POUR LA DÉFENSE DE PARIS
On le peut, on le doit. Parlant des précédents de notre résistance, j'ai évité, tous ces jours-ci, de me référer à ceux d'il y a quarante-trois ans, car des divisions lamentables, une révolution opérée devant l'ennemi, la scission en deux groupes rivaux du Gouvernement provisoire firent donner leur plein aux puissances de catastrophe. En septembre 1914, l'opposition se montre plus patriote que l'opposition de septembre 1870 et le gouvernement paraît bien plus sage que le gouvernement d'alors : quoique les dirigeables et les avions lui ouvrent le chemin de l'air, il prend le train quand il est temps, part tout entier, laissant Paris à une autorité militaire subordonnée.
124 LA FRANCE SE SAUVE ELLE-MfiME.
Ce qu'il a d'unité étant sauvé, il lui sera possible de bénéficier des circonstances européennes qui sont, en somme, toutes pareilles à celles qui précédèrent de peu de mois en 1792 les victoires de Valmy et de Jemmapes, en ^793 la victoire de Wattignies, on 4794 la victoire de Fleurus et la paix de Bâle. La pression orientale exercée par la Russie produira sur les champs de Belgique et de France exactement les mêmes effets que la pression orientale causée par les complications, brouilleries et insurrections de Pologne. Puissent les gouvernants républicains d'aujourd'hui s'inspirer du grand modèle de réalisme donné par les Conventionnels dans la conduite de la guerre et des affaires extérieures! Un verbiage gambettiste ne nous mènerait à rien.... Tout au commencement des grandes guerres de la première République, on croyait aussi pouvoir diriger les armées avec des discours et conduire les négociations avec des principes métaphysiques. Mais les armées étaient battues. Et les négociateurs se couvraient de ridicule. L'expérience les corrigea peu à peu. Pour vaincre, ils se plièrent aux conditions de la victoire^ dont la première est la discipline, l'organisation, la préparation.
Elles n'ont pas changé. Ceux de nos confrères républicains qui s'attardent encore aux trompeuses nuées qui nous valurent tant de mortelles faiblesses devraient, par pitