demander à une autre patrie un calme, un bonheur que je n'ai pas su trouver ici.

Enveloppé d'un riche manteau de nuit, il ouvrit la fenêtre, et, appuyé au balcon, respirant avec plaisir l'air tiède d'une belle matinée de printemps, il continua à rêver, mêlant à ses pensées et à ses projets ces paroles qu'il avait souvent entendu chanter à sa fdle.

Rendez-nous la belle Italie , Ses bois, ses orangers en fleur.

Ses vents doux comme l'harmonie.

Ses lacs purs comme le bonheur!

Aujourd'hui, si des hirondelles Qu'avril ramène en ces cantons, Un ange noiîs donnait les ailes, Aujourd'hui je dirais : partons!

Sur ces palais le ciel se couvre, Plus d'un astre, au cielj se ternit.... Partons, oiseaux ! Aux miu-s du Louvre Imprudent qui bâtit son nid'

Aux saules que la brise berce.

Quand mon soleil sèchera-t-il Nos ailes qu'une longue averse AUourdit aux jours de l'exil.

Pus sûres alors, plus légères.

Et cessant de raser le sol , Jusqu'au ciel, comme les prières, Elles porteront notre vol....

En ce moment il entendit du bruit à côté de lui, il se retourna : c'était sa fille.

Le chant de Concini s'était fait entendre dans la chambre de Stella, et, cédant à je ne sais quelle impulsion, à peine éveillée, elle était accourue chez son père.

— Oh, mon seigneur, lui dit-elle, il me tardait de savoir si c'était bien votre voix que j'entendais C'est elle Quelle douce surprise! C'est

un présage heureux pour la pauvre Stella, d'entendre l'expres&ion de ses vœux dans la bouche

L]:S CONCINI. Oi)Q

de celui qui , seul, peut les exaucer à présent.

Concini tenait ses regards surpris et effrayés sur la vierge pâle et chancelante. Tout entier aux plaisirs bruyants dont il étourdissait le cri de sa conscience, depuis long-temps il n'avait pas seulement aperçu Stella. Quand un éclair de raison, un moment de silence, le besoin de respirer un air plus pur, de remplacer par une voix d'innocence les cris du vice effronté, lui faisaient chercher safille du regard; quand il la demandait à sa mère , on lui répondait qu'un malaise passager la retenait dans son appartement, et, pour se rassurer, il attribuait cette absence à cette sauvagerie de jeune fille qui, pleine encore des souvenirs du cloître, hait le monde et le fuit. Sa femme d'ailleurs ne lui avait pas dit un mot de l'état de cette fille chérie: soit qu'elle craignît qu'on n'en fît l'occasion de nouvelles exhortations sur la nécessité de quitter la cour et la France, soit qu'elle-même s'abusât sur le danger réel que courait la jeune malade.

Mais à cette heure la vérité, nue et terrible, se présente aux regards du père désolé : les signes certains d'une mort prochaine, inévitable, sont là, devant lui, et l'attèrent.

Elle était si faible ce matin-là, qu'en parlant

56o LES CONCiNI.

au maréchal, elle chancela et s'appuya, prête à tomber, sur le dossier d'un canapé. Son père, effrayé, accourut auprès d'elle, la soutint et la força de s'asseoir, et d'appuyer sa tète sur les coussins. Puis , la mort dans le cœur, il se mit à genoux devant elle.

— 0 Stella, Stella ! lui dit-il, est-ce bien toi, toi que j'ai vue si fraîche, si riante, que je retrouve ainsi minée par la douleur?... Tes mains sont froides, pauvre enfant!... Donne, donne, que je

les réchauffe de mes baisers Ma pauvre fille î

si jeune, si belle, et souffrir ainsi!... Et souffrir seiîile encore, sans caresse qui console, sans une douce parole qui encourage!... Ma pauvre fille, pour reposer ta tête fatiguée et brûlante, tu n'as pas eu une seule fois le sein de ta mère, n'est-ce pas?,.. Oh, non!... on a bien autre chose à penser, ma foi!.. Ne faut-il pas intriguer au Louvre, arrêter Condé, gagner de Luynes ? que sais-je, moi? Et quand je m'effrayais de me voir si loin du rivage, emporté par les vents, par les vagues en courroux : Que craignez-vous ? me disait l'ambitieuse, je veille pour tous Endormez-vous, fermez les yeux!... Malédiction sur toi, Léonore! car quand je les ai ouvert.»-:, j'ai aperçu le lit de mort de notre fdle — A toiseule^

LES COKCINI. 36 1

cause tîe ce sommeil imprudent, toutes les horreurs du réveil !

