‹ Les conditions de la guerre moderneChapitre 51 sur 53 · DÉFENSE AÉRIENNE DE PARIS · texte numérisé non relu

DÉFENSE AÉRIENNE DE PARIS

soient opposés à l'emploi d'un appareil auxiliaire de stabilisation n'offrant, à leurs yeux, qu'une utilité contestable.

Espérons, avec le président actuel de la sous-commission parlementaire de l'aéronautique, qu'un stabilisateur automatique choisi parmi les appareils de stabilisation expérimentés avant la guerre, sera prochainement confié à nos aviateurs dans le but de leur assurer dans les vols nocturnes la même sécurité qu'en plein jour.

Dans un de mes précédents articles, je disais que chez nous les avions avaient détrôné les ballons dirigeables comme machines de guerre aérienne. Il n'en a pas été toujours ainsi, car, en 1913, lors de son interpellation devant le Sénat sur l'aéronautique militaire, M. le sénateur Reymond, qui devait trouver, l'année suivante, la mort la plus glorieuse en exécutant une reconnaissance aérienne devant l'ennemi, le sénateur Reymond, dis-je, exprimait le regret qu'on eut adopté, pour nos dirigeables, le ballon souple au lieu du ballon rigide, et, à l'appui de son dire, il montrait les ballons souples incapables de lutter de vitesse avec les ballons rigides du genre Zeppelin.

De telles discussions n'ont plus pour nous qu'un intérêt historique. L'aviation française

a remporté et remporte, tous les jours, des succès qui lui assurentla première place. C'est donc vers les progrès dans l'aviation que nous devons porter nos principaux efforts.

L'avion et le zeppelin caractérisent assez bien le Français et l'Allemand opposés l'un à l'autre dans la guerre aérienne.

Le premier, individualiste, vif, agile, gros comme une guêpe et ne comptant que sur luimême ; le second, énorme, colossal, mais essentiellement vulnérable et valant surtout par les efforts réunis de sa garnison.

Quand nous saurons mieux utiliser les divers moyens de lutte aérienne mis à notre disposition, tels qu'avions de chasse, avions de bombardement, avions de reconnaissance, et lorsque nous disposerons en nombre suffisant des projecteurs et des auto-canons si efficaces contre les grands croiseurs aériens, alors on peut croire que les zeppelins ne trouveront plus l'occasion de jeter des bombes sur Paris, attendu que, jusqu'à présent au moins, les monstres aériens envoyés contre la capitale ne se sont guère montrés audacieux et ont même choisi le plus souvent de vains prétextes pour rebrousser chemin avant d'avoir accompli leur infâme besogne.

La masse d'artillerie

Dans les nombreuses batailles qu'il a dirigées, Napoléon a fait le plus souvent usage, au moment décisif, d'une masse d'artillerie qu'il avait su réunir au moment et au point convenables en vue de produire ce qu'il appelait l'événement.

« En bataille comme à un siège, a-t-il « écrit, l'art consiste à faire converger un « grand nombre de feux sur un même point; « la mêlée une fois établie, celui qui a l'aa dresse de faire arriver subitement et à « l'insu de l'ennemi, sur un de ces points, c( une masse inopinée d'artillerie, est sûr de « l'emporter. »

Les principes napoléoniens sont immortels, mais doivent être adaptés aux circonstances de temps et de lieu pour répondre aux progrès de l'esprit humain.

La masse d'artillerie dont parle Napoléon s'entendait surtout du nombre de pièces qu'il pouvait concentrer, à un moment donné, sur

un point du champ de bataille, en prévision de l'événement à produire.

Le principe napoléonien de la masse d'artillerie, les Prussiens l'ont appliqué en 1870, sans y apporter de changements notables, sauf qu'ils lui ont donné une extension encore plus grande, comme à la bataille du 18 août, dans laquelle on a vu près de 300 canons allemands agir ensemble contre le village de Saint-Privat, lequel formait le point d'appui de droite de l'armée française.

Dans la guerre actuelle, les Allemands ont donné à la masse d'artillerie de Napoléon, composée d'un grand nombre de pièces de canon de campagne, une interprétation sensiblement différente, en ce qu'ils ont fait consister cette masse en bouches à feu lourdes capables de produire des résultats supérieurs, autant, sinon plus, par leur puissance propre que par leur nombre. Les Prussiens ne sont pas arrivés du premier coup à cette notion nouvelle de la masse d'artillerie et, la preuve, c'est que les gros obusiers, dont le 420 est le plus formidable, et qui constituentce quej'appellerai la « masse d'artillerie stratégique » des Austro-Allemands, ont été employés très efficacement à l'attaque d'Anvers après avoir été essayés devant Liège et Namur.

