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LA RETRAITE SUR LA MARNE

les liens tactiques se sont maintenus intacts en permettant au commandement supérieur de prendre de nouvelles dispositions. Quelle différence avec les déroutes ayant suivi, en 1870-1871, un certain nombre de nos batailles perdues !

Le général Joffre, le soir du 25 août^ avait à choisir entre le renouvellement de l'action et une retraite générale vers le sud en laissant Paris à l'ouest des lignes de retraite, avec l'arrière-pensée de reprendre l'offensive au moment favorable.

C'est la seconde solution que choisit notre général en chef, et il fit bien, car, en adoptant la première, il aurait couru le risque de voir sa ligne forcée par défaut d'organisation matérielle presque impossible à improviser.

La retraite des Anglo-Français, commencée par ordre général du 25 août 1914, s'est transformée brusquement, les 5 et 6 septembre, en contre-attaques endiablées qui ont marqué le triomphe des forces morales accumulées de lonofue date dans l'âme de notre soldat.

Dans un prochain article, je donnerai mon sentiment sur la bataille de l'Ourcq et sur la grande bataille de la Marne qui en fut la conséquence et le couronnement. Pour aujourd'hui, je me bornerai à reproduire le jugement

d'un colonel allemand sur les événements militaires de la fin d'août 1914, d'après le récit d'un prisonnier civil alsacien, originaire de Sainte-Marie, récit publié le 10 mai 1915 par le Journal des Débals :

« Tous ceux qui s'y enlendenl, aurait dit à son hôte, industriel alsacien, le colonel en question, doivenl saluer le général Joffre, chapeau bas. Il a fail une reiraile admirable^

UNIQUE DANS l'hiSTOIRE ! »

La bataille d'Arras

Lorsque, en octobre et novembre 1914, les Allemands prolongèrent leur ligne de tranchées du sud au nord jusqu'à la mer, ils fortifièrent la hauteur 165, sur laquelle s'élève la chapelle de Notre-Dame-de-Lorette et mirent en état de défense les villages d'Ablain, de Carency, de Souchez et de Noulette, en bordure de cette hauteur et formant avec elle un massif qui fait saillie, à l'ouest, dans la ligne du front entre Arras et Béthune.

Au sud de la hauteur 165, le terrain descend en pente douce sur Arras ; au nord de cette même hauteur, il s'incline en contre-bas dans la direction de Béthune. En janvier et février 1915, nous avions fait des tentatives contre Noulette, et, en mars, une attaque sur Carency ; mais ces opérations étaient trop faiblement organisées pour donner de bons résultats.

Cette fois, on a consacré des forces très importantes d'infanterie et une artillerie for-

midable à la prise du massif en question.

L'opération a débuté, le samedi 8 mai, par le vigoureux bombardement des positions à enlever ; elle s'est continuée, le dimanche 9, par une série d'attaques victorieuses, au nord d'Arras, qui ont fait tomber entre nos mains 3.500 prisonniers, dont 50 officiers et, parmi eux, un colonel, 60 mitrailleuses et 12 pièces de canon.

Ont pris part à l'action, le 9 mai, un corps d'armée français, lequel a mérité pour ces hauts faits d'être porté à l'ordre de l'armée, plus une division et une brigade, peut-être même d'autres fractions. Ces renseignements figurent dans le récit officiel des combats livrés dans le secteur Garency-Neuville, au sud de Notre-Dame-de-Lorette.

Les succès obtenus ce jour-là (le 9 mai) furent atteints avec une rapidité extrême, grâce à une excellente préparation, par l'artillerie, ce qui suppose l'étude préalable et complète du terrain, de ses couverts et des dispositions défensives de l'ennemi.

Au sud de Carency, la prise du hameau de la Targette par une division voisine du corps d'armée mentionné précédemment et l'attaque de Neuville ont donné lieu dans le récit officiel à des remarques bien intéressantes, toutes

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à l'honneur de nos troupes d'infanterie. Ainsi, à Neuville, « de chaque maison crénelée, de chaque cave organisée en tranchée couverte, l'ennemi tirait sur nos hommes. ( On conquit, maison par maison, la moitié du village. Ce fut une lutte épique dans les décombres et dans la fumée. De minute en minute augmentait le nombre de nos prisonniers. Nous les voyions sortir de leurs trous, sordides de saleté, hébétés de notre bombardement, ahuris de notre élan... »

La prise des hauteurs dites des ouvrages blancs, à cause de leur couleur due à leur sol crayeux, n'est pas moins foudroyante que celle de la Targette. Une brigade, sortie à dix heures de ses tranchées de Berthonval, s'élance sur les tranchées ennemies et les dépasse, en dépit du feu des défenseurs.

