‹ Les conditions de la guerre moderneChapitre 36 sur 53 · L^UNITÉ DE DIRECTION · texte numérisé non relu

L^UNITÉ DE DIRECTION

remplacer l'unité de direction assurée par un seul homme.

C'est en cela que le système allemand se montre supérieur au système de discussions des Alliés. Toutefois, la conférence anglofrançaise du 4 décembre et le conseil de guerre international du 6 décembre 1915 semblent avoir ouvert une nouvelle voie favorable à la haute direction des forces alliées.

Les forces psychologiques

La bibliothèque de philosophie scientifique que dirige avec tant d'autorité mon vieil ami le D"" Gustave Le Bon vient de s'enrichir d'un volume dû à la plume de cet homme de haute science, et ce volume a pour titre : Enseignements psychologiques de la guerre européenne.

C'est un livre admirable qui se trouvera bientôt entre les mains de tous les Français patriotes, soucieux de connaître les causes des événements aussi grandioses que tragiques auxquels ils assistent depuis seize mois.

Suivant M. Gustave Le Bon, l'étude psychologique de la guerre peut se faire dès maintenant, parce qu'elle vise les phénomènes psychiques dont les événements actuels sont enveloppés et qui forment l'immense région des forces immatérielles où s'élaborent les sentiments et les croyances des hommes.

« Les causes de la guerre actuelle sont « profondes, lointaines et variées, écrit M. Le

« Bon. Elles s'accumulent lentement, jus- « qu'au jour où leurs efforts apparaissent tout « à coup et, toutes, elles sont d'ordre psy- (( chologique. »

Par exemple, le culte de la liberté professé par les Français, respectueux des traités, se heurte à l'asservissement collectif des Allemands, adorateurs de la force.

« Hallucinés par leur rêve de domination « universelle, les peuples teutons se croient, « comme les Arabes du temps de Mahomet, « une race supérieure destinée à régénérer « le monde après l'avoir conquis. »

En cela, ils se rapprochent de la mentalité de ceux qui ont provoqué naguère les guerres de religion avec leurs violences folles.

Que nous montre la guerre actuelle ?

Du côté allemand, un peuple riche et prospère acceptant avec une joie délirante une lutte à mort qui doit le ruiner et fournissant des exécuteurs pour brûler et piller des villes riches en chefs-d'œuvre, sous le vain prétexte d'abréger la guerre en terrorisant les populations. Il semble qu'un vent de folie se soit abattu sur ce peuple, autrefois si calme et si positif.

Du côté français, cette guerre a produit des changements non moins nombreux et pro-

fonds, quoique dans un sens bien différent.

a Une nation impressionnable, mobile, in- « disciplinée, comme le dit M. Le Bon, trans- « formée brusquement en masses résolues, « tenaces, vivant stoïquement pendant des « mois au fond des tranchées meurtrières, a sous la constante menace d'une mort obs- «. cure. »

Et la Belgique n'hésitant pas à tout sacrifier pour défendre son honneur !

La raison n'est pour rien dans ces tragiques événements, lesquels relèvent uniquement des forces psychologiques demeurées longtemps inexplicables et, plus longtemps encore, inexpliquées.

En dehors de l'intelligence qui assure les progrès de la science rationnelle, il y a Vinconscient où s'élaborent secrètement des forces « affectives, mystiques et collectives», douées d'une puissance que l'on commence seulement à connaître et dont les résultats ont été longtemps attribués à des causes imaginaires. C'est ainsi que l'histoire, considérée comme une suite d'événements à causes rationnelles, a été le plus souvent, d'après M. Le Bon, une construction fort différente de la réalité.

Depuis longtemps, cet illustre psychologue

avait montré, au sujet delà grande révolution française, que les héros de cette tragédie, tout en invoquant sans cesse la raison, avaient obéi aux forces secrètes qui étaient en eux et qui n'avaient aucun rapport avec le rationalisme.

« La guerre européenne, écrit M. Le Bon, représente les débuts d'une ère de bouleversements...

(( Des drames de l'heure présente sortira sans doute une patrie française régénérée et plus forte. Les héroïques qualités de ses défenseurs montrent que l'anarchie dont elle était menacée était toute de surface. Une intrépide jeunesse offre à nos yeux émerveillés le plus réconfortant spectacle... c( La France menacée a fait surgir des êtres nouveaux, créés par un rajeunissement d'âmes ancestrales, qui sommeillent parfois, mais ne meurent jamais. »

L'analyse sommaire que je viens de faire des premières pages des Enseignements psychologiques de la guerre européenne suffit à montrer la suprématie exercée par les forces psychologiques dans la conduite de la guerre.

c( Leur pouvoir, écrit M. Le Bon, règne « sur les plaines sanglantes où s'entassent

c( des milliers de morts, serviteurs dociles « des puissances qui dominent leurs volontés « et que, souvent, ils ne soupçonnent pas...

a Ces puissances sont conditionnées par « des éléments affectifs, mystiques et collec- « tifs qui relèvent du caractère...

« L'intelligence fait penser, le caractère ((. fait agir...

(( Le caractère tout à fait indépendant de « l'intelligence est donc ce qui importe le plus « dans l'existence des nations et des peuples. »

A Salonique

Les forces anglo-françaises envoyées au secours de la malheureuse Serbie s'élèvent actuellement, d'après la presse allemande, à 172.000 hommes et sont en voie de renforcement. On peut donc croire que, d'ici à peu de temps, la France et l'Angleterre disposeront ensemble, à Salonique et dans ses environs immédiats, d'une armée anglo-française d'environ 200.000 hommes, bien pourvue sous tous les rapports.

Le désir légitime de donner la main aux Serbes avait fait porter les corps anglais et français assez loin au nord de Salonique, les Anglais tenant la gauche du dispositif.

Après que l'armée serbe eut été rejetée sur le Monténégro et l'Albanie, il fallut ramener en arrière les contingents anglo-français et les disposer autour de Salonique pour faire de cette ville une place forte du moment.

La retraite de l'armée anglo-française, commencée un peu tard, sous la menace de l'ar-

mée bulgare que suivait l'armée allemande du général von GalKvitz, s'est effectuée avec une méthode et un ordre parfaits, au prix de pertes minimes et en assurant le transport du matériel de guerre. Une telle opération fait honneur au commandant en chef français, général Sarrail, qui l'a dirigée, et aux troupes des Alliés qui l'ont exécutée.

Actuellement, ces troupes sont parvenues sur les lignes de défense du camp retranché, auxquelles travaillent depuis quelque temps les milliers de Serbes réfugiés à Salonique.

Dans quinze jours, lorsque les travaux défensifs auront acquis une certaine solidité, le port et la rade de Salonique seront protégés contre les effets d'un bombardement effectué par l'ennemi à distance de grosse artillerie, autrement dit à 30 ou 35 kilomètres. La défense disposera donc d'un terrain en forme de demi-cercle, ayant pour centre le port de Salonique et pour rayon la portée extrême des canons lourds de l'ennemi.

Une armée anglo-française de 200.000 hommes, puissamment armée de grosse artillerie et bien pourvue d'approvisionnement, grâce à la maîtrise de la mer, sera en situation de contenir, voire même de refouler victorieusement des forces doubles ou triples qui s'efforceraient de la jeter à la mer.

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