Article intitulé : Tenir bon
98 LA J UANr.l- SE SAUVE ELLE-M^^ME.
indiscrètes d'un esprit public trop mouvant, Lo problème à résoudre est de laisser à Topinion toutes ses forces d'adhésion et d'enthousiasme en s'efTorçant d'apaiser, d'anesthésier, d'rtmor/iVses prurits de critique et de jugement. Non qu'il soit mauvais de juger. Non que le silence de la critique soit approbation aveugle de tout ce qui est tenté ou fait. Mais pour juger, il faut connaîti'e, et il est trop clair que les connaissances, les renseignements manqueront ou public et devront lui manquer. Comment public ou publicistes portoraienl-lle, dès lors, un jugement utile?
Sans doute il existe un homme précieux, M. Clemenceau qui, dans ses articles « patriotiques », comme dit le Temps, lance dans la circulation le bon et le mauvais, l'utile et le nuisible sans plus de réflexion qu'un enfant de six mois et qui se taille là-dedans une réputation d'impartialité, peut-être môme de justice. Un tel homme est bien agréable! Il attroupe les gens pour donner des nouvelles ou distribuer des prix et des verges, rengainant ceci aujourd'hui pour le tirer demain et donnant de toute façon pâture aux nerfs, à la badauderio, à la malignité, à la duperie. Et de bons patriotes lui apportent déjà les éléments de la popularité qu'il tournera contre eux.... Attendez seulement la note des dégâts de ce touche-à-tout, elle ne viendra que trop tôt ! En supposant qu'elle soit courte, ce qui met les choses au mieux, on verra toujours se constituer, grâce à M. Clemenceau et, il l'espère, autour de lui, un pouvoir d'opinion, lequel si, par malheur, l'étoile de nos armes venait à pâlir quelques heures,
pourrait donner bientôt au pouvoir politique ainsi qu'au pouvoir militaire, un fil assez rude à retordre. Ce protecteur saura abattre. Et celui qui se fait applaudir en accordant l'éloge à d'admirables chefs militaires, se donnera alors les gants de les critiquer: avec quelle âpreté venimeuse, avec quelle folie rageuse, il suffît de se souvenir du Clemenceau d'hier pour concevoir celui de demain!
Le point noir est là. Et il n'est que là. Au nom de la France, évitons par-dessus tout les pressions sur le gouvernement d'une opinion extérieure au gouvernement, afin que ce gouvernement ne soit pas entraîné à exercer même pression sur l'autorité militaire. Que l'Armée soit laissée purement autonome par un gouvernement lui-même respecté dans tout son libre jeu. Il faut le défendre de toute influence de l'opinion. Étant, de sa nature, ignorante, passionnée et frivole, l'opinion est capable de provoquer tous les malheurs.
Veut-on un exemple terrible? Au 9 août 4870, comme au 26 août 1914, c'est-à-dire dans les deux cas le 25^ jour de la guerre (je dois l'idée de ce synchronisme à notre admirable secrétaire de rédaction, ancien lieutenant de voltigeurs à Saint-Privat, le commandant Biot) il y eut aussi une crise ministérielle. Crise heureuse, car le cabinet qui succéda au cabinet Ollivier, s'il ne dura que trois semaines et demie, fit une telle besogne d'organisation, d'approvisionnement et de recrutement que le régime de Gambetta n'eut plus qu'à gaspiller les heureux éléments ainsi réunis sans même parvenir à les épuiser. On trouvera, dans le beau livre Gam-
betta et la défense nationale de noire ami Dutrait- Crozon le détail du labeur militaire technique accumulé par ce ministère de vingt-quatre jours. Le grand effort réussi par le ministère Palikao ne témoignait pas d'aptitudes médiocres, il promettait à la patrie, sinon la victoire complète, au moins une résistance efficace et une paix digne de nous. Qu'estce qui perdit cet effort et brisa l'avenir de ce pouvoir actif, sérieux, compétent? Peu de chose. Un élément purement psychologique et moral : la peur de l'opinion, des violences de l'opinion, dans un régime né de l'opinion et asservi à l'opinion en sa qualité parlementaire et plébiscitaire, cet élément qui décida l'envoi du maréchal de Mac Mahon le plus loin possible de Paris, dont on craignait les mouvements révolutionnaires, dans cette direction de Metz qui le conduisit à Sedan!
Le gouvernement ne pourra laisser à l'armée la liberté dont elle a besoin qu'à la condition d'être lui-même libéré des murmures et des censures de l'opinion. La défense nationale exige l'entière liberté du pouvoir politique. Le silence imposé aux politiciens comme aux nouvellistes est devenu la condition du salut public.
<c L'APPEL » DU GOUVERNEMENT
29 août 1914.
Même en vacances parlementaires, l'habitude du régime parlementaire exigeait un morceau d'éloquence. Celui-ci est venu. Il est bon. Il est ferme. Retenons au passage un mot qui sonne toutes les réalités constitutives d'un peuple résolu à ne pas périr: « Gloire aux vivants et aux morts. Les hommes tombent. La Nation continue ». C'est ainsi qu'il eût toujours fallu concevoir, en paix comme en guerre, la durée de la France. Elle tient, pendant que les Français successifs se remplacent. Si les individus succombent, la race alimentée de leur sacrifice refleurira sur leurs tombeaux.
Cette floraison généreuse doit continuer à côté des fosses qui se creusent. Les ministres ont raison d'exhorter à ce que « la vie nationale » « ne soit pas suspendue ». Mais ils ont bien senti que cette vie économique et industrielle avait besoin de paix intérieure. Leur parole conciliatrice c Oublions tout ce qui n'est pas la patrie » sera la bienvenue. Bienvenue, la fière réponse que la « France n'est pas la proie facile que s'est imaginée l'insolence de l'ennemi ».
Quel malheur que, pour affirmer cette vérité avec certitude, il ait fallu ce « devoir tragique » ! Sans une brusque simplification du paysage intellectuel et moral, sans cet « ouragan de fer et de feu », < le plus formidable qui ait été déchaîné sur un
peuple », sans ce fléau céleste activé par une énergie infernale qui dissipe les arrière-pensées diviseuses et qui devrait les anéantir jusque dans leurs germes, en un mot, sans la chute des toits de l'Europe et du monde, étions-nous donc condamnés à nous laisser pourrir pour un nouveau siècle par ces guerres plus que civiles qui mettaient notre nationalité en charpie?