EUX ET NOUS
un des assaillants ne revint dans les lignes allemandes. De notre côté, les pertes avaient été inférieures de plus de moitié.
Je ne dirai des contre-attaques françaises lancées contreles assaillants, lesoir du 15 mai et pendant la nuit suivante, que ceci, qu'elles ont mis en pleine lumière les défauts des procédés allemands de pure mécanisme, opposés aux idées inspiratrices des actions accomplies par les Français.
Le récit officiel émanant de notre état-major général contient des remarques du plus haut intérêt sur l'état moral des Allemands faits prisonniers au fortin de Ville-sur-Tourbe.
« Le troupeau des captifs évacués sur Var- <( rière^ dit-il, se composait de jeunes hom- (( mes, la plupart de vingt à trente ans, dont « quelques-uns, il y a quelques mois, n'a- (( vaient jamais tenu un fusil, et qui parais- « saient heureux de ne plus combattre. »
D'ailleurs, depuis quelque temps, le nombre croissant des prisonniers faits par nous après chaque affaire montre que Tarmée allemande est entrée dans une période d'affaiblissement rapide.
Les nombreuses troupes qu'elle est obligée de pousser contre l'Italie menaçante vont
accentuer encore sa faiblesse progressive sur le front occidental et autoriser de la part des Alliés les actions de guerre depuis longtemps attendues.
L'héroïsme français de 1915
La bataille d'Arras, caractérisée par la conquête du massif de Notre-Dame-de-Lorette, a été considérée dès le 13 mai comme une victoire, en raison de la prise, ce jour-là, des villages situés à la base du massif.
Les opérations engagées contre les villages de Carency, de Neuville, de Souchez et de la Targette avaient fait ressortir l'excellence des dispositions prises par notre haut commandement, a la parfaite liaison des armes, une <( préparation par l'artillerie très efficace et « l'élan incomparable de nos troupes d'in- « fanterie ».
La bataille a présenté, du 14 au 21, un arrêt et s'est terminée le 23 par la destruction, à la baïonnette, des derniers ennemis en action au nord de la chapelle.
Le 24 mai, nos journaux ont reçu communication du récit officiel de la conquête du massif de Lorette.
« La bataille de Lorette, dit le récit officiel, « a été une grande bataille. »
Je suis loin d'y contredire, estimant que cette bataille particulièrement glorieuse pour nos troupes est de celles qui font le mieux ressortir les vertus guerrières de notre nation. Toutefois, la bataille de Lorette est, à mes yeux, plutôt une admirable qu'une grande bataille, ce vocable étant jusqu'à présent réservé aux luttes des armées fortes de plusieurs centaines de mille hommes.
« D'après le récit officiel, la division char- « gée de l'attaque de Lorette, le 9 mai, com- « prenait trois régiments d'infanterie et trois « bataillons de chasseurs, troupes solides et « ardentes^ n'ignorant rien des difficultés de « de leur tâche, mesurant le danger, résoc( lues à tout pour atteindre le but et ayant (( fait dans la pleine clarté de leur conscience « le sacrifice de leur vie. »
Les troupes remplissant les conditions qu'on vient d'énumérer sont imprégnées d'héroïsme en puissance et n'attendent qu'une occasion pour montrer leur supériorité sur des troupes comme celles de l'Allemagne assurément braves, mais conduites à la façon des machines.
La position de Notre-Dame-de-Lorette,
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aux termes du récit officiel, présentait à l'attaque des difficultés de terrain effroyables et allait offrir, de la part de l'ennemi, une résistance désespérée.
Mais que peuvent les obstacles naturels ou artificiels défendus par des soldats, même bien commandés, quand l'assaillant est brave jusqu'à l'héroïsme? Le 9 mai, notre artillerie bombarde la position de Lorette de 7 à 10 heures.
« Les hommes, dit le récit officiel, debout «• sur les escaliers de tir (dans nos tranchées), « ont suivi les coups (de l'artillerie) et scandé « le résultat de leurs applaudissements. »
Comme elle est bien française, l'attente joyeuse de nos soldats avant l'assaut!
« A dix heures précises (montres réglées), ((■ les unités de première ligne sautent hors « des tranchées. L'élan est si brusque, si «• violent que deux heures après... trois lignes (( (de tranchées) ennemies sont entre nos « mains. » Alors, devant nous, se dresse le fortin de la chapelle, en apparence imprenable.
Notre progression continue, lente, à travers un terrain fouillé par les obus.
« Chasseurs et fantassins perdent beaucoup de monde » du fait des nombreuses
mitrailleuses allemandes masquées dans le village d'Ablain-Saint-Nazaire.
On s'arrête pour la nuit du 9 au 10 derrière des parapets improvisés sur les bords d'entonnoirs de mines parsemés de cadavres allemands exhumés par les obus.
La journée du 10 mai est employée à consolider nos gains.
(( Tous, chefs et soldats, dit le récit offi- (( ciel, sont d'accord sur le but à atteindre : « déborder la chapelle et le plateau par le sud « et par le nord, et par là, faire tomber le « fortin. »
C'est non seulement le but que l'on a fait connaître aux soldats, au même titre qu'aux officiers, mais c'est aussi le plan dont le maréchal Bugeaud jugeait la divulgation nécessaire avant toute action de guerre.
La bataille reprend le matin du 11 mai et ne produit d'efforts brusques que l'aprèsmidi quand il s'agit de s'emparer, avant la nuit, des pentes inférieures de l'éperon des Arabes.
« C'est une latte féroce dans les trous « d'obus qui jalonnent les pentes inférieures « du dit éperon. »
La nuit du 11 au 12 mai est pire que la précédente. « 11 fait chaud et l'odeur est
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« atroce. Tous les morts des mois précé- « dents, enterrés à fleur de terre, ont été « projetés par les obus hors de leurs tombes. c( Le plateau est un charnier. Les canons a d'Angres (3 kilomètres à l'est) tirent tou- (( jours, et aussi, les mitrailleuses d'Ablain « (1 kilomètre au sud).
« Nos soldats et leurs chefs n'ont qu'une c( pensée cependant : enlever le fortin (de la « chapelle). Cette opération sera pour le « 12 mai. »
Elle s'est produite le 12, à la nuit tombante.
Nos chasseurs parviennent, tantôt à l'aide de bonds, tantôt en rampant, jusqu'au pied du fortin et une fois là, sentent passer, à moins d'un mètre au-dessus d'eux, les balles des mitrailleuses allemandes. Ils arrachent alors des sacs à terre et les tenant au-dessus de leurs têtes « ralentissent le tir de l'ennemi « par un prodige d'héroïque ingéniosité. »
Le 13 au matin, nous sommes maîtres du plateaU;, dont l'ennemi ne tient plus que le dernier contrefort.
Mais le mauvais temps suspend nos opérations jusqu'au 21 mai, date à laquelle les dernières tranchées allemandes du plateau sont enlevées par le nord, l'ouest et le sud de Blanchevoye.
En résumé, l'attaque du massif de Notre- Dame-de-Lorette, qui constitue la bataille d'Arras, d'une durée totale de treize jours, est une « magnifique victoire », montrant jusqu'où peut atteindre Vhéroïsme français de 1915.
L'armée italienne
Depuis le 24 mai 1915, l'Italie est en guerre avec l'Autriche-Hongrie.
Au mois d'août 1914, quand l'Italie se résolut à rester neutre, le kaiser, furieux de cette décision, laissa éclater sa rag^ dans un télégramme rendu public qui était conçu en termes injurieux pour le roi.
On doit croire que, dès ce moment, le gouvernement italien, conscient de ses intérêts primordiaux et encouragé par l'opinion publique, songeait à se rapprocher de la France, sa sœur latine, en vue de combattre à ses côtés pour la défense du droit et de la justice. Quoi qu'il en fut, l'armée italienne a utilisé ses neuf mois de neutralité à compléter son armement et perfectionner son organisation.
Le roi Emmanuel III a pris le haut commandement de son armée avec, pour chef d'état-major, le général Cadorna. Tout porte à croire que cet officier général, dans la campagne qui s'ouvre, conduira les opérations italiennes.
