LORD ROBERTS
semblaient très graves. Mais l'armée anglaise est une armée de métier, et c'est un immense avantage dont le vainqueur des Afghans et des Boers espérait sans doute conserver tout l'essentiel quand il préconisait avec autant de vigueur que de fermeté l'établissement de la conscription. Quelques-unes de ses déclarations parurent témoigner qu'il se serait volontiers montré plus hardi. Serait-il allé jusqu'au terme de ces hardiesses, qui s'appelle la « nation armée » ? Cela est possible. Et, de même que « les résultats de « longues méditations et de l'expérience » lui faisaient prononcer ce qu'il appelait hautement « des paroles décisives » sur l'insuffisance du système militaire anglais actuel, de même une méditation plus longue encore et des expériences ultérieures lui auraient peut-être fait regretter de s'être avancé indiscrètement dans ce sens.
En effet, l'opulence de l'immense empire britannique est-elle la seule explication de ces beaux organes d'armement, d'équipement, de services alimentaires et sanitaires, qui ont fait, depuis trois mois, l'admiration des connaisseurs? Peut-être aussi dans ces merveilles du beau fini anglais faut-il voir les effets d'un système où l'élite tient plus de place que le nombre où l'on accorde un soin attentif à tout ce qui touche à l'organisation, à la préparation, à l'éducation des cadres d'abord, des hommes ensuite. Cet art minutieux et sévère reste compatible avec la conscription qui comporte un service à termes inégaux et des conditions variées. Mais l'uniformité démocratique cadrerait-elle avec les mœurs de ce que l'on appelle avec une fausseté ridicule la démo-
cratie anglaise? On peut dire que cela fait question. Et l'on peut dire aussi que cette question est grave, si elle suppose un risque quelconque de livrer les forces militaires à la nécessité d'improviser. Cette nécessité, en France comparable à une grave maladie, ailleurs pourrait déterminer le coup de la mort.
Non nostrum inler vos... La réflexion patiente des hommes d'État britanniques finira bien par trouver une solution moyenne qui pourra accroître le nombre de leurs vaillants soldats tout en leur conservant, du haut en bas, l'incomparable valeur qualitative de ce bon et robuste instrument guerrier. Le maréchal lord Roberts gardera le solide honneur d'avoir posé à temps les termes rigoureux du rude problème, parce qu'il voyait qu'il était urgent de le résoudre. L'accent de son discours de Manchester, en septembre 1912, aux citoyens du « grand et saint empire » de la Grande-Bretagne unit à l'action pathétique cette clarté, cette familiarité, cette nudité d'expression qui mène au sublime : « Si », disait-il entre autres belles et fortes choses, « si je me pose à moimême cette question : « — Comment puis-je^ même à « celte heure tardive et solennelle, le mieux servir « r Angleterre qui représente tout pour moi^ l'Angle- « terre qui a tout fait pour moi? » je réponds de nou- « veau : « Armez-vous et préparez-vous à vous con- € duire en hommes, car le jour de V épreuve est proche. »
Il était venu voir sur le continent comment les hommes de son pays se tenaient à la grande épreuve réalisée du fer et du feu. Une pneumonie contractée jeudi dernier l'a emporté, dit très bien le TcmpSy < devant l'ennemi ». Magnifique mort de soldai.
47 novembre 4914.
L'Encyclique annoncée depuis les débuts du nouveau pontificat nous est résumée par le télégraphe. Comme elle a pour sujet la paix, il sera permis de renouveler d'abord à ce propos certaines remarques et certaines questions auxquelles on n'a pas répondu jusqu'ici. D'abord voici la seule Internationale qui tienne. Toutes les autres défaillent ou elles tendent à défaillir. Pendant que les socialistes essayent vainement de se mettre d'accord sur la composition de leur bureau central et sur l'emplacement ou siège de ce bureau, les millions de catholiques pressés dans les armées et les États belligérants n'ont pas un doute sur la demeure du Saint-Siège ni sur la personne du Souverain Pontife. C'est au moins un sujet qui est hors de débat! L'article qu'on a lu plus haut montre suffisamment que tout le reste est contestations, disputes, coups de plume, coups de sabre et coups de canon*. Cela étant, comment se fait-il que les pacifistes du monde entier fassent si peu de cas de cette paix catholique romaine si fermement établie dans son ordre qu'au milieu d'une mer ainsi démontée il n'y a plus la moindre banalité à en comparer les assises à celles du roc? Le bon sens devrait suffire à faire sentir que, si l'on veut jamais
4. Article de Jacques Bainville sur « les difficultés de s'entendre ». On ne s'entend ni sur le socialisme, ni sur le Kantisme, ni sur le principe des nationalités....