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Grâce aux chemins de fer, dont ils savent tirer le meilleur parti, nos ennemis transportent leur masse d'artillerie stratégique d'un théâtre d'opérations dans un autre avec le but d'obtenir successivement, ici ou là, un succès partiel dont ils ont l'espoir de faire une victoire décisive.

Mais le transport à grande distance de leur masse d'artillerie stratégique est une opération délicate et de longue durée qui comporte des travaux de toute nature, relatifs, non seulement au transport du matériel par voies ferrées, mais à l'approvisionnement en munitions et à l'aménagement des batteries.

Ainsi, les Allemands ont débarqué, à une quinzaine de kilomètres au nord de Verdun, au mois de décembre dernier, leur grosse artillerie lourde, laquelle avait précédemment servi à enfoncer le front russe et, plus récemment encore, le front serbe.

A ce parc formidable de siège, ils ont joint, le mois suivant, cinq corps d'armée nouveaux qui, avec les deux corps d'armée formant les troupes d'investissement du secteur nord de Verdun, ont constitué une armée de sept corps chargée de s'emparer de Verdun.

Les travaux préparatoires à l'attaque brus-

quée de cette place forte ont duré deux mois, jusqu'au 20 février, date à laquelle a commencé le bombardement des ouvrages extérieurs de Verdun, du côté du nord, en même temps que continuait le duel entre les deux artilleries adverses sur le front de quarante kilomètres qui s'étend de Vauquois (sur la rive gauche de la Meuse) à Etain (sur la rive droite).

L'attaque brusquée de Verdun, commencée le 21 février, s'est développée les jours suivants, jusqu'au 26, où l'assaillant a pu jeter un régiment prussien, le 24® brandebourgeois, dans le fort de Douaumont, que le bombardement avait, au préalable, détruit de fond en comble à l'aide de la grosse artillerie allemande établie en majorité sur la rive droite de la Meuse, à mi-distance entre cette rivière et la ville d' Etain et à quinze kilomètres environ au nord de la place de Verdun.

Du 21 au 27 février inclus, le haut commandement français n'a cessé de manœuvrer en retraite, défendant le terrain pied à pied, dans le but de soustraire le mieux possible nos admirables soldats aux effets déprimants de la grosse artillerie allemande, y compris les obusiers de 420 ramenés de Serbie.

Le 27, les ruines du fort de Douaumont,

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envahies la veille par des fractions du 3^ corps prussien, ont été encerclées par une partie de nos réserves à la suite d'une contre-attaque entamée au bon moment et qui fait le plus grand honneur au chef qui l'a lancée ainsi qu'aux troupes qui l'ont exécutée.

(( A l'est, à l'ouest de la position de Douau- « mont, dit le communiqué français du o 27 févi ier 23 heures, nos troupes enserrent « étroitement les fractions ennemies qui ont « pu y prendre pied et qui s'y maintiennent a difficilement. »

Cet encerclement, qui dure encore, amènera la capture prochaine des Prussiens accrochés aux ruines du fort de Douaumont.

L'attaque brusquée de Verdun s'est ralentie le 28 février et paraît devoir s'éteindre à bref délai, après avoir donné à l'ennemi une bande de terrain large de 8 à 10 kilomètres et profonde de 4 à 5 ; c'est la montagne accouchant d'une souris. Et, encore, si les corps d'armée prussiens lancés à l'attaque de Verdun ont obtenu ce résultat, c'est au prix de pertes excessives dont on ne trouve l'équivalent dans aucun des engagements antérieurs.

Les luttes qui viennent de se produire au nord de Verdun du fait de l'offensive aile-

mande engagée le 21 février et continuée jusqu'au 28, ces luttes ont revêtu un caractère d'universalité des moyens d'action qui les différencient nettement des guerres d'autrefois.

L'artillerie lourde y a joué, des deux côtés, un rôle essentiel, lequel n'est pas fait pour amoindrir la valeur des actions héroïques accomplies par les deux infanteries opposées et surtout par l'infanterie française, la première du monde, comme elle était déjà qualifiée en 1854 par le maréchal Canrobert, et dont le Daily Mail disait hier, en parlant de la bataille de Verdun :

« Si l'infanterie des Allemands avait valu « leurs canons, l'ennemi aurait pu réussir. « Mais l'infanterie française est sans égale. » Honneur donc au soldat français qui porte en lui les vertus guerrières les plus hautes que le monde ait jamais vues !

« Soldats de France, écrivait ici même il « y a quatre jours notre directeur Léon « Bailby, comme à cette heure vous nous « apparaissez bien tels que vous êtes, der- « nière raison des batailles, seul espoir sur « quoi on puisse fonder la certitude de « vaincre ! » Vive la France !

L'offensive sur Verdun

Dans mon article du 2 mars ayant pour titre La masse d'artillerie^ je me suis efforcé de mettre en lumière la part prépondérante qu'a prise l'artillerie lourde des Allemands au cours des actions de guerre qui se produisent actuellement au nord de Verdun.

Entre le 21 et le 27 février, après deux mois d'une laborieuse préparation tenue secrète, nos adversaires ont dirigé contre les troupes avancées de la défense nord de Verdun un bombardement tel que nos généraux ont pris le parti de faire reculer progressivement leurs forces de première ligne jusqu'à une solide position située à quatre ou cinq kilomètres en arrière.

Les opérations, qui ont eu successivement pour théâtres, en 1914 et en 1915, la Belgique, le nord de la France, la Russie et, en dernier lieu, la Serbie, avaient mis en lumière l'extraordinaire puissance destructive des obusiers de 305, de 380 et de 420, dont les Al-

lemands disposent en grand nombre dans leur grand parc d'artillerie de siège.

Un officier serbe, qui se trouvait à Belgrade au moment du bombardement de cette ville par la grosse artillerie du maréchal de Mackensen, m'a déclaré que le bombardement par l'artillerie lourde des Austro-Allemands avait produit des effets si terrifiants qu'il était presque impossible à des troupes non solidement abritées de les supporter sans faiblir.

L'attaque brusquée de Verdun par le nord, commencée le 21 février, s'est continuée sans relâche jusqu'au 28 ; après quoi, elle a subi un temps d'arrêt, lequel s'est prolongé jusqu'au 2 mars. Ensuite, le bombardement a repris et dure encore. Voilà donc dix-sept jours que se maintient, avec quelques interruptions, la lutte engagée par les Allemands dans l'espoir trompeur de s'emparer de Verdun et, du même coup, de mettre fin à la guerre par ce succès local dont le Kaiser ferait, à grand renfort de réclame, une victoire décisive.

On sait que les ruines du fort de Douaumont, au nord de Verdun, ont été envahies et occupées, dans la soirée du 26 février, par des fractions du 3® corps prussien (24® brandebourgeois) lancées à l'assaut du fort. Le 27,

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le général Pétain, placé depuis l'avant-veille à la tête de la 3^ armée, a, par une manœuvre habile, encerclé les Prussiens du fort de Douaumont et, de cette manière, a mis un terme au progrès des Allemands sur Verdun.

Ne pouvant plus gagner de terrain du nord au sud, nos adversaires ont fragmenté leurs attaques et les ont portées contre des villages situés les uns à l'est, les autres à l'ouest de la airection prise par l'offensive sur Verdun.

Ils ont pu ainsi, grâce à des bombardements préalables par leur grosse artillerie, s'emparer de quelques villages, tels que ceux de Douaumont et de Forges, dont la prise ne leur procure que des avantages locaux sans exercer une fâcheuse répercussion sur la défense de notre position principale de résistance au nord de Verdun, comprise entre Vacherauville, (sur la Meuse), le fort de Douaumont et le fort de Vaux.

D'après le communiqué français du 7mars, 15 heures, une forte division allemande s'est emparée, à la suite d'un violent bombardement, de la hauteur 265, à l'ouest de la Meuse, sans que ce succès purement local nuise d'une façon sensible à la solidité de notre front sur la rive gauche de la Meuse.

La facilité relative avec laquelle l'offensive

allemande sur Verdun a pu refouler progressivement notre défense avancée jusqu'à la position principale, ayant pour points d'appui Malancourt (R. G.), Béthincourt (R. G.),Vacherauville (R. D.), Hautremont (R. D.), fort de Douaumont (R. D.),fort de Vaux (R. D.), Damloup (R. D.), cette facilité relative s'explique par deux causes, la première, c'est que, les Allemands ayant pris l'offensive au nord de Verdun à un moment de l'année (21 février) qui est contraire aux grands mouvements de troupes, ils n'avaient pas à craindre d'être dérangés dans leurs préparatifs d'attaque et ils étaient certains de bénéficier des avantages que procure toujours la surprise. Par contre, le froid, avec accompagnement de neige, pourrait nuire considérablement aux opérations faites en cette saison.