— Le mien a été si doux aujourd'hui! reprit la jeune lille ; mon père, que le vôtre le soit également, et que votre désespoir n'attriste pas ce moment ! Voyez comme le soleil est beau, comme le ciel est pur, comme la terre oublie ses jours de tristesse et de désolation : ne dirait-on pas d'un jour de réconciliation entre eux! Ah , si mes souffrances l'ont amené, ce jour, que mes souffrances soient bénies! Mais je souffre moins ainsi, et si je sentais aussi sur mes genoux le front de ma mère, comme je sens le vôtre, mon seigneur, que pourrais-je désirer aujourd'hui?

Il releva sa tête, et la regarda, l'œil éclairé par un rayon d'espérance.

— Tu te sens mieux? lui dit-il en passant, avec la mobilité de son esprit italien, du désespoir à la confiance ; n'ai-je pas eu grand tort de t'effrayer comme je l'ai fait? est-ce devant toi que je devais prononcer les paroles qui me sont échappées!... Pardonne-moi! la douleur, vois-tu , extravague si facilement! n'est-ce pas, ma Stella, que l'on a raison de dire qu'à ton âge la nature est bien forte? Avec cela voici le printemps revenu, ma fille : nous seconderons leurs

efforts bienfaisants parles distractions d'un long et agréable voyage et par les plaisirs d'une réunion que rien ne pourra plus faire finir.

— Je l'espère bien, dit-elle en souriant avec la douceur des anges.

— Ah, c'est plus qu'une espérance , c'est une certitude, ma Stella. Je me suis réveillé, ce matin, avec la ferme résolution de quitter ce pays, de renoncer à cette vie d'intrigues et de délices qui trop long-temps m'a fait négliger ma fille, oublier ma patrie...

— Et votre Dieu, mon père 1

11 s'efforça de sourire ; mais ces mots et la manière dont ils furent dits, l'avaient profondément ému.

— Mon dieu , répéta-t-il en balbutiant et en cachant doucement sa tête sur les genoux de sa fille, ma Stella, ne l'as-tu pas bien prié pour ta mère et pour moi?

— Ah , oui ! dit-elle. Si ma vie peut racheter l'oubli qu'ils font de vous. Seigneur, acceptez-en le sacrifice ! C'est là, mon père, la prière que j'ai faite, chaque matin, chaque soir des tristes jours qui se sont levés et ont fini ici pour moi ; et voyez-vous, mon seigneur, ces paroles sont arrivées jusqu'au trône de notre Dieu. Oui, la vie-

time d'expiation a été agréée. Voilà que vous maudissez votre vie passée, et vous avez promis de ne négliger rien de ce qui peut nous réunir à jamais.

— En Italie? dit-il en regardant sa fille d'un air inquiet.

Elle secoualentement la tête, et, levant le bras, elle montra le ciel.

— Là! dit-elle ; c'est là que nous devons préparer notre éternelle réunion ; et ce moment ne tardera pas, mon père. Cette nuit, j'ai eu d'étranges visions. Je ne sais si je dormais, si je veillais, mais il me semble que je priais encore Dieu pour vous. J'ouvris les yeux : une femme était assise sur le pied de mon lit, je crois bien que c'était la sœur de ma mère ; elle portait sous ses longs voiles noirs une cassette , la même que j'ai vue entre vos mains, mon père, quand le peuple ameuté voulait forcer votre demeure du Luxembourg; puis, elle m'a raconté d'effrayantes choses à ce sujet... Attendez, je me les rappellerai ; oui Un carrosse qui s'arrête dans une

rue étroite , empêché par d'autres voitures, un homme s élevant sur les rayons des roues, allongeant le bras, frappant à trois reprises,... et du sang, et des cris ;... puis la mort, la mortju-

rée à tous ceux qui, en se cachant, ont poussé le monstre à cet horrible attentat. J'ai ensuite cru l'entendre me dire que les noms de ses complices étaient renfermés dans cette cassette , qu'elle avait bravé les plus grands dangers pour la reprendre, et qu'elle espérait enfin l'avoir retrouvée à temps. Elle ajouta : i\Ion courage ne suffit plus à l'œuvre que j'ai entreprise, et c'est une main plus pure que la mienne qui doit finir ce que j'ai commencé. La solitude, la prière et le repentir m'appellent, car je suis courbée sous le poids de mes iniquités, et je dois songer enfin à alléger ce fardeau. Toi, Stella, tu resteras près de ceux dont j'ai si souvent demandé le retour à Dieu A toi, ma fille, la

gloire du triomphe ! Adieu ! mais pas pour longtemps; car nous serons bientôt réunis, et l'heure du départ sonne déjà pour toi, et pour ton père î Voilà ce qu'elle m'a dit ce matin, assise au chevet de mon lit, ajouta la jeune malade. Que la volonté de Dieu s'accomplisse ! Moi je puis partir maintenant, mais vous, mon père, êtes-vous prêt ?