En temps normal, l'armée active du royaume d'Italie est forte d'environ 300.000 hommes, officiers compris.
La réserve, de 500.000 hommes, porte, sur le pied de guerre, l'armée active à 800.000 hommes.
L'armée de deuxième ligne comprend la milice mobile, de 300.000 hommes, analogue à notre armée territoriale, et la milice territoriale, de 2.200.000 hommes, analogue à notre réserve de l'armée territoriale.
Comme les Français, les Italiens sont soumis au service personnel et obligatoire; toutefois, la durée du service actif, en Italie, est de deux années seulement.
En temps de paix, l'armée italienne se compose de douze corps d'armée à deux divisions, lesquels se renforcent, au moment de la mobilisation, d'une troisième division fournie par la milice mobile.
L'effectif global d'un corps d'armée à trois divisions étant de 50.000 hommes environ, l'armée italienne de première ligne peut être évaluée pour le moins à 1.100.000 hommes.
L'infanterie italienne comprend normalement 116 régiments, dont 2 de grenadiers, 12 de bersaglieri et 8 d'alpins, pourvus cha-
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cun d'une section de deux mitrailleuses, sauf que les alpins et les bersaglieri ont une section par bataillon.
Les régiments de bersaglieri forment dans l'infanterie italienne une spécialité analogue à celle de nos chasseurs à pied. Organisés en 1848 par le général La Mormora, les bersaglieri se sont distingués, durant la guerre de Crimée, àPalestroetà Solférino (1859), enfin, en Lybie. Ils jouissent en Italie d'une vogue méritée, à laquelle n'est pas étrangère leur tenue, comportant un large chapeau à plumes vertes tombantes qui se porte sur l'oreille.
Les huit régiments alpins sont de création plus récente (1872). Composés exclusivement de montagnards, ce sont, comme nos bataillons de chasseurs alpins, des troupes d'élite renommées pour leur grande capacité de marche.
L'artillerie italienne se compose d'artillerie légère de campagne, d'artillerie lourde de campagne et d'artillerie lourde de forteresse et de côte.
L'artillerie légère de campagne renferme 216 batteries de 75 millimètres à tir rapide dont 123 de Krupp et 93 du colonel français Déport.
L'artillerie de campagne est pourvue en
outre de 10 batteries à cheval et de 24 batteries de montagne.
L'artillerie lourde de campagne se compose de 20 batteries et l'artillerie de forteresse et de côte est constituée à 10 régiments.
La cavalerie italienne est formée de 29 régiments, dont 17 de chevau-légers et 12 de ligne, les uns et les autres, armés du sabre, de la lance et de la carabine.
En Italie, l'aéronautique militaire s'est beaucoup développée depuis quelques années. Comme chez nous, les aéroplanes dominent, en formant des escadrilles composées chacune de sept appareils.
La tenue de campagne est la même pour les différentes armes ; elle est à fond grisvert* Cette couleur, peu visible deloin, a pour effet de diminuer la vulnérabilité des troupes.
L'Italie possède une puissante flotte de guerre, comprenant : 12 vaisseaux cuirassés, jaugeant ensemble 207.000 tonneaux ; 9 croiseurs cuirassés, 12 croiseurs ordinaires, 36 contre-torpilleurs, 18 sous-marins et plus de 100 torpilleurs.
La flotte de guerre autrichienne est sensiblement inférieure à la flotte de guerre italienne. En ne prenant comme terme de comparaison que le tonnage des cuirassés, au
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207.000 tonneaux des Italiens, l'Autriche ne peut opposer que les 152. 000 tonneaux de ses dix cuirassés.
La frontière commune à l'Autriche et à l'Italie court de l'ouest à l'est, depuis les sources de rinn jusqu'aux abords de Trieste, sur un front de 300 kilomètres environ, lequel se subdivise en secteur duTrentin à l'ouest, secteur de Carinthie au sud, secteur du Frioul à l'est.
A l'heure actuelle, les Italiens, qui ont franchi la frontière le 24 mai, sont maîtres par leur gauche du col de Tonale; par leur centre, de Rovereto, sur l'Adige; par leur droite, des passages dans les Alpes cadoriques, carniques et juliennes, qui conduisent sur Trente, Tarvis et Goritz.