Les bénéfices de l'offensive, surtout quand elle est entamée par surprise, sont appréciés à leur haute valeur depuis un temps immorial. Celui qui veut attaquer forme son plan à l'avance. Il sait où il portera ses coups et avec quels moyens. Ledéfenseur, au contraire, est subordonné à l'assaillant. Il ignore les projets de l'adversaire et, contraint par prudence à se tenir prêt à résister aux attaques de l'ennemi d'où qu'elles viennent, il est faible

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partout, fort nulle part. En ce qui concerne l'attaque brusquée de Verdun entamée le 21 février et qui se poursuit depuis avecdes alternatives diverses, je dirai que les Allemands, grâce à l'offensive prise par eux, ont pu amener en temps utile, devant le point d'attaque^ des forces supérieures, comme artillerie lourde et infanterie, à celles dont nous disposions sur le même secteur.

L'infériorité relative de nos forces disponibles dans le secteur assailli nous a imposé le mode défensif, avec ses combats en retraite plus ou moins aléatoires, et a permis aux Allemands, une fois maîtrisés devant notre position principale, d'étendre leur zone d'action offensive sur les ailes, surtout en dehors de la rive gauche de la Meuse, le terrain de la rive droite étant limité à courte distance par les côtes de Meuse, d'un accès fort difficile.

Le choix de Verdun comme point d'attaque s'est imposé au Kaiser pour obéir à des considérations passablement étrangères à l'art de la guerre. En Allemagne, la place de Verdun passe pour le plus solide rempart de la France en face de la place de Metz. Le Kaiser a manifestement hâte de mettre fin à la guerre européenne actuelle, pour une foule de raisons qu'il est inutile de développer ici

et que tout le monde connaît plus ou moins.

Cet empereur mégalomane s'est imaginé, à l'instar de son peuple fou de pangermanisme, que la chute de Verdun équivaudrait à la victoire définitive des empires centraux sur les peuples de l'Entente et, sachant les grands moyens en artillerie lourde dont il pouvait disposer au nord de Verdun, il a cru fermement à la prise de cette place en moins de huit jours.

Mais la zone d'attaque choisie entre la Meuse et les côtes s'est trouvée trop étroite pour permettre aux forces allemandes de prendre tout leur développement, en sorte que l'offensive menée en forme de ruée sanglante s'est amincie au fur et à mesure de sa progression et a offert, le 26 dans la soirée, au général Pétain, l'occasion d'encercler dans le fort de Douaumont la tête de l'attaque allemande, désormais séparée de son corps et, comme telle, vouée à l'impuissance.

Ce fut l'échec irrémédiable de l'offensive sur Verdun et la fin des rêves de gloire qu'avait fait naître en Allemagne la pseudo-prise, tant de fois annoncée, de cette grande place de guerre.

La défense de Verdun

Il apparaît de plus en plus que l'offensive des Allemands sur Verdun, préparée durant le mois de décembre 1915 et le mois de janvier 1916, estuneopération de la plus grande importance visant à produire un effet décisif, avec l'espoir d'abréger la durée de cette guerre en imposant aux Alliés une paix défavorable pour eux. L'Allemagne a entrepris l'offensive sur Verdun dans le but apparent de devancer les attaques des Alliés sur tous les fronts. Cette offensive a revêtu la forme d'une attaque brusquée frontale, entamée le 21 février et continuée depuis sous des formes et avec des alternatives diverses, sans réussir à prendre Verdun. C'est là, pour nos ennemis, un échec grave dont ils ne se relèveront pas facilement.

Grâce à leur puissance industrielle, les Austro-Allemands ont pu mettre en batterie, contre la place de Verdun et contre ses défenses extérieures, une artillerie lourde excep-

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tionnellement nombreuse et forte, qu'un correspondant de guerre anglais évalue, avec une certaine exagération, à deux mille pièces.

Les Allemands, en gens studieux et systématiques qu'ils sont, appliquent le principe napoléonien relatif à la masse d'artillerie tout en l'adaptant aux conditions nouvelles de la guerre moderne.

C'est ainsi qu'ils ont attribué à l'artillerie lourde de préparation un rôle que l'on peut qualifier d'excessif, en ce sens que, lorsqu'il est rempli, l'infanterie de l'attaque n'a plus qu'à se présenter devant son objectif, lequel, au préalable a été mis hors de combat par l'artillerie.

L'application par les Allemands du principe napoléonien de la masse d'artillerie, sans les nuances qui s'imposent suivant les circonstances, a eu des résultats terrifiants quant aux pertes subies par eux dans les assauts.

D'après la doctrine allemande en cours, l'objectif d'une attaque — hauteur, bois ou village — doit être rendu intenable pour le défenseur au moyen d'un bombardement formidable et tel que l'infanterie d'attaque, soigneusement abritée jusqu'au moment de son action, n'ait plus qu'à se porter en masse sur son objectif pour s'en emparer sans coup férir.

Cela suppose que le défenseur aura été mis en fuite par le bombardement préparatoire à l'attaque d'infanterie, mais si, au lieu de chercher son salut dans la fuite pure et simple, le défenseur laisse passer l'orage d'artillerie tout en s'abritant derrière des positions de repli situées à proximité du front ou bien encore dans des abris souterrains, il pourra, sous des chefs sans cesse aux aguets, faire à l'infanterie ennemie assaillante un accueil par le feu aussi imprévu que meurtrier.

C'est ce qui s'est produit en maintes circonstances au cours de la dernière offensive allemande contre Verdun, laquelle a subi des pertes évaluées à deux cent mille combattants sur un effectif total de cinq cent mille hommes. En particulier, l'attaque allemande du lOmars contre la hauteur portant le fort de Vaux, au sud-est et non loin du fort de Douaumont, attaque d'ailleurs infructueuse, montre, par ce que l'on en sait, combien fut grand l'effet de surprise obtenu sur l'infanterie assaillante des Allemands par les fractions françaises embusquées à la crête. A la suite d'un bombardement qui défie toute description, les fantassins assaillants de l'attaque se démasquèrent, marchant en colonnes massives, et gravirent les pentes conduisant à la hauteur.

Dès qu'ils apparurent à courte distance, ils furent fauchés par des feux rapides de mousqueterie et de mitrailleuses. On les voyait rouler du haut en bas, allant former au pied des pentes des tas de cadavres informes. Après un certain nombre de tentatives infructueuses, les troupes d'assaut, malgré qu'elles fissent preuve d'une bravoure indéniable, se laissèrent aller au découragement et, finalement renoncèrent à la lutte.

Au nombre des avantages que possède l'attaque sur la défense, j'ai mentionné, dans mon article de jeudi dernier 9 mars, l'effet de surprise.

Cet effet est surtout considérable au début d'une offensive, mais, s'il n'a pas produit tout d'abord les résultats qu'on en attend, le défenseur prévenu a le temps de prendre des contredispositions susceptibles de changer en échec plus ou moins grave l'offensive en cours.

Le succès, à la guerre, se mesure généralement à l'étendue de terrain gagné par l'assaillant sur le défenseur, dans un espace de temps déterminé. Mais cette règle n'a rien d'absolu, comme en témoigne la morale qu'a extraite de la bataille de Verdun lord Northcliffe, directeur du Times, autorisé à se rendre sur le terrain de la lutte.

a La vraie morale de la bataille devant Ver- « dun, écrit lords Northcliffe, est que les (( Français ont réussi, moyennant une perte « de terrain relativement faible, à parer une « attaque oii l'ennemi avait au début trois « fois plus d'hommes qu'eux-mêmes. »

Il est donc possible au défenseur combattant en retraite de faire éprouver à l'assaillant des pertes trois ou quatre fois plus grandes que les siennes sans pour cela perdre beaucoup de terrain.

L'art du commandement consistera, du côté de la défense, à décider, dans chaque cas particulier, ce qui vaut le mieux, de disputer le terrain avec acharnement ou bien de laisser l'ennemi s'avancer, sous la réserve de lui tuer des milliers d'hommes.

C'est aussi l'avis des neutres les plus autorisés, comme le rédacteur militaire du Courrier de Genève disant de la tactique du général Pétain qu'elle « consiste à céder un arpent « de terre ravinée à un prix désastreux pour « l'acheteur.

« Le général Pétain, suivant le même auteur <( suisse, paraît croire à l'épuisement continu « et progressif des armées du Kronprinz, qu^ « fondent dans l'atroce mêlée comme fond « de la cire au souffle brûlant d'un brasier. »

Les Allemands et, à plus forte raison, les Prussiens, sont comme certains animaux domestiques. Ils ont surtout du respect pour les hommes qui les rouent de coups. Par exemple, dans un télégramme expédié récemment au Landtag de la province de Brandebourg, le Kaiser avait qualifié la France d' « erbfeind », ou d'ennemi héréditaire, terme auquel les Prussiens, à l'époque de ma captivité, en 1870, donnaient un sens méprisant. Or, le Kaiser s'est ravisé et a remplacé, dans son télégramme, « erbfeind » par « hauptfeind », qui veut dire « principal ». H y a, dans cette sorte d'excuse mentale, un indice significatif delà crainte inspirée à l'empereur Guillaume par la force des coups reçus denant Verdun.

Les gentillesses à notre égard dont foisonnaient les feuilles prussiennes dans les premiers jours de mars dernier montrent également à quel point notre ardente défensive devant Verdun avait modifié la mentalité habituellement si hargneuse de la presse prussienne.

Par exemple, la Vossiche Zeilung [Gazelle de Voss) publiait à la date du 3 mars :

(( Il est nécessaire de mettre le public en (( garde contre les nouvelles prématurées.

« L'expérience de cent combats nous a mon- « tré avec quel extraordinaire courage les fils « de France attaquent toujours ; nous estime mons nos adversaires et apprécions leurs (( exploits... »

Décidément, ce peuple ne connaît que le bâton.

Cavalerie de poursuite

Depuis le 20 mars, l'offensive des Allemands sur Verdun paraît définitivement arrêtée. Elle se termine pour l'Allemagne en échec grave, après avoir donné à l'armée française l'occasion d'affirmer, une fois de plus, la supériorité combative de ses soldats, conduits par des chefs soucieux d'économiser le sang français et capables d'assurer en même temps la destruction de l'ennemi.

L'offensive sur Verdun, dont les Allemands attendaient les meilleurs résultats, consistant à leur procurer à bref délai une paix fructueuse, cette offensive désormais enrayée nous permet de songer plus que jamais à notre propre offensive, laquelle sera menée sur le front occidental en vue défaire brèche dans les lignes de défense allemandes et, par ce moyen, de retrouver la guerre de mouvement grâce à laquelle nous saurons reconquérir ceux de nos départements du nord-est occu-

pés par rennemi et replacer sur son trône l'admirable roi des Belges, Albert P^

Il nous faudra ensuite aborder le Rhin, le franchir en des points favorables et pénétrer en Westphalie, oii la besogne ne nous manquera pas.

La preuve que, chez nous et en haut lieu, on ne perd pas de vue le but essentiel de cette guerre, qui est de vaincre, c'est qu'une note de caractère officieux, publié le 3 mars dernier par les journaux du matin, fait ressortir, au moment où l'offensive allemande sur Verdun n'était pas encore brisée, l'avantage d'util liser la supériorité actuelle de la cavalerie française pour assurer la poursuite de l'ennemi vaincu, lorsque Theure sera venue d'exploiter la victoire.

La note en question commence par énumérer les qualités dont notre cavalerie a fait preuve au début de cette guerre, qualités de mobilité, d'ardeur et d'allant, qui non seulement l'ont mise de pair avec la cavalerie allemande, mais lui ont même permis de la surpasser dans l'escrime du sabre. Ensuite, notre cavalerie a dû, pour faire face aux nécessités du moment, s'organiser et s'instruire d'une manière spéciale, afin de participer à la guerre de tranchées qui dure depuis plus

d'un an et de renforcer les cadres des autres armes.

« Actuellement, dit la note officieuse du « 3 mars 1916, l'organisation de notre cava- « lerie, son instruction, son aptitude à com- « battre en toutes circonstances et par tous « les moyens, sont parfaitement réalisés.

« Pourvue de la baïonnette et de moyens « propres à augmenter sa puissance de feu, « notre cavalerie, tout en se disposant à com- <( battre à pied aussi bien qu'une véritable « infanterie, reste également prête pour l'ac- « tion à cheval dès que les circonstances le « permettront. »

Grâce à de nombreux achats effectués soit à l'étranger, soit dans le pays même, notre cavalerie est actuellement en parfait état d'entretien, alors que l'Allemagne, soumise au blocus continental, n'a pu assurer la remonte de sa cavalerie et se trouve conséquemment en situation d'infériorité par rapport à la nôtre.

(( La France possède ainsi une réserve de « forces dont le poids se fera fortement sen- « tir au moment de V exploitation de la vic- (( toire. ))

La certitude acquise par les Austro-Allemands, en ces derniers temps, que les Alliés prendraient une grande offensive l'été pro-

chain sur leurs divers théâtres d'opérations a été la cause déterminante de l'offensive prématurée des x\llemands sur Verdun, offensive qui s'est démasquée le 21 février, à une époque de l'année tout à fait défavorable aux opérations militaires, mais de nature à contrarier les projets des Alliés.

Beaucoup de personnes, en France et en Angleterre, ont cru longtemps que nous viendrions à bout de l'Allemagne par la seule guerre d*usure. C'était là de leur part une illusion que la récente offensive sur Verdun a fait perdre, car, si les Austro-Allemands souffrent cruellement du blocus continental, il possèdent des ressources de tous genres qui leur permettent de faire durer longtemps la résistance.

Pour abréger une guerre déjà trop longue, il n'est, pour les Alliés, qu'un moyen : c'est l'offensive générale sur tous les fronts.

Quelle sera cette offensive ? C'est l'affaire des généraux en chef des armées alliées.

Seulement, la prochaine offensive générale comportera des offensives particulières et simultanées dont celles de mai et de septembre 1915 donnent une idée.

La bataille d'Arras du 9 mai 1915 est résultée d'une tentative de rompre les lignes de

défense ennemies sur un front de dix à quinze kilomètres, en y employant le 33^ corps, commandé par le général Pétain. Cette tentative, bien préparée par l'artillerie et menée par l'infanterie avec une ardeur extrême, aurait permis de percer si les premiers succès avaient pu être soutenus par des réserves suffisantes.

La bataille de Champagne du 25 septembre 1915 a été préparée, engagée et conduite par le général Pétain, ayant sous ses ordres une artillerie puissante et quatre corps d'armée. Cette bataille s'est livrée sur un front de vingt-cinqkilomètres et, comme celle d'Arras, a failli briser les défenses ennemies sur toute l'étendue du front d'attaque.

L'expérience des batailles d'Arras et de Champagne pourra servir à organiser, dans un avenir prochain et sur le front occidental, une grande bataille offensive dont le gain permettra à l'un de nos groupes d'armées de poursuivre ses avantages jusqu'au Rhin et au delà.

Des masses de cavalerie devront, dans ce cas, jouer un grand rôle dans les opérations de poursuite.

Suivant lesenseignements fournis par l'histoire des guerres modernes, nos masses cavalières, riches en artillerie et largement

pourvues des services accessoires, formeront un certain nombre de srrandes unités-indé-

O te

pendantes, lesquelles s'efforceront de gagner les devants, après la défaite de l'adversaire, en vue d'exécuter une poursuite parallèle durant laquelle nos cavaliers agiront sur les flancs ou sur les derrières de l'ennemi dans le but de transformer sa retraite en déroute. Nous sommes encore un peu éloignés de tels événements, mais il faut savoir gré à ceux qui préparent l'avenir de n'avoir pas hésité à proclamer les avantages présents de notre cavalerie et ses espoirs prochains dans un moment où la récente offensive allemande sur Verdun n'avait pas encore dit son dernier mot.

Formation des généraux

Napoléon n'a pas directement fait d'élèves, mais combien sont les officiers qui, après sa mort, ont étudié les immortelles campagnes du maître, afin de s'imprégner de Tesprit de la guerre napoléonienne.

Un grand admirateur du grand homme, le général Pelet, devenu directeur du dépôt de la guerre sous la monarchie de juillet, a publié une relation de la campagne de 1809 en Allemagne dans laquelle sont exprimées ses idées sur la formation des généraux.

« Quand un général, écrivait-il, possède de « l'esprit pour voir, juger, combiner, et du « caractère pour exécuter ; quand à ces qua- « lités il joint la connaissance des hommes, « des passions qui les conduisent, des secrets « mouvements de leurs cœurs, que tant de « causes développent à la guerre; quand, « d'ailleurs, le danger, loin de le priver de « de ses facultés, ne fait que les accroître et <( leur donner une nouvelle énergie; quand.

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