A ces mots si naïvement, si simplement prononcés, Concini pâlit et frissonna de la tête aux pieds. Cette idée de la mort le saisissant tout-à-

LES CONCIM. 565

coup, cette image de son crime , celte sommation de comparaître au tribunal de Dieu, et cet appel fait à sa conscience par sa jeune fille mourante , bouleversa cette âme superbe. Il joignit les mains, et, toujours à genoux, se renversa en arrière, et resta appuyé sur ses talons, les yeux lixes, la bouche ouverte, immobile comme s'il eût attendu sa sentence.

— 0 mon Dieu! vous êtes bon et miséricordieux, dit la jeune sainte, en levant ses yeux au ciel et en joignant ses mains ; une pensée de repentir, une seule résolution sincère suffisent pour effacer les fautes, les erreurs de toute une vie. Je vous ai offert la mienne en expiation de ces erreurs et de ces fautes — Vous allez la reprendre, ô mon Dieu, vous avez donc accepté l'échange ? Mais si cela ne suffit pas, s'il reste un compte à régler, après que j'aurai psijé ma part et lui la sienne , l'àme que je lui dois s'offre à vous et vous demande la moitié des peines que votre justice peut encore réserver à mon père!

— Non pas! s'écria Concini, hors de lui, non pas! pour qu'un marché soit valable, il faut le consentement de ceux qu'il doit lier... A moi les crimes, à moi seul leur punition!... 0 mon Dieu, mon Dieu! ajouta-t-il avec une profonde

douleur et en frappant le pavé de sa tête, jereconnais mes crimes, et je sais que tes vengeances sont terribles ; mais qu'elles redoublent de rigueur plutôt que de donner une seule minute de souffrances à cette fille chérie!... Leur vue serait un supplice au-dessus de tous ceux que ton ressentiment peut me garder, et je le mérite peut-être; mais il offenserait ta justice, et tu es le Dieu juste, si tu es le dieu vengeur!

Ils gardèrent quelque temps le silence : lui, s'humiliant dans la ferveur d'un repentir sincère, elle, remerciant Dieu de le lui avoir inspiré. Un coup à la porte les fit tressaillir ; il fut suivi de ces mots:

— Au Louvre, au Louvre : il est l'heure ! Sans qu'ils sussent pourquoi, cet avertissement

les troubla : et ce n'était pourtant que l'écuyer du maréchal prévenant son maître qu'il était temps de se lever pour se rendre à la cour, au lever de leurs majestés.

— Vous allez donc retourner au milieu des grands, de leurs intrigues, de leurs complots, dit doucement Stella. 0 mon père, je ne sais, mais j'aimerais mieux...

— Ne crains rien, Stella, dit Concini en se relevant après avoir pressé les mains de sa fille sur

LES CONCliM. 567

ses lèvres et sur ses yeux encore humides; oui, je vais au Louvre, mais, grâce à toi, j'y vais chrétien, et j'en reviendrai Hbre... Ne crains rien, te dis-)e, ma visite aujourd'hui n'a qu'un but: leur apprendre à tous et proclamer hautement ma résolution d'une prochaine retraite.

— Allez donc , mon seigneur , répondit la jeune fille, et n'oubliez pas, mon père, qu'à présent vous appartenez à Dieu !

— Oh! puisse-t-il me laisser assez de temps pour racheter moi-même tous mes crimes par la pénitence.

— Que sa volonté soit faite! dit-elle avec une pieuse résignation

— Ainsi-soit-il! reprit le maréchal , en lui donnant un baiser sur le front.

Ce furent là leurs adieu jc. Elle sortit lentement, et gagna sa chambre pour se remettre au lit. L'émotion avait usé le peu qui lui restait de forces.

Concini s'habilla à la hâte. Et le voilà qui s'achemine vers le Louvre...

La fenêtre du grenier de la tourelle de la Galigaï était occupée de bonne heure. L'oreille aux nguets, et l'œil avidement fixé sur l'entrée du «hâteau royal, comme un provincial sur la toile

Page 1