« C'est un flot qui monte. Les hommes, avec « un mépris prodigieux de l'adversaire, ne « s'arrêtent pas à ces tranchées qu'ils dé- « bordent. Tout au plus murent-ils parfois « dans les abris dont elles tentent de sortir « des sections entières d'Allemands. »

La route de Béthune à La Falaise est franchie.

Les pertes, surtout en officiers, sont lourdes. Enfin, la crête tombe en notre pouvoir. Il est

alors 1 1 h. 30. La brigade a parcouru en combattant plus de quatre kilomètres.

« Jamais, dit le récit officiel, dans cette « guerre de siège qui dure depuis sept mois, « pareil succès n'avait été obtenu, ni par les « Allemands, ni par nous. »

Vers Souchez et Carency, nos succès n'ont pas été moins grands, malgré les difficultés plus sérieuses du terrain.

La caractéristique des combats menés par nos troupes, le 9 mai, dans le secteur Carency-Neuville, fut :

« Une parfaite liaison des armes, une préce paration d'artillerie supérieurement effî- « cace, enfin et surtout, un élan incomparable « de l'infanterie, le courage et l'abnégation a d'hommes de tous âges électrisés par des (( chefs dont beaucoup sont malheureusement « tombés. »

Les qualités guerrières de nos troupes sur les autres parties du front d'attaque, le 9 mai ainsi que dans les journées du 10, du 11, du 12 et du 13 mai, n'ont pas été moins belles.

Le 10 mai, investissement de Carency.

Le 11 mai, prise par nous de l'ouvrage près de Loos, du grand fortin et de la chapelle de Notre-Dame-de-Lorette, enfin, du cimetière fortifié de Neuville. L'ouvrage de Loos nous

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est repris dans la nuit du 11 au 12 mai, mais sa perte est de peu d'importance.

Le 12 mai, continuation des attaques sur Carency et Neuville.

Le 13 mai, prise des ouvrages au sud de la chapelle de Notre-Dame-de-Lorette et des villages de Carency et d'Ablain.

A Carency, nous avons pris de nombreux trophées, consistant en armes portatives et en gros matériel de guerre. Nous y avons fait un millier de prisonniers, dont 30 officiers.

Enrésumé, la bataille d'Arras, qui embrasse les journées du 8 au 14 mai, est l'action la plus importante qui ait été engagée par nous sur un front occidental depuis que s'est livrée la bataille de la Marne.

La bataille d'Arras offre le caractère des guerres de siège et, comme telle, n'a pu être suivie, quoique victorieuse pour nous, d'une poursuite stratégique. Ses résultats ne sont pas moins immenses au double point de vue moral et tactique, en ce sens que nos soldats ont affirmé plus que jamais leur supériorité morale sur les Allemands, que notre commandement a su faire parfaitement l'adaptation des moyens au but et que nos troupes se sont montrées vaillantes, adroites et tenaces, mieux encore que par le passé.

Une cbservation est suggérée par le grand nombre de prisonniers allemands faits le 9 mai, dans un temps très court, de dix heures à onze heures et demie. Gela semble résulter chez les Allemands d'un effet de surprise, de l'insuffisance numérique des soutiens et de leur grand éloignement du front, bien que nos ennemis aient fait usage d'automobiles pour amener des réserves de Lens et de Douai sur Carency.

Le ministre de la Guerre a félicité, par télégramme adressé au général Joffre à la date du 13 mai, les troupes engagées dans la bataille d'Arras. En cela faisant, il a répondu au désir unanime de ceux qui, pour une cause ou pour une autre, n'ont pas l'honneur de combattre.

Personnellement, je reporte ma pensée vers le commandant d'armée qui, par ses dispositions longuement étudiées, a si bien préparé dans son ensemble la bataille d'Arras et en a dirigé les phases avec le talent que je lui reconnais depuis nombre d'années.

Le général Joffre se montre hors de pair ; auprès de lui, le chef de l'armée d'Arras a bien gagné que les bons Français l'aiment et l'honorent comme il le mérite.

