ENCORE LA MARNE
Le plus grand mérite en revient sans aucun doute au général Joffre, chef supérieur, et comme tel assumant les plus graves responsabilités, mais il ne faut pas oublier que sans réclair de génie dont le général Galliéni a fait preuve le 3 et le 4 septembre 1914, le sort de Paris et avec lui, de la France entière, eût été compromis.
Le chapitre VI de V Histoire de la Grande Guerre^ par M. Campinchi, contient de nombreux croquis ainsi que des clichés photographiques reproduisant les traits de nos chefs les plus illustres. L'un de ces clichés montre une entrevue qu'auraient eue le généralissime et le gouverneur de Paris, la veille de la bataille de l'Ourcq. Cette entrevue n'a eu lieu que plusieurs mois plus tard, comme en témoignent les uniformes bleu horizon portés par nos généraux seulement à partir du mois de novembre 1914.
En fait, le généralissime et le gouverneur de Paris ne se sont pas rencontrés durant les jours qui ont immédiatement précédé et suivi les événements de la Marne.
La victoire des forces morales
a A la guerre, tout est moral », a dit Napoléon. Ce mot célèbre est confirmé par la victoire de la Marne, qui fut surtout une victoire des forces morales, ainsi que le proclame un glorieux mutilé de cetteguerre, le général Malleterre, dans le livre De la Marne à VYser qu'il vient de publier chez Chapelot.
Le général Malleterre, un de nos plus jeunes officiers généraux, était colonel du 46^ d'infanterie au moment de la guerre, et c'est de la caserne de Reuilly qu'il est allé s'embarquer en chemin de fer à destination du 3^ corps d'armée, alors en voie de réunion dans la Woëvre.
Depuis qu'il est de retour à Paris, le général Malleterre, que l'amputation d'une jambe tient pour toujours éloigné du service actif, emploie sa belle activité cérébrale à des travaux ayant la guerre pour objet. C'est ainsi que son récent ouvrage. De la Marne à VYser ^ est un excellent résumé des opéra-
tions de cette guerre jusqu'à la fin de l'année 1915, résumé où ressort, presque à chaque ligne, l'idée maîtresse de l'auteur, à savoir que notre victoire de la ÙMarne, dont les conséquences se font encore sentir, fut surtout la victoire des forces morales sur les forces matérielles.
Ecoutons le général Malleterre, quand il nous dit :
« 11 y a, dans cette victoire, une part mijs- (( tique autant qu'une part militaire...
«■ Sans doute, le militaire contribua à la (( victoire. Mais la perspicacité et le coup c( d'œil dont fit preuve le général en chef en (( lançant, dans une offensive presque déses- « pérée, toutes les masses qu'il avait concen- « trées n'auraient pas suffi à changer la face « des choses s'il n'y avait eu dans l'âme des a soldats cette force mystique qui les fit réa- « giretse redressercontre toutes les épreuves « accumulées, contre toutes les défaillances « physiques et morales. »
Le général énumère ensuite les actions de guerres auxquelles a participé son ancien régiment — le 46^ — soit pendant la bataille de Charleroi, dite de Sambre-et-Meuse, soit pendant la bataille de la Marne.
Le 46® livre son premier combat, les 21 et
22 août, pendant que la place de Longwy est bombardée par l'ennemi.
La bataille de Charleroi, de Mons à Longwy, s'engage. Dans la matinée du 22, l'ordre arrive au 46® de battre en retraite. Moment de stupeur ! La retraite n'est inquiétée que par les obus de l'artillerie lourde des Allemands. Le lendemain 23, ralliement sur une position de repli. Nouveau recul, le 24, à la suite d'un combat violent.
La retraite est continuée sur la Meuse, puis des bords du fleuve vers l'Argonne, au milieu d'un affaissement général causé par la fatigue et les bruits démoralisants.
Le 30 août, reprise de la marche en avant, par une chaleur très forte. Le moral est revenu. On marche à l'ennemi !
(( Quand, avant la chute du jour, nous le « surprenons et l'attaquons, c'est avec toute « la vieille furia francese que nos soldats se « lancent dans une charge endiablée à la « baïonnette et rejettent en quelques quarts « d'heure, à travers bois et vallons, à trois « kilomètres plus loin, une brigade qui fai- « sait flanc-garde d'un corps d'armée. La « nuit arrêta la poursuite. Dans la ferme où « l'on transporta les blessés leur exaltation « n'était pas tombée. Certains montraient
« leurs baïonnettes, rougies et tordues. « Nous (( avons fait de la bonne besogne : vous êtes (( content^ mon colonel /»
La retraite générale continua néanmoins jusqu'au 6 septembre, où fut lancé le fameux ordre du jour du général Joffre commençant par ces mots :
«. Au moment oi^i s'engage une bataille dont (( dépend le salut du pays, il importe de rap- « peler à tous que le moment n'est plus de « regarder en arrière ; tous les efforts doivent c( être employés à attaquer et à refouler l'en- « nemi... »
Nos soldats surent, dès lors, pourquoi ils devaient attaquer à fond, sans se laisser abattre par les fatigues et les privations.
De l'ensemble des efforts accomplis pour vaincre, il y a plus qu'un acte de haute stratégie.
Une grande armée allemande, victorieuse depuis Gharleroi, a été mise en déroute par des soldats qui, depuis huit jours, battaient en retraite et souffraient de faim.
(( Ce fut bien là le miracle, le miracle de « Vénergie nationale, le miracle de la vertu « de la race, le miracle de la tradition guer- (( rière de la France. »
La guerre européenne qui dure depuis dix-
huit mois est dominée par la victoire de la Marne, gagnée par nous à la suite des combats et batailles compris entre le 6 et le 12 septembre 1914.
