LES SCANDALES DIVISEURS
Si j'avais eu l'honneur d'approcher M. Millerand quand il a fait sa circulaire à la Croix-Rouge, je n'aurais pas manqué de lui proposer énergiquement la méditation de ces vérités. L'erreur politique est commise. On en commet une autre en refusant d'apporter aux victimes de la monstrueuse calomnie dénoncée ici la réparation juste, la réparation vengeresse que l'intérêt de la patrie exige pour elles. Plus on tarde, plus on encourage des passions sans aveu et des intérêts sans honneur. Plus on expose, plus on découvre « l'union sacrée ».
L'autre jour, à cette place, j'ai loué M. le ministre de l'Instruction publique d'avoir osé rompre les chaînes qui ont longtemps attaché le département qu'il dirige à cette idée de Gabriel Monod : « U Allemagne est la seconde pairie de tout homme qui pense. » M. Albert Sarrau t a biffé le nom de l'Allemagne et conformément à nos traditions, vérifiées par l'aveu sonore des plus grands esprits de naissance allemande, il a publiquement, officiellement rendu à la France son rang de primauté dans l'Internationale de la Pensée. Il appartiendrait de profiter des lueurs cruelles, mais pures et brillantes, qui éclairent en ce moment l'intelligence du pays pour rétablir aussi des vérités non moins certaines sur le rôle national et sur le rôle universel du catholicisme. Il est humiliant pour un grand pays d'être
officiellement en relard de soixante ou soixante-dix ans sur la philosophie du xx^ siècle. Je ne crois pas à la fonction spirituelle et dogmatique de l'État, mais je crois à son influence morale. Une certaine tenue de l'esprit dans les sphères supérieures pourrait décourager certains débraillés cérébraux. Il dépendrait non pas certes des prohibitions d'une censure ou des mots d'ordre du gouvernement, mais du langage, de l'attitude et de l'allure du « ministère national » que certaines offenses, que certaines insultes ne vissent pas le jour. Il suffirait d'en décourager les auteurs. Il suffirait qu'on sût le désir et la volonté de paix du gouvernement pour qu'à la Dépèche de Toulouse^ par exemple, personne n'eût songé à écrire l'apostrophe haineuse qui fait le tour de la presse française avant d'aller réjouir et réchauffer les espérances de nos grossiers ennemis :
Battez-vous maintenant, petits soldats! Donnez votre chair, votre vie! Et mourez en pensant que la cloche de l'église sonnera peut-être des carillons quand les Allemands entreront dans votre village.
Cette façon de dénoncer dans le clergé, dans ses cloches, dans ses églises des éléments intéressés à la défaite française et à la victoire allemande réalise le plus cruel, le plus impie, le plus diviseur des scandales. Cette division doit être conjurée et ce scandale doit finir • tous les bons citoyens ont le droit de l'exiger, comme le respect de la loi, comme l'exécution des sentences judiciaires, au nom du peuple français l
Question de force ou de faiblesse, autant dire de vie ou de mort pour notre nation envahie !
8 octobre 1914. ]
M. le président de la République vient de terminer ] sa ronde. Les félicitations qu'il adresse à Tensemble ; de nos troupes et à l'armée de Paris sont conçues et \ rédigées dans le langage qui convient. Pour parler ; à l'armée, « synthèse vivante de l'énergie nationale », \ il faut s'inspirer de ce patriotisme sans condition \ qu'il serait désirable de voir admettre et professer \ par tous. L'heure de « la France, mais telle ou telle i France », l'heure de « la France si » ou de « la j France à condition que » cette heure du patriotisme ^ conditionnel est passée. F'aites des vœux pour qu'elle j ne repasse jamais, dût l'ombre de Ranc en frémir. \
Certes, le sentiment patriotique se motive et se i justifie pleinement en raison, mais non par de petites " et mesquines raisons. Vous n'aimez pas Monsieur i votre père parce qu'il a les cheveux blonds et le j front découvert, ni Madame votre mère parce qu'elle*! gante six et quart. Vous ne vous êtes pas choisi vos ■ parents sur ces enseignes-là, ni sur aucune autre. \ Vous n'avez pas choisi davantage d'habiter le pays I du fameux journaliste Un tel ou de l'éminenl chimiste JJ Tel autre. Votre patrie est votre patrie. Il est parfai- | tement naturel que vous l'aimiez et la préfériez | comme telle. Mieux vaudrait ne pas en donner de | raison qu'aller en chercher de futiles. Si le palrio- | tisme « rationnel » devait aboutir au perpétuel conflit | quotidien des deux listes (si arbitraire!) des grands j
PATRIOTISME SANS CONDITION. m
Français chéris à gauche, abominés à droite, et vice versa, Rabelais, Molière, Diderot, Hugo contre Ronsard, Bossuet, Joseph de Maistre, Pasteur, il serait sain de s'abstenir de former de ces listes et d'en rester au patriotisme du charbonnier.
Mais entre ce refuge que je tiens pour un pis aller et le patriotisme de guerre civile, il y a place pour une doctrine de la France assez vaste pour ne rien exclure, absolument rien que ce qui la détruit. Le point de vue auquel ï Action française s'est placée depuis quinze ans lui a permis de commémorer avec une égale piété notre défense nationale sous Philippe- Auguste ou sous Louis XIV et sous les comités de la Convention. Ce point de vue a permis de rendre à un Bonald la justice dont il était frustré depuis cinquante ans et de maintenir dans son intégrité la notion de l'immense service rendu par Anatole France à la langue française quand elle était simultanément sabotée par les professeurs de l'Université et les anarchistes cénaculaires. Une tradition nationale réelle comporte tout l'actif de nos acquisitions successives de manière à n'éliminer que le passif, lequel, de sa nature, doit, un jour ou l'autre, tomber.
L'EFFORT DÉIViOCRATiQUE
Ces idées, jadis assez neuves, sont devenues sensibles et claires à la pensée d'une magnifique jeunesse. Demain ou après-demain, elles seront courantes, aliment naturel de l'esprit public tout entier. Nous n'avons pas à chercher à forcer les heures ni à précipiter le temps. Nous aurions horreur d'un faux progrès qui pourrait conduire à de vains débats
278 LA FRANCE SE SAUVE ELLE-MÊxME.
devant l'ennemi. L'essentiel est, pour le moment, de voir restituer à l'intérêt national cette primauté politique dont tout le monde devrait convenir, mais que personne, au fond, ne veut contester. Les deux lettres de M. Poincaré donnent le rang qui lui revient à cet intérêt capital. Il faut s'en réjouir et, ma foi, Ten féliciter.
Cela n'est peut-être pas allé sans quelque effort de la part du premier magistrat d'un régime fondé sur la lutte des partis. Il a dû oublier qu'il représentait la différence entre une majorité et une minorité. Et, de leur côté, les bons Français qui l'appuient et qui le soutiennent devant l'ennemi (à plus forte raison ceux qui portent les armes), socialistes, radicaux, impérialistes ou royalistes, font un efïbrt correspondant pour oublier leurs récentes luttes furieuses, pour se figurer qu'ils ne saluent point la créature des efforts d'un parti adverse, pour interposer la notion décisive de l'intérêt supérieur du pays. Effort présidentiel d'une part, effort civique de l'autre : il n'est rien de plus méritoire. Cependant, il serait plus fructueux pour la patrie de n'avoir pas à recueillir ces mérites ni à produire cet effort bilatéral! Dans les pays où le chef de l'État n'est pas né d'un conflit récent, ni d'une lutte toute fraîche, là où son autorité arrive, en quelque sorte, du fond des siècles, où elle ne se réclame pas du suffrage de tels vivants contre celui de tels autres vivants, on fait l'économie de cet effort intérieur qui peut se dépenser, dès lors, beaucoup plus utilement pour l'État, contre l'Étranger.
Ni le roi Albert, ni le roi Georges, ni l'empereur
Nicolas n ont à tendre tous les ressorts de leur être pour faire abstraction de leur caractère constitutionnel qui n'a rien de diviseur, au contraire. Ce caractère étant historique, national, natif, au lieu d'être électif, ils s'en servent, ils l'utilisent, ils en tirent, en même temps qu'une parure, une puissance, et leurs sujets armés ou non, bien loin d'avoir, comme nous, à faire aucun effort pour oublier l'origine de leur souverain, se précipitent avidement sur ses traditions monarchiques et dynastiques étroitement liées aux annales de leur race comme aux gloires de leur patrie : n'est-ce pas autant de gagné pour les chefs et pour les sujets? L'effort que leur épargne la souplesse du gouvernement monarchique peut être reporté utilement ailleurs. L'obéissance des citoyens en est plus généreuse et comme il doit paraître au ton de certains télégrammes impériaux ou royaux, le commandement en a aussi plus d'autorité.
Tant qu'il n'y a rien à faire, la démocratie est le règne du moindre effort. Mais devant la besogne à abattre, toute la tâche se complique terriblement : il faut centupler le travail. Et à quels risques! Et à quels prix!