La leçon d'Arras

La bataille d'Arras est la première, depuis huit mois que dure la guerre de siège, où nous ayions mis en jeu, sur une grande échelle, les méthodes et moyens propres à réduire les défenses matérielles de l'ennemi et à gagner du terrain en quelques jours dans une zone large de dix à douze kilomètres et moins profonde de moitié.

Les combats offensifs de Vauquois et du Vieil Armand, engagés avec des forces relativement faibles, nous avaient procuré de sérieux avantages moraux et matériels, mais ils n'avaient été, en somme, que les préliminaires de la bataille d'Arras en achetant le succès à un prix élevé.

A la bataille d'Arras, l'emploi en grand de bouches à feu puissantes, approvisionnées de munitions en nombre illimité, nous a permis de détruire avec l'artillerie les défenses ma-

térielles les plus solides ou, tout au moins, de contraindre le défenseur à se tenir dans ses abris jusqu'au moment de l'assaut.

Cette bataille a fourni en outre aux généraux français l'occasion d'employer certains procédés connus de la tactique offensive en les adaptant à la guerre de siège.

Dans ce genre de guerre, comme dans la guerre en rase campagne, c'est, et ce sera toujours l'offensive qui prévaudra sur la défensive, à la condition que les moyens de l'attaque dominent par leur force et leur nombre les moyens de la défense, chose relativement aisée quand l'assaillant dispose de ressources illimitées^ alors que le défenseur se ravitaille difficilement, et c'est le cas pour les Alliés opposés aux Allemands sur le front occidental.

Les renseignements qu'on va lire montrent d'un simple coup d'œil comment s'est effectuée, du 8 au 13 mai, la conquête du gros village fortifié de Garency et du hameau d'Ablain, limitrophe.

Cette opération est de haute importance au point de vue des enseignements qu'elle comporte pour la guerre de demain. La première attaque de Carency est du 9 mai ; elle fut entamée joyeusement par nos soldats,

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heureux d'abandonner, au moins momentanément^ leurs terriers habituels.

« Aux termes du récit officiel de la prise « de Carency, l'artillerie avait préparé l'as- « saut avec une puissance magnifique. Plus « de 20.000 projectiles de tous calibres avaient « écrasé Carency et ses défenses pendant trois « heures. »

L'assaut ayant été entamé à dix heures, le 9 mai, la préparation intensive par notre artillerie a duré de sept heures à dix heures, jusqu'à l'instant où nos fantassins ont sauté hors de leurs tranchées pour courir à l'ennemi.

A la bataille d'Arras, le front d'action de nos troupes^ qui mesurait une quinzaine de kilomètres, a comporté l'emploi de 1.000 à 1.100 bouches à feu.

Pour qu'une attaque, en guerre de siège, puisse réussir, il faut qu'elle débouche en terrain découvert à moins de cinquante ou soixante mètres de la première ligne des tranchées adverses.

Cette particularité explique pourquoi, à la première attaque de Carency, le 9, à dix heures, nos soldats pénétrèrent d'un bond et presque sans coup férir dans les premières tranchées allemandes et ne commencèrent à subir des

pertesqu'au moment où ils poussèrent au delà , vers les autres lignes de tranchées ennemies.

(( On les vit courir sur les pentes avec un (( élan furieux, dit le récit officiel, pousser de « l'avant malgré les pertes, franchir trois « lignes de tranchées successives, atteindre « le village de Garency et y entrer même sur « certains points, en dépit des ordres con- « traires. »

Le lendemain 10 mai, Tattaque de Garency fut suspendue, mais le ravin à l'ouest tomba au pouvoir de nos troupes.

Le 11 mai au matin, le commandement français, en présence des défenses formidables de Garency, prescrivit des dispositions pour investir ce village, par l'ouest et par l'est, avec l'espoir d'ailleurs justifié de s'en emparer par capitulation.

L'investissement, commencé à treize heures, fut terminé, après des combats heureux, à dix-sept heures. Les défenseurs, voyant alors leur retraite menacée, se rendirent au nombre d'un millier de soldats et de trente officiers, dont un colonel.

A ce sujet, l'auteur du récit officiel, que je juge être un jeune officier plein de feu et d'ardeur, a décrit la scène de la capitulation de Garency en véritable artiste. Qu'il me soit

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permis toutefois de trouver intempestive, dans un document sérieux, une exclamation de troupier faite en pur argot.

Pendant la nuit du 11 au 12 mai, les Allemands abandonnèrent le hameau d'Ablain après y avoir mis le feu.

La garnison prisonnière de Carency fut dirigée sur l'arrière aux premières heures du 13 mai.

(( Dans le matin gris qu'une pluie fine (( assombrit, lajoie fait battre tous les cœurs. »

« Sur la route d'Arras, la colonne de pri- « sonniers croise un officier général français « devant lequel défilent au pas de parade, « tête à gauche, garde badoise, chasseurs « bavarois, fantassins saxons et pionniers, à « la suite de leur colonel... »

Dans l'esprit du haut commandement des Alliés, les Anglais devaient participer à la bataille du 9 au 13 mai en faisant agir leur première armée à la gauche des forces françaises combattant au nord d'Arras.

D'après le Times^ la première armée anglaise se porta le 9 mai contre les tranchées allemandes les plus proches, les franchit et poussa son attaque jusqu'aux villages deFromelles et d'Aubert, dont elle s'empara de haute lutte.

Néanmoins, ces exploits furent chèrement payés^ si l'on croit le Times, disant :

« Nous avons trouvé l'ennemi plus fort « que nous croyions. Nous n'avions pas assez (( d'obus pour abattre ses parapets, suivant a la méthode française, et, lorsque notre in- « fanterie monta courageusement à l'assaut « des tranchées, elle trouva des fils de fer a barbelés presque intacts et des mitrailleuses « bien masquées qui dirigeaient sur nous un « déluge de balles. »

Le soir du 9 mai les Anglais se replièrent sur leurs positions de la matinée, tout en conservant le village d'Aubert.

Une accalmie a régné de ce côté jusqu'au 16 mai, un peu après minuit, où les Anglais ont rouvert la lutte, au sud de Richebourg- TAvoué, en enlevant deux lignes successives de tranchées.

Les attaques anglaises ont continué le 17 avec succès, et tout porte à croire qu'elles ne tarderont pas à gagner les faubourgs de Lille.

Les Allemands ont entouré cette ville de fortifications immenses qui seront impuissantes à faire échouer la prochaine offensive anglo-française appropriée à la guerre de siège.

Eux et nous

Après la guerre de 1870, nous avons emprunté à l'armée allemande ses méthodes d'instruction basées sur l'étude des cas concrets. C'est ainsi que l'armée française est devenue manœuvrière au cours d'exercices de guerre en terrain variés, à simple action, puis à double action, autrement dit, contre un ennemi supposé, ensuite contre un ennemi représenté.

Grâce à l'esprit gaulois, fait de bon sens et de clarté, l'instruction militaire pratique de nos troupes qui s'en est suivie n'a pas dévié de son but, lequel est de serrer de près les réalités en laissant aux officiers et aux soldats la part d'initiative à laquelle ils ont droit en raison de leur intelligence.

Pendant les quarante-quatre ans qui séparent la guerre de 1870 de la guerre de 1914^ l'armée allemande, soumise à l'influence de l'industrialisme grandissant de l'Allemagne, a évolué vers le machinisme, et cela d'autant

plus rapidement que le fondateur de la Prusse, Frédéric le Grand, avait basé son militarisme sur des procédés mécaniques.

La part prépondérante de l'industrialisme dans la vie nationale et, par suite, dans l'armée allemande a fini par priver les généraux d'outre-Rhin des qualités d'initiative et d'inspiration qui avaient fait la force de leurs prédécesseurs en 1870-1871.

Du petit au grand, les faits de guerre accomplis en Belgique et en France depuis les premiers jours d'août donnent l'impression bien nette de la pauvreté intellectuelle des Allemands et, au contraire, du développement prestigieux des qualités propres à la race française.

Les Allemands ont versé dans la prévoyance systématique, doublé du système mécanique. Nous autres Français, nous avons toujours été, et sommes encore, des improvisateurs, autant dire, des débrouillards, qui savons, à l'occasion, comme dans les six mois de la guerre de siège consécutifs à la victoire de la Marne, boucher les trous dans une préparation matérielle insuffisante.

Le système français de 1914 n'est pas à recommander dans l'avenir, en raison des dangers qu'il présente, mais, tout de même.

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