LA PRÉPARATION DE LA GUERRE
28 octobre 1914.
Hervé gobe et enseigne à bien gober. Après le Malthus, la grève générale et la grève perlée, après Mamselle Cisaille, crosse en Vair et serrons les rangs, le Gustave Hervé d'hier matin s'efforçait de montrer comment il est encore possible de gober la République. Cela ne va pas sans coup de pouce insidieux, un peu gros tout de même. Sur le point de savoir si la République peut avoir une politique extérieure et d'expliquer comment des alliés combattent à nos côtés, Hervé se montre inférieur à M. Clemenceau. Celui-ci, incohérent et folâtre, mais ayant des lueurs, a fini par se rendre compte, le 23 octobre, de la vérité de ce que nous disions le 13 août : la folle présomption allemande, l'extravagante hubris de Guillaume ont fédéré le monde contre l'Allemagne. C'est là une destinée, a dit ï Homme enchaîné^ que « l'Allemagne elle-même a faite de ses mains » et qu'elle a « voulue de sa volonté ».... Mais Gustave Hervé passe encore, le nez en l'air et bayant aux grues, tout le long de cette énorme vérité sans la voir.
n ne voit pas mieux ce qu'ont été nos guerres de la première Révolution, bien que les lecteurs du Petit Journal eux-mêmes soient désormais en état de l'en éclaircir. H a déjà oublié, bien qu'il en ait entrevu une partie, le rôle de la vieille armée royale. Il ne se doute pas de ce que fut l'action des affaires de
Pologne. El ces distractions d'élourneau ne suffisant pas à mettre sur pied une thèse à peu près sortable, le pauvre garçon est bien obligé de prêtera des gens raisonnables les absurdités dont il est le seul auteur: « Une république, nous disait-on, était incapable de « faire la guerre.... » Incapable de la préparer suffisamment : voilà ce que Ton vous disait, Hervé; tous les régimes peuvent faire la gyerre, si la faire c'est la subir.
A la pitié qu'inspirent ces vaines tricheries, associées à tant de candeur épaisse, il faut joindre un peu de gaîté. L'article de la Guerre sociale est construit à peu près sur ce rythme : « On disait qu'une « Républiqueétaitincapabled'avoir une diplomatie.... « Que ne disait-on pas de notre immoralité fruit de « l'école laïque, etc.... » Notre perfide ami Maurice Pujo me jure ses grands dieux qu'il manque au texte publié cet alinéa, qui venait immédiatement après l'éloge de * l'habileté des chefs » et « de la belle discipline des hommes » :
censuré
29 octobre 1914.
Notre confrère Berthoulat, qui sera suivi, je le présume, par un grand nombre de journaux parisiens, vient d'écrire en termes chaleureux un appel au sentiment de l'unité et de la communauté nationale. M. Ernest Lavisse avait déjà insisté dans le même sens. Il n'y a rien de plus pressant ni rien de plus juste que de solliciter comme ils le font les parties des territoires restées indemnes en faveur de celles qui ont élé souillées et saccagées par la barbarie. Des noms comme ceux de Maubeuge ou de Nomény, d'Arras ou de Reims, de Lille ou de Senlis contiennent déjà pour tout Français de sens et de cœur un appel singulièrement pathétique. Ces beaux noms douloureux de villes martyres, barbouillés de flammes et de sang, doivent d'ailleurs émouvoir plus que la pitié, ou cette noble compassion doit être active, féconde, généreuse jusqu'à la magnificence. L'idée des belles provinces indépendantes et respectées, ne serait guère supportable si on ne les sentait occupées jour et nuit à équilibrer par le dévouement de leur zèle les maux qui leur ont été épargnés. Le font-elles ? Non plus que pour l'ardeur du patriotisme de leurs soldats, il y a presque impiété à les soupçonner. Elles nous ont donné la race des Joffre et des Castelnau. Nous leur devons plusieurs des intrépides régiments qui défendirent le Grand-Couronné de Nancy. Qui donne du sang ne vapasliarder sur l'or.
M. Berlhoulat serait sage de ne pas demander à l'ardu et sobre Rouergue des contributions comparables à celles de pays comme Alger et Oran. Un million par ci, par là un demi million : les Algériens, ce sont nos oncles d'Amérique ! Cette nouvelle France, moins prospère qu'elle ne devrait être, es cependant en plein essor. Le Midi, sauf quelques grands centres, ne s'est pas enrore émancipé d'un affreux régime de clientèle et de clan qui Ta mis à la merci de TÉlat. Raison de plus, sans doute, en bonne justice, pour lui inspirer des largesses spontanées en laveur de TÉtat qui l'a comblé de faveurs. Mais d'abord il ne suffit pas de vouloir en ces matières : le régime étatiste qui fit de Souillac une sorte de capitale de la France officielle ne lui vaut qu'une médiocrité peu dorée. Ensuite, ces donations électorales, si elles satisfont des unités personnelles, ne tendent pas à inspirer aux populations un sens très vif du bien public.