« Cette guerre donne lieu, depuis, à une « gigantesque bataille d'usure dont le dénoue- « ment doit dépendre essentiellement d'une « loi nouvelle : économie des hommes, pro- « digalité des munitions, proportion renver- « sée entre les forces de choc et les forces de « destruction, jusqu'au jour où la rupture « d'équilibre par l'usure des combattants (( amènera le choc final qui brisera le colosse « germanique, »
Sur l'exemplaire du livre JDe la Marne à ri:ser dont il a bien voulu me gratifier, le général Malleterre a écrit cette dédicace : « A son ancien maître qui a préparé la victoire.»
Le compliment m'a profondément ému, en montrant à l'ancien directeur de l'Ecole supérieure de guerre que ses anciens élèves, devenus les dirigeants de la guerre actuelle, lui sont restés reconnaissants des efforts qu'il a faits pour les instruire.
D'autre part, qu'il me soit permis d'offrir àl'éminent général Niox, directeur du Musée de l'Armée et gouverneur des Invalides, qui fut mon premier maître, lors de la fondation
de l'Ecole supérieure de guerre, en 1876, toute ma gratitude pour le haut enseignement que j'ai reçu de lui à mon époque, où le lieutenant Malleterre, avant de devenir son gendre, songeait déjà à lui succéder dans la chaire de géographie militaire et d'économie politique.
L'armée grecque
Bien que depuis le début de la guerre européenne, en août 1914, la Grèce soit nettement neutre et veuille conserver la plus stricte neutralité, sa qualité de puissance balkanique est de nature à l'entraîner dans le conflit.
Au mois de janvier 1912, à la veille de la guerre des Balkans, le royaume de Grèce comprenait environ 2.700.000 habitants fournissant une armée de 32.000 hommes sur le pied de paix, armée pouvant être portée à 120.000 hommes au moment d'une guerre.
En vertu de la loi de 1909, les Grecs sont soumis au service personnel entre la vingtième et la cinquante-quatrième année, savoir : deux ans de service actif, dix ans de première réserve, neuf ans de deuxième réserve, sept ans de garde nationale, et sept ans de réserve de la garde nationale.
Vers la fin de la guerre contre la Turquie, lors de la ruée des Bulgares traîtreusement lancés contre les Serbes par le roi Fer-
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dinand, Tarmée grecque comptait plus de 200.000 hommes.
Après que le traité de Bucarest, en 1913, eut ramené la paix dans les Balkans, la Grèce se trouva augmentée de vastes territoires, et sa population fut presque doublée. Les nouvelles provinces se nommaient l'Epire, la Thessalie septentrionale, la Macédoine grecque^ la Ghalcidique, la Crète et les îles de la mer Egée.
L'armée grecque avait largement profité de la présence parmi elle d'une mission française dirigée par le général Eydoux auquel succéda en 1913 le général de Villaret.
Durant la guerre de 1912-1913, le roi Constantin avait commandé en chef les contingents grecs avec beaucoup de distinction, et il y avait gagné une popularité qui dure encore, bien que par son éducation militaire, et par ses liens de famille ce prince soit acquis à l'influence allemande.
Or, les sentiments des Grecs sont tout autres et tendent en général à demander aide et protection à la France considérée comme la fille de l'hellénisme.
Quoi qu'il en soit, dès Tannée 1913, le roi Constantin, avec le concours de son ministre de la guerre, M. Venizelos, développa la force
militaire de son pays au point qu'en l'espace de quelques mois l'armée du pied de paix fut portée à 120.000 hommes et devint capable de fournir, à la mobilisation, une armée d'opérations de 300.000 hommes.
Durant la longue maladie du Roi, le travail de reconstitution de l'armée grecque fut poursuivie sous la direction du général Danglis et donna lieu à des précautions contre la Bulgarie soupçonnée de vouloir se jeter, par surprise, sur la Macédoine grecque, dans le but de s'en emparer.
C'est ainsi qu'une forte partie de l'armée grecque fut concentrée en Macédoine, et spécialement, à Salonique et environs.
En Grèce, le perfectionnement des institutions militaires s'est continué en ces derniers temps, depuis surtout que la guerre européenne a provoqué la mobilisation générale des forces de ce pays.
Les officiers qui, avant la guerre de 1912, faisaient volontiers de la politique, ont renoncé à ce genre d'occupation et ne veulent plus connaître que leurs devoirs professionnels.
Les soldats grecs sont sobres, résistants et patriotes. Us constituent une infanterie particulièrement souple et habile à tirer parti
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du terrain. Ses bataillons de chasseurs, dénommés Evzônes, se font remarquer par leur vigueur et leur entrain et portent une tenue inspirée du costume national, qui consiste en en une veste bleue, un jupon en drap blanc plissé, des -molletières, et, pour coiffure, le fez rouge. L'armement de l'armée grecque est des plus modernes. Outre le fusil de 6 mm. 5 du système Mannlicher, il compte un canon de 75 millimètres à tir rapide système du Creusot, fabriqué en France. L'approvisionnement en munitions est suffisant pour une guerre de courte durée.
En résumé, l'armée grecque, avec ses 300.000 hommes mobilisés en première ligne et ses 200.000 hommes des diverses formations de deuxième ligne, est une force redoutable entre les mains d'un roi très militaire qui jouit de la confiance des officiers et des soldats.
Si le roi Constantin ne devait consulter que ses goûts personnels, il agirait plutôt en faveur de son impérial beau-frère et nous trouverions en lui un adversaire décidé, mais la politique internationale a des exigences qu'un petit pays tel que la Grèce ne peut braver impunément.
La décision assurément géniale à laquelle