‹ Les conditions de la victoire (volume 2)Chapitre 203 sur 207 · POUR L'INTÉRÊT DE TOUS · texte numérisé non relu

POUR L'INTÉRÊT DE TOUS

lesquels M. Hervé. M. Hervé, avec sa brièveté d'esprit coutumière, avec cette légèreté qui lui inspiraient avant-hier encore les plus sombres sottises sur les délicates affaires d'Italie, M. Hervé avait jugé à propos de concéder à nos ennemis allemands la supériorité du sang, du génie, de la race, de la nature enfin sur tout le chapitre de l'organisation et de Tordre! Sans cette folle concession, qui biffe les 99/100 de notre histoire et de l'histoire des Allemagnes, mais qui est malheureusement courante dans la presse républicaine et socialiste, nous n'aurions pas été amenés à protester en rappelant les titres de notre présent et de notre passé. L'honneur français nous y obligeait. Mais l'honneur satisfait par nos protestations, il était inévitable de poser alors la question d'utilité nationale : — Comment celui des peuples qui est le plus ordonné dans ses affaires privées est-il en proie à l'incohérence et à la désorganisation politique? Et comment un peuple médiocre, tel que le peuple allemand, hôte d'un territoire relativement disgracié, a-t-il fait ces chefsd'œuvre d'organisation? Si d'autres causes que celles qui tiennent à l'histoire et à la constitution politiques de l'Allemagne et de la France ont été en jeu, M. de Monzie rendrait service à tout le monde en les découvrant. Il faut savoir cela afin de prévoir et de pourvoir : il n'est pas d'intérêt public au-dessus de cette pressante et commune nécessité.

19 novembre 1914.

Nous lisons tous les jours tantôt dans un journal socialiste, tantôt dans un journal radical-libéral ou opportuniste des plaidoyers d'une remarquable insistance en faveur des personnes qui ont été, auraient été ou risqueraient d'être victimes « de l'application trop hâtive ou trop étroite des justes mesures prises par le gouvernement » contre les sujets de l'Allemagne ou de l'Autriche-Hongrie. Les erreurs policières, judiciaires ou fiscales commises au détriment d'innocents, celles qui transformeraient en coupables de simples suspects, inspirent à ces divers journaux des réclamations auxquelles nous applaudirions sans réserve, si la question était envisagée en son entier. Mais on s'obstine à n'en considérer qu'un aspect qui est toujours le même. A côté de l'erreur déplorable qui atteint des particuliers, il y a l'erreur symétrique, celle qui atteint la patrie et l'armée, celle qui tue ou laisse tuer nos soldats. A Terreur née de la précipitation, de la hâte, de la sévérité, s'oppose l'erreur qui résulte de la négligence, du laisser-aller, parfois d'autres mobiles, intéressés et plus coupables. N'en sera-t-il jamais question ?

Le Temps conseillait le « doigté ». Oui, il faut du doigté en tout. Le Temps veut bien ajouter : et de la conscience. Que le Temps prenne garde. La con-

science ne signifie pas seulement, la lenteur scrupuleuse et la timidité calculée. Il faut aussi au magistrat qui veut agir la conscience ardente de son devoir, et le sentiment vigoureux que son devoir n'est pas limité à la faculté de trembler devant le « droit » d'étrangers équivoques, s'ils sont entourés de protections puissantes. La conscience du magistrat se déploie aussi dans la rigueur sereine et dans l'inflexible lucidité d'une action juridique et patriotique. Ce qui importe, c'est de poursuivre l'ennemi embusqué, c'est d'atteindre son espionnage, c'est de ne pas se laisser paralyser par les manœuvres qu'il rétribue. On a confessé que naguère, avant la mobilisation du ^ août, nos hôtes allemands et autrichiens étaient les maîtres de Paris. S'ils sont partis, beaucoup de leurs amis et de leurs complices sont restés. Il y a même lieu de penser que, dans la détresse commune, ils ont su faire des razzias opulentes, et rien ne prouve que leur or doive présentement demeurer inaclif. Raison de plus pour recommander aux magistrats la conscience, celle qui regarde droit devant elle, celle qui n'a pas froid aux yeux, celle qui est armée et ne craint pas de sévir.

En temps de guerre, les intérêts particuliers de nos nationaux se sentent plus voisins, leur addition se fait mieux et se rapproche davantage de l'intérêt général qui les limite et les déborde. Mais il ne faut faut pas croire que tous les intérêts trop particuculiers ou même révoltés et rebelles se soient évanouis du coup. Un de nos amis habitant un fameux pays de bains demernous écrit à ce sujet une lettre-

'm2 la FRANCE SE SAUVE ELLE-MÊME.

type où se laissent voir et palper les infirmités et les médiocrités de la pauvre nature humaine, qu'une moisson de héros ne suffira jamais à transfigurer :

Nous avions en août, septembre et dans le mois d'octobre, beaucoup d'Allemands contre lesquels on ne prenait que des mesuras de sûreté insuffisantes, parce que l'intérêt du propriétaire louant son chalet ou sa maison l'emportait sur l'intérêt national, sur le patriotisme. Mon propriétaire, qui était aussi adjoint au maire, fermait les yeux sur ces Boches, en particulier sur l'un d'eux, son locataire depuis 20 ans et marié dans le pays: il est, me disait-il, incapable de travailler pourles Boches, pour espionnage ou autre chose, car on peut le considérer comme naturalisé ; il se trompait ou voulait s'excuser, car le brave Boche a été, à deux heures du matin, arrêté dans les deiniers jours de septembre et envoyé à... avec troisou quatre autres. Ce propriétaire est pourtant un brave homme qui défendrait son pays sans peur s'il n'avait soixante ans passés. Le mal que l'intérêt laisse faire à des Français un peu faibles dont le cerveau est farci de nuées, il doit le laisser faire à plus forte raison à des hommes de moins de scrupules.

Il est assurément absurde, dangereux et fol de prendre pour des Boches les Alsaciens-Lorrains ou les Arméniens pour des Turcs. Mais les faux Arméniens et les faux Alsaciens-Lorrains sont certainement plus à redouter que des Boches avoués et des Ottomans convaincus. L'intérêt allemand est de multiplier les faux-nez de ce genre. Il n'est pas de notre intérêt de vivre sans nous en méfier du tout. C'est pourtant ce que l'on conseille à l'État. C'est ce qu'on lui demande, au nom de la conscience, quand ce n'est pas au nom du doigté. Et l'on y réussit dans une mesure étroite, mais puissante et

par là même fort dangereuse : en mêlant un peu de bonhomie sincère, beaucoup de fausse philanthropie et de générosité théâtrale à un soupçon d'intérêt matériel ou moral, il est facile d'obtenir de petits courants d'opinion capables de désarmer ou de démoraliser les autorités, car il suffira d'agir à la bonne place, de manœuvrer dans les couloirs du Palais de Justice et des administrations. Qui en portera le poids? La France espionnée et trahie. Et qui paiera? Son sang prodigué.

Ce prix nous semble exorbitant. On peut toujours réduire à peu de chose les chances des erreurs administratives, policières, judiciaires, fiscales. Mais si, absolument, il faut qu'une erreur soit commise, eh! bien, mieux vaut la moindre erreur : celle qui afflige et désole quelques particuliers! Ce qu'il importe de préserver d'abord, c'est la France. L'État n'a plus de raison d'être quand il néghge ou sacrifie cette cause de la patrie, la cause de tous.

18 et 19 novembre 1914. !

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