CHAPITRE XXÏI
Depuis quelque temps, j'ai perdu toute ma !a;aîté. J'ai laissé là mes exercices accoutumés... Et , en A érité , je me trouve dans une position si lâcheuse, que la terre, cette belle création, me semble un promontoire stérile Quel cliel-d œuvre que l'homme ! Combien il est ^loble dans sou intelligence ! Que ses facultés sont infinies ! Il semble pareil aux anges quaud il agit, et semblable à un dieu dans ses conceptions.... Eh bien, à mes 3 eux qu'est-ce que cette quintessence de la poussière?... L'homme ne me plaît plus,... ni la femme— Vous avez beau sourire, cela est ainsi.)..
Hcniilgt.
Louis XIII.
La promenade la plus régulière du temps était le Cours, que la reine-mère venait de faire planter de quatre rangées d'arbres, sur la rive droite de la Seine, plus loin que la porte de la Conférence, dans la direction et sur l'emplacement de la route qui conduit à présent à Versailles. Ce Cours s'étendait depuis le milieu de la place Louis XV à peu près jusqu'à l'allée des Veuves et le ([uai de Billy. Bien droit et bien sablé dans toute
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sa longueur, fenné à ses extrémités par des grilles et défendu à ses côtés par des fossés profonds, il ne recevait que les promeneurs de la cour. 11 n'y avait que la roue du carrosse féodal qui pût sillonner ses allées aristocratiques ; et sa poussière, vraiment noble, ne s'élevait que sous le galop du cheval fait aux courbettes et aux piétinements du carrousel.
Or ce jour était un des premiers ijeaux jours du printemps, et la file était longue , au Coursla-Reine , des carrosses et des cavaliers. C'était pourtant, je vous assure, une promenade peu agréable que celle où les arbres, sans feuilles, ne donnaient point encore d'ombre, et où la poussière volait comme au milieu de l'été. Mais, ainsi que nous le disions tout-à-l'heure, on était là dans le centre du monde titré, l'on n'eût pu y être écrasé que par un carrosse blasonné... Qu'est-ce que l'aspect des fleurs et de la verdure, la fraîcheur et l'ombre, à côté de tels avantages?
La duchesse de Savoie, la princesse de Conti, la comtesse de Soissons, madame de Montpensier, et bien d'autres , y passèrent dans leurs carrosses avec des habits fort magnifiques, agitant l'éventailavectoutplein de grâces, etse penchant en dehors vers les seigneurs qui trottaient, la
botte à la portière , sur de beaux cbevaux aux crins tressés et enrubanés.
L'on devisait d'affaires de politique et d'amour. L'on se demandait : — Qui s'est battu ce matin? L'on s'informait de l'état de la cabale... M. de Nevers avait envoyé le jour même dire à M. de Vendôme qu'il n'était plus de ses amis. En voyant passer madame la princesse de Gonti, on racontait que la reine disait hier à Bassompierre qu'elle craignait que l'amour d'une grande dame ne lui fît entreprendre quelque chose à son préjudice.
On citait un coq-à-i'âne débité hier à l'hôteb de Bourgogne par Turlupin, ou quelque gaillardise de Gauthier Garguille, qui faisait aux belles dames baisser la tête derrière l'éventail.
Et la médisance aussi allait son train
— Quel est celui-ci?
— Quel est celui-là ?
— Voyez cette tournure '
— Ah! la jolie petite fille qui vient de passer dS'ûs ce carrosse, et qui boude le vieux marquis de Pommereuse.
— C'est une petite personne qui a les meilleures dispositions du monde. Ah ! elle ira merveilleusement loin, fe vous en réponds : il n'est
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bruit déjà que de l'esprit et de la malice de la petite Marion.
— Et cet homme vêtu de noir qui parle avec tant de feu à la duchesse de Béllegarde?...
— Vous ne le connaissez pas, madame? c'est un bel esprit,... un poète qui fait des odes... Comment donc ie nomme-t-on? Attendez... j'ai son nom sur les lèvres,... ni 'y voilà,.-, le sieur Malherbe.
— Ali! en fait de poésie, moi, je n'aime que l'amarante de M. Gombault.
— Belle dame , je sais que vous avez le goût bon !
Parmi les carrosses les plus regardés, on doit compter surtout celui qu'accompagnait la livrée des Concini, celui qui portait Guzia et sa jolie nièce. La maréchale s'était arrêtée au Louvre , où l'appelait son service, et en descendant elle avait donné l'ordre à ses gens de conduire le carrosse au Cours.
Stella, sortie depuis peu de temps du couvent où elle avait été élevée, Stella, fuyant le monde et le bruit , silencieuse jeune fille toute à la prière, toute à l'harmonie, Stella fut éblouie de ces tournoiements de roues , de ce croisement de carrosses et de chevaux, de ce sautillement de
plumes, de soie et de paillettes. Penchée sur i epaule de Guzla, elle n'en remarquait pas moins, avec douleur, le sourire de pitié ou le salut ironique avec lequel ces princes et ces grandes dames suivaient de l'œil le carrosse de l'enrichi. Dans les rues , tout-à-l'heure , elle avait vu le peuple s'indigner à son aspect, et le bruit des roues n'avait pas couvert, pour elle, des cris de malédiction plus terribles que ces airs de dédain et de moquerie qui maintenant la poursuivaient.
Les pensées de Guzla avaient le même caractère de tristesse ; la tournure de son esprit et son imagination exaltée ajoutaient encore à cette tristesse, en enveloppant les objets qui passaient autour d'elle , de formes sombres et Icrriblcs. Ce soleil blafard et lourd , ces figures grimaçant au milieu de cette atmosphère de brouillard et de poussière , effrayaient ses regards habitués à mi autre soleil , à une autre lumière. Elle avait vu d'autres promenades, à Florence, où il y avait plus d'air, plus d'espace, où les chevaux, les carrosses, les cavaliers, les dames, les coureurs, les valets, ne formaient pas comme un tout compacte , comme une grande machine roulante , criant et se repliant