août
11 est partout question de nommer de nouveaux ministres, sans éliminer les anciens. Des noms sont prononcés : Millerand, Delcassé, Briand. On a imprimé aussi le nom de Marcel Sembat. Et Clemenceau ?
M. Clemenceau veut-il en être? Ou se réserve-t-il? Cela ne regarde que lui. En doit-il être? Cela nous regarde, nous. Pour répondre à ceci, il faudrait savoir où M. Clemenceau sera le plus dangereux : dans le ministère ou dehors ?
N'ayant pas fait partie du ministère Clemenceau, ni d'aucune combinaison politique, littéraire, scientifique ou mondaine à laquelle M. Clemenceau ait été mêlé, j'ignore ce qu'il vaut comme collègue ni s'il a mérité sa réputation de mauvais coucheur. Ce qui est certain, c'est que sa profession de journaliste et la faculté qui lui est laissée, malgré Tétat de siège, de dire à tort et à travers tout ce qu'il peut savoir comme homme public, fait de lui un danger public évident. Aucun devoir qui le limite ne lui est supportable. Ily a des fictions qui peuvent être d'intérêt national : incapable de s'y plier lorsque son caprice est en jeu, il répandra à pleine gorge toutes les fables qu'il lui conviendra d'imaginer. Grâce à lui,
1. J'ai plaisir à dire que ce titre excellent appartient à Maurice Pujo, alors mon compagnon de travail, aujourd'hui soldat au front.
on peut dire que les conseils de la défense se tiennent en plein vent.
Son article d'hier est particulièrement inouï. On y trouve d'abord toutes les sages invitations au calme, toutes les justes recommandations de faire confiance au gouvernement quel qu'il soit : bons conseils qui traînent partout. Mais, ailleurs, ceux qui les donnent, commencent par se faire un devoir de les suivre. Cet homme vraiment libre ne s'embarrasse point de ses propres principes. Il écrit :
Forte ou faible, quelle que soit l'action gouvernementale, nous ne pouvons commettre de plus grande faute que de la contrarier.
La légalité, l'ordre, le calme comme nos meilleurs points d'appui.
Cela dit, s'estimant couvert par ces protestations, M. Clemenceau fait ce qu'il peut pour troubler l'ordre, ébranler la confiance, critiquer le gouvernement t dans la mesure où il le rend nécessaire », qui n'est autre que la mesure du plaisir de M. Clemenceau.
Il délivre au généralissime (qu'il n'était pas chargé d'apprécier) un brevet de satisfaction, mais « pour la défensive » seulement; il fait savoir de cette sorte aux Français et aux étrangers, aux amis et aux ennemis, que la question du généralissime a pu être posée en haut lieu. Et ce premier paquet lûché, il renouvelle le conseil de « patience » et de « tranquillité ».
Alors, l'agitation de M. Clemenceau recommence.
Contre le ministère de la guerre, cette fois. « Sous prétexte de concentration », on s'en est remis «r de
tous les services les plus importants » à ce ministère qui est déclaré c hors d'élat de « les diriger et de les contrôler ». Tous ses « directeurs abandonnés à eux-mêmes ont eu pour première occupation de s'octroyer la plume blanche ». Enfin, les communications dudit ministère à la presse ont besoin d'être « contrôlées ». Par qui? Par la presse elle-même, particulièrement par la presse de Londres.
C'est une opinion. Peut-être vraie ! Peut-être fausse ! Mais elle contredit l'opinion des autorités responsables et elle correspond aux passions du public, à ses nerfs, à ce que M. de Mun appelle éloquemment les perfides conseils de la fiévreuse curiosité et les tentations de la critique ignorante.
L'article de M. Clemenceau intitulé La volonté annonçait de bonnes recettes pour discipliner les réflexes du public : il ne tend qu'à libérer ces réflexes jusqu'à la folie.
Si je publiais les mêmes renseignements, si j'émettais les mêmes affirmations, si je me permettais, chétif, de critiquer bureaux, ministres, président, d'abord on ne laisserait pas passer cette prose et l'on aurait raison. Mais, à supposer qu'elle parût et circulât, le beau malheur ! On sait que les sphères d'informations des écrivains d'opposition sont toujours suspectes aux officiels. Il serait trop facile de maintenir par tous les organes de l'Etat la vérité gouvernementale audacieusement contestée ! Mais avec M. Clemenceau, c'est une autre paire de manches. Que répondre à l'homme qui écrit :
Ayant reçu la visite de M. Yiviani le lendemain, je lui parlais de cette affaire....
Qu'objecter au sénateur qui ose écrire :
Je m'inscris en faux contre le démenti de M. Messimy qui est bien placé pour savoir de qui je tiens une information accompagnée de cette remarque, etc.
Notez que les points abordés par M. Clemenceau ne sont pas en cause. Que faut-il penser de Tinterdiction, puis de l'admission, puis de la nouvelle interdiction du journal le Timesl Ou encore du récit de M. Gervais sur l'abominable incident du ib^ corps, du démenti que M. Gervais a reçu du gouvernement et du démenti que M. Clemenceau donne au démenti gouvernemental ? Questions particulières! Sujets dont discuterait indéfiniment en une heure où la discussion est pire que tout! Mais sur l'indiscrétion avec laquelle M. Clemenceau se mêle de faire juger ces divers incidents, il n'y a pas de doute possible; le désordre ainsi provoqué peut avoir des conséquences épouvantables, non seulement pour la patrie, mais pour chacun des membres de la patrie, pour vous qui me lisez, pour votre enfant ou votre frère qui est à l'armée, pour le toit sous lequel s'abrite votre paix douteuse.... Les nécessités de l'ordre sont aujourd'hui vitales et les désordres sont mortels. Si pareille situation devait s'éterniser, l'Histoire de France dirait qu'une somme effroyable de catastrophes collectives et de deuils personnels porte pour signature la parole légère et l'intempérant journalisme d'un parlementaire fameux.
Que faire donc de cet homme libre, trop libre? A la place de M. Poincaré, disent quelques-uns,
nous donnerions à M. Clemenceau le choix entre un siège au Conseil des minisires ou le passage en conseil de guerre. Mais M. Poincaré a sans doute des objections.... Elles peuvent tenir à ce petit fait que, du printemps à l'automne 1906, il fut le collègue de M. Clemenceau dans le cabinet Sarrien : ce n'était pas drôle, dit-on. D'autre part, M. Clemenceau peut trouver que l'autorité sans la responsabilité a des charmes, et qu'il est doux de tout pouvoir sans avoir à répondre de rien.
Alors, quoi?
Alors, le ministère est remanié, paraît-il. A l'heure où j'écris, on annonce que M. Clemenceau, qui a rendu le service d'écarter M. Caillaux, ne sera pourtant pas de la combinaison.
M. Clemenceau va donc continuer avec son journal à former un gouvernement à côlé, ou, pour mieux dire, un gouvernement au-dessus, qui s'arrogera le droit de contrôler, de critiquer et de censurer le gouvernement nominal : tiraillant à sa guise, en franc tireur, gênant les opérations de cette troupe gouvernementale régulière, dont nous acceptons la discipline, nous, royalistes!
Il faudrait pourtant que M. Clemenceau prît ses responsabilités directes ou qu'il se tût : chef ou soldat, il n'y a plus à chercher entre ces deux postes un lieu d'intrigues où s'embusquer !
28 août 1914.
Notre espoir dans l'heureuse issue finale de cette guerre est trop ferme, notre patriotisme est trop profond pour qu'il nous soit permis de nous associer à ceux de nos confrères qui saluent dans le nouveau ministère un second Gouvernement de la Défense nationale. Non, non, il n'est pas né, comme le gouvernement du 4 septembre, d'une révolution devant l'ennemi, il ne doit pas finir en donnant au monde le speclacle de la défaite compliquée de désarroi, de gaspillage et de trahison. Les anciens ministres du premier cabinet Viviani ont quitté la place soit par le sentiment justifié de leur insuffisance, soit en vertu d'un jugement porté sur leurs actes par ceux qui avaient vu ces actes de près, c'est-à-dire leurscollègucs, leur président et le président de la République.
Il y a peu d'exemples de mutation plus régulière. Reaucoup de bons citoyens auraient souhaité d'éviter une crise ministérielle nouvelle, mais c'est là un scandale auquel nous sommes faits, et l'Europe aussi. Reaucoup d'autres auraient préféré qu on opérât ce remaniement comme en Relgique dès les premières hostilités. L'occasion n'a pas été saisie le 4 août, peut-être parce que du point de vue des partis et de l'opinion, mieux valait se laisser forcer la main par l'événement que de le dominer en courant le risque effroyable de susciter sur l'heure
LES iNOUVEAUX MINISTRES. Oc
toutes les difficultés et les résistances inhérentes au mécontentement des coteries et des groupes. Les ministres incapables ou médiocres se sont ainsi usés eux-mêmes. Oui, mais avec leurs forces ils ont usé celles du pays.
A la différence des hommes du 4 septembre, les nouveaux ministres ont l'avantage d'avoir occupé le pouvoir, quelques-uns, comme Millerand, d'y avoir fait œuvre utile. On sait tout ce qui nous sépare de Millerand depuis qu'il a consenti à plaider dans un procès auquel l'ancien ministre aurait dû rester étranger. Mais nous le soutenions en 1912. Nous mettrons la même raison et la même passion à la soutenir aujourd'hui. Par lui, il y a trente mois les préoccupations militaires et l'esprit militaire sont rentrés rue Saint-Dominique. Ses dons personnels de labeur, de méthode et d'organisation seront maintenant secondés par les vérités politiques nées de la guerre, au lieu d'être combattus par toutes les illusions et toutes les fables de l'ancien pacifisme parlementaire. Cette heure de l'action a remis en place un homme qui paraît avoir le sens de l'action. Sa lettre au général Joffre, sobre, simple, sans flafla ni guirlandes, dit ce qu'il faut comme il le faut. Sa réunion matinale des directeurs du ministère de la guerre, est mieux qu'une parole. Enfin l'annonce de la mise en état du camp retranché de Paris indique un esprit disposé à examiner toutes les possibilités, à commencer par les pires.
Des actes très prochains jugeront M. Ribot, dont l'expérience n'est pas douteuse. La situation va contraindre MM. Briand et Delcassé à accentuer leurs
attitudes les plus récentes, de préférence aux autres caractères de leur passé. Ce sera encore tant mieux! Quant aux deux nouveaux, il faut d'abord dire que Jules Guesde a toujours été patriote : il s'est même souvent distingué, par des nuances suffisamment perceptibles, de ce socialisme qui a fait prévaloir, aux vingt dernières années, des tendances individualistes, cosmopolites, démocratiques et libérales. Un journal exhume des déclarations patriotiques de lui qui datent de 1893, précisément l'époque où la « social-démocratie » française devenait plus démocrate que sociale. Bien plus social que démocrate, plus attentif à la doctrine de l'organisation qu'à la doctrine individualiste, le Guesdisme au rebours du Jaurésisme sentait les rapports du social et du national. Ces observations ont été faites plusieurs fois dans notre vieille Revue entre i899 et 1904. Il était équitable de les renouveler aujourd'hui.