LA NEUTRALITÉ
On se trompe de la façon la plus complète et la plus malheureuse quand on se figure que l'expression de la concorde et de la paix peut se trouver dans les formules de « l'État neutre ». Il y a dans ce mot le contraire du sentiment que les meilleurs des républicains voudraient y renfermer. Dans un langage plus mesuré que celui que nous avons dû critiquer dernièrement, le Temps se figure que « la neutralité absolue » est un acte de « déférence égale » envers toutes les philosophies et toutes les religions. D'abord, ce n'est pas neutralité qu'il faudrait dire, mais respect profond, mais vénération intime et active; l'abstention et l'inhibition sont procédés trop négatifs : on n'unit pas un peuple avec des négations, des refus, des interdictions, il faut, à l'union, à l'accord, des sentiments plus larges et plus cordiaux, des idées plus positives et plus précises. Ensuite, la distribution à part égale de ces sentiments de respect, entre le méthodisme ou l'anglicanisme de nos alliés et amis britanniques, lislamisme de nos sujets marocains, algériens et sénégalais, le catholicisme de la multitude immense de nos vivants et de nos morts, cette égalité-là, dans le pays qui a construit et qui a vu détruire la cathé-
drale de Reims, pourrait un jour porter un nom : elle pourrait se dénommer le reniement par les Français de leur Histoire et leur suicide moral.