obtenir quelque paix entre les hommes, il sera sage et prudent de tenir au moins compte de cet élément. Bizarrerie étrange : non. contents de n'en pas tenir compte, les pacifistes veulent plus ou moins le détruire. Tous ou presque tous sont anticléricaux et anticatholiques ^ Je ne comprends pas.
Il en est de mt^me, et à plus forte raison, des socialistes. Pourquoi? C'est ce qu'on devrait m'expliquer. Leurs trois journaux : Humanité. Bataille syndicaliste^ Guerre sociale sont, avec une franchise inégale, mais une intensité profonde, ennemis déclarés ou sournois de tout ce qui est catholique. Depuis qu'a été jurée notre concorde intérieure du 4 août, ces journaux charment leurs loisirs, amusent leur détresse à manger du curé tout en gémissant sur l'étroitesse de l'esprit catholique. Comment donc méconnaissent-ils le point d'appui, cependant clair et net, que trouverait dans le centre romain une propagande en faveur de la paix universelle, en faveur du désir de tempérer la concurrence économique par un esprit de cordialité et d'équité? C'est leur secret.
On en verra sans doute la clé dans la nouvelle préface du beau livre de Georges Valois, la Monarchie et la Classe ouvrière. Mais j'avertis que cette clé, ouvrant sur la conscience et sur rintelligcnce des meneurs du Parti, ne les montre pas dans un très beau jour. Cependant, de deux choses l'une : ou bien, il y a dans l'effort du socialisme et du pacifisme, un élément caché que l'on ne nous dit pas, ou
1. Et tous veulent faire sortir la papauté du rOle international.
bien, si l'efforl est sincère, cette ignorance du catholicisme, cette hostilité au catholicisme demeure un scandale pour la raison. Qu'enseigne le pape? la paix. Et l'autorité qu'il exerce, la continuité de son autorité, le respect dont l'entourent d'innombrables populations suffit à témoigner que cet enseignement pacifiste n'est pas un vain mot, il s'étend aux réalités, il porte sur les faits, les incline et les modifie dans son domaine avec une bien autre efficacité que n'ont fait, dans le leur, les Congrès pacifistes ou la Gourde La Haye. L'alliance et le concours généreux d'un tel pouvoir en faveur de la paix européenne serait à solliciter à tout prix si les pacifistes étaient sérieux. Ils le répudient. Ce sont des fols, ou bien quel mystère !
PORTÉE POLITiQUE ET MORALE DE L'ENCYCLIQUE
Les paroles de paix du Pontife catholique romain auront-elles la force de vaincre la ruée de la haine internationale? Les nations seront-elles sensibles à ce que S. S. Benoît XV appelle son premier « frémissement d'affection pour tout ce qui touche l'humanité » ? C'est une autre question et qui porte sur un autre ordre. Mais, là encore, il faut admirer la gravité, on voudrait oser dire le réalisme avec lequel l'Encyclique, pour viser l'avenir, s'applique à peser et à mesurer exactement les données du passé.
Au lieu qu'il est impossible de lire sans bâiller d'indifférence et d'ennui les tirades oratoires qu'alignent les clients et confrères de M. d'Estournelles de Constant, ici les conditions normales de la vie humaine se trouvent saisies et envisagées telles
quelles cl comme chacun peut les voir. Certains points ne peuventmanquer d'y échapper absolument à des profanes, mais d'autres concordent de la façon la plus saisissante avec les préoccupations nécessaires des citoyens. Personne n'y peut être insensible. Ainsi l'analyse des causes de la Guerre porte également sur la guerre extérieure et intérieure : nous sommes chez les philosophes et non chez les rhéteurs; s'il est horrible de se massacrer de peuple à peuple, il l'est plus encore de s'entretuer au sein d'une même nation.
Au nombre des causes de guerre, le Pape relève l'injustice dans les relations des classes inégales qui pourraient s'aimer. Le Pape donne cette explication des guerres sociales : le mépris de l'autorité depuis qu'on a voulu assigner au pouvoir pour toute origine la libre volonté des hommes; cela revient à désigner l'élément d'anarchie et de lutte intestine inclus dans le libéralisme. Mais le point le plus digne d'être remarqué et médité est ce qui est dit du désir de bien-être matériel considéré comme un élément belliqueux. Notre jargon dirait : la cause économique. Certains ont exagéré le rôle de cet élément. Il ne faudrait pas le nier ni trop le réduire.
Tout le livre de Norman Angell, assez bien nommé la Grande Illusion, et qui n'est en effet qu'une illusion, mais sans grandeur, repose sur cette vue qu'il n'y aura plus de guerre quand on saura, quand on verra que la guerre ne paie pas ses frais. Le vrai est qu'elle cessera quand on croira cela, c'est-à-dire jamais : le grand producteur, le producteur effréné de richesses matérielles, le travailleur
qui se flatte de créer et de multiplier cette sorte de biens dont l'essence est d'être partagés crée autour de lui et en lui, des puissances de destruction qui, en se développant, agiront à main armée. En effet, il créera des jalousies furieuses. Il s'enivrera de ses propres rêves, et pour les mûrir plus rapidement, la destruction de toutes les rivalités s'offrira et s'imposera comme la plus prudente des ambitions. Ainsi il lui sera possible de griser et d'entraîner dans un mouvement belliqueux ces éléments voisins qui d'eux-mêmes tendraient à préférer les douceurs de la consommation et de la jouissance. C'est ainsi que l'esprit d'équilibre conseillé par le premier degré du travail, de l'épargne et des autres arts dits pacifiques est promptement rompu par l'esprit d'entreprise et d'initiative attaché à toute technique purement matérielle. Il faut dépasser la conception des richesses divisibles et susceptibles d'être volées pour abolir ce genre de guerre de rapine qui est à la société des nations ce que le vol est à la société des familles. Normann Angell aurait pu démontrer que le vol ne paie pas ceux qu'il envoie au bagne : mais les en a-t-il convaincus? Sans compter qu'il y a des voleurs impunis, donc récompensés.
Incomparablement plus sage, l'Encyclique conseille de déraciner d'abord l'avarice. On se battra moins pour le bien-être matériel quand les hommes et les peuples en seront un peu détachés. Hors de ce détachement, hors de cet esprit catholique, toutes les perspectives d'avenir sont guerrières fatalement. Si Karl Marx a raison, si M. le ministre Jules Guesde a raison, si les fatalités du ventre doivent diriger de
4i2 LA FRANCE SE SAUVE ELLE-MÊME.
plus en plus les pensées et les sentiments de l'homme futur, il faut aussi compter que l'acier des faucilles et celui des charrues et des couteaux de table seront de plus en plus changés en armes de défense ou en instruments d'agression. Telle du moins me paraît être l'évidence. Ceux (jui prétendent autre chose prononcent des mots décousus démentis par Tévénement. La faillite du pacifisme humanitaire n'a pas étonné ; depuis longtemps, il étonnait par sa monstrueuse irréalité.
Tout au rebours, le pacifisme catholique et pontifical se présente comme une doctrine intelligible, liée, rationnelle, supérieure aux réalités, mais en accord avec toutes les lois des choses. Si Ton veut un autre exemple du genre de satisfaction intellectuelle qu'on y rencontre, on peut lire au dernier numéro des Études fondées par les Jésuites l'article d'Yves de la Brière sur « la guerre et la doctrine catholique » ; la question de la force et du droit s'y trouve abordée et analysée : nous n'avions guère lu jusque-là dans les écrits français et allemands, que des balivernes sur ce sujet. Là se retrouve enfin l'esprit des choses et la liaison des idées. Môme question : comment tous les profès du pacifisme ne donnent-ils aucune attention à cela? Je fais mon devoir d'écrivain en leur disant et môme en leur criant d'un peu de regarder de ce côté. C'est très intéressant pour tout le monde. Cela devrait les passionner. C'est tout le contraire. Pourquoi ?