Toutes les prévisions qu'on peut faire au sujet du plan des opérations italiennes seraient prématurées et, d'ailleurs, intempestives. Qu'il me suffise de dire que le front austroitalien de 300 kilomètres est facile à tenir par l'armée italienne, en supposant, au pis aller, qu'elle adopte l'attitude défensive.
Quant à la flotte italienne, son rôle paraît devoir se borner pour le moment à renforcer le blocus de la flotte autrichienne embouteillée dans le port de Pola sous la surveillance de notre escadre de la Méditerranée.
La bataille de l'Ourcq
Tandis que l'armée anglaise et les armées Lanrezac, de Langle, Foch et Ruffey, à la suite de l'échec de Charleroi, exécutaient la retraite admirable que l'on sait, les armées Dubail et de Castelnau, établies face à l'est, en Alsace et en Lorraine, soutenaient ensemble les attaques menées par les forces allemandes d'aile orientale.
Notre résistance de ce côté eut un plein succès et nous permit de conserver la crête des Vosges tout en mettant la ville de Nancy à l'abri des atteintes de l'ennemi.
Les cinq armées allemandes, lancées depuis le 25 août à la poursuite des Anglais et de nos quatre armées d'aile gauche étaient commandées, en allant de l'ouest à l'est, par les généraux von Klûck, von Bûlow, von Hausen, le prince de Wurtemberg et le prince royal de Prusse.
A la date du 26 août, le général Galliéni fut
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nommé gouverneur de Paris. La défense fixe du camp retranché était alors assurée par quatre divisions territoriales. Le nouveau gouverneur jugea cette force insuffisante et demanda qu'une armée de défense mobile fût mise à sa disposition. Cette demande ayant reçu un accueil favorable, les transports en chemin de fer préparatoires à la réunion, au sud d'Amiens, d'une sixième armée, ou armée de Paris, chargée de couvrir la capitale, commencèrent aussitôt. Cette armée, aux ordres du général Maunoury, fut ainsi composée en majorité de troupes venant de Lorraine et de Haute-Alsace qui avaient déjà combattu et subi de grosses pertes. Elles avaient ensemble la valeur de six divisions, commandées par les généraux de Lamaze, Vautier, Lombard, de Villaret, Ebener et de Trentinian.
Obligée de reculer pour se conformer au mouvement général de retraite, la 6® armée avait atteint, le 3 septembre, après la marche, le front Dammartin-Pontoise, avant en face d'elle l'armée von Klûck, laquelle occupait le front Creil-Senlis-Nanteuil. Si cette armée allemande eût continué à marcher le 4 dans la direction de Paris, elle fût arrivée ce jourlà sur la ligne Pontoise-Gonesse, d'où elle pouvait bombarder le fort de Vaujours. Mais,
le 4 septembre au matin, les aviateurs du général Galliéni lui apprirent que les colonnes de l'armée von Klûck exécutaient un changement de direction à l'est (à gauche) dans le but apparent de se porter dans le flanc occidental de l'armée d'Espérey (ex-Lanrezac), celle-ci passablement en retard et séparée de l'armée Maunoury par un grand vide.
Le général Jofl're, commandant en chef, avait à ce moment l'intention de continuer la retraite générale jusqu'à la Seine et de prendre une position défensive derrière le fleuve en y faisant concourir les renforts attendus.
Le général Galliéni, devant le mouvement excentrique de l'armée von Klûck, se crut autorisé à surprendre cette armée en flagrant délit de manœuvre et donna par suite l'ordre à la 6'' armée de se concentrer sur sa droite, face à Dammartin.
De son côté, le général von Klûck avait prescrit au 4^ corps de réserve de s'établir près de cette localité, dans le but de couvrir la manœuvre entamée vers Test.
Les premiers éléments de la 6^ armée, en se portant, le 5 septembre vers l'est, devaient donc rencontrer, entre Dammartin et Saint- Soupplets, la grosse flanc-garde de von Klûck.