Cependant c'est le bien commun qui importe. Sans les forteresses vivantes qui se sont dévouées à rompre l'invasion, nos compatriotes du Midi, amplement avertis par nous des visées allemandes sur Monaco, Toulon, Marseille et toute la rive gauche, la rive impériale du Rhône, verraient de près la dévastation. Et, si, par un malheur impossible, la résistance faiblissait, si le flot dégorgeait de nouveau par Bi^lfort, Saint-Dié ou mî^me Berry-au-Bac et ComjHègne, ils ne tarderaient pas à voir la horde reprendre l'éternelle route des pays où fleurissent nos orangers. Cela est écrit sur le sol gaulois et aussi dans le sang des races germaniques, toute
notre histoire le prouve ; nos fortifications politiques et militaires du xvi^et du xvii« siècle durant encore, malgré la tentative espagnole de 1870 et les signatures plus récentes de la Triple-Alliance, les Impériaux ne paraissent ni sur les Alpes ni sur les Pyrénées, mais ils ont essayé d'y venir et bien imprudentes, bien folles, bien vaines seraient les populations provençales, languedociennes et gasconnes qui ne tiendraient pas compte des leçons de leur propre passé ! L'intention germanique est d'ailleurs accusée par des textes qui n'ont pas dix ans d'âge ; on peut lire au fameux livre de Ludwig Reimer un résumé des fantaisies très sérieuses qui gouvernaient les visées du pangermanisme sur la France. Voici ce qui y est dit des pays de l'est et du sud où la proportion des éléments germains n'est point, paraît-il, suffisante :
Il faudra pratiquer là immédiatement la colonisation sans période transitoire. Sans doute, la colonisation de pays non peuplés serait plus facile, mais la colonisation s'impose ici avec une nécessité absolue, attendu que nous ne pouvons plus supporter à nos frontières la présence d'une race étrangère et dangereuse, attendu encore que nous devons prendre nos précautions contre des retours agressifs ethniques ou politiques, et parce qu'enfin nous devons atteindre la Méditerranée et l'Océan Atlantique, afin d'avoir parles Pyrénées l'accès à la péninsule pyrénéenne, et d'étal)lir ainsi la liaison avec l'Amérique du Sud, devenue une partie de notre empire et de notre champ d'action économique.
La route de Metz et Strasbourg à l'Amérique du sud, c'est la Bourgogne, c'est Lyon ville d'empire, c'est le Dauphiné et la Provence, tout l'ancien
royaume d'Arles, feudataire de l'Empire romain germanique avec Montpellier, Bordeaux et Toulon, pour atteindre la Catalogne et la Navarre.
Grands et gros rêves apparemment, qui puent leur tudesque. Mais nous n'aurions qu'à reculer pour en subir la réalisation! L'esprit public de nos provinces méridionales a été trop longtemps occupé des querelles civiles et religieuses, des intérêts électoraux, mais pas assez de notre intérêt national, pas assez de l'antique querelle de la Germanie. Les ambitions de Guillaume II et non les empiétements du clergé, voilà le thème qu'il fallait répandre par la plume et par la parole. Les débordements du pangermanisme, non les excès des prédicateurs catholiques, voilà ce qu'il eût été utile et salubre de rendre sensible et vivant. Quand on veut un esprit public passionné par les intérêts de la communauté nationale, on ne commence pas par l'exercer quarante années entières à considérer le pouvoir comme une proie et, dirait Montesquieu, « la République » comme « une dépouille ». On l'unit au lieu de le diviser. On le gouverne au lieu de le lancer matin et soir à la conquête du gouvernement. On le conduit, au lieu de mettre les thèmes de la conduite en discussion perpétuelle. Il aurait fallu faire le contraire de ce qu'on a fait.
Sur ces actes qui sont passés, nous n'élevons pas de récriminations inutiles. Mais, voyant M. Berthoulat comme M. Lavisse prêts à se lamenter sur les conséquences fatales d'une politique si connue et si définie, nous les prions de n'égarer ni l'accusation, ni la plainte : qu'ils remontent aux responsables réels ou ne disent rien! Ou aime, on admire M. Ar-
m and Fallières déclarant qu'il est prêt à quitter les bords fleuris du Lot-et-Garonne et, si l'on appelle l'arrière-ban, à prendre lui aussi le fusil des mobilisés : cette résolution de vieillard est si agréable qu'on voudrait la mettre en latin pour le Selectœ ou le De Viris de l'année prochaine; mais quoi! M. Fallières a été président de la République de 1906 à 1915, il a vu Tanger, Agadir et mieux que le fusil qui chargerait éventuellement l'épaule fléchissante, j'aurais mieux aimé quelques milliers d'obus de plus, quelques centaines de canons de 75 de plus, qu'il nous eût procuré tout au long de son consulat. Cela ne demandait qu'un peu plus d'attention, de prévoyance, de vigilance de sa part et de celle de ses ministres.
L'ÉVANGÉLIAIRE DE HEIiMS
30 octobre !9t4. '
La belle loi Ire de Mtnisoiu^neur le duc d'Orléans au Prince de TÉglise qui veille sur les reliques nationales de Reims* fait le tour de la presse dans un murnnure de respectueuse approbation qui atteste la force des sentiments héréditaires, constructeurs de notre passé. Au moment où les dernières pelifes feuilles d'arrondissement répandent les pnm!.'. ,1,] Fils de France, et que des centaines de milii(M> de Français, les uns dans la tranchée, les aulre< nii bord (lo la demeure et du champ dévastés, d'aulrt-s dans les dépôts de leurs régiments ou bien dans leurs foyers, aux provinces lointaines gardées de l'invasion, achèvent leur lecture et leur méditation du jugement qui qualifie un ignoble forfait Irulé contre l'Histoire de la Patrie :
« En tirant sur le Sanctuaire de lieims, l'Allemagne a tiré sur le baptême de Clovis, sur l'étendard de Jeanne d'Arc, surronction de Hugues Capet et de ses successeurs, sur les plus hautes figures de la Monarrhic c\ de la France »,
au môme instant, voici qu'une bonne nouvelle éclalo : le bibliothécaiic de la ville du sacre, M. Henri Jadart, écrit au Temps que révangéliaire slave de Reiras est sauvé !
Le Temps avait écrit qu'on s'en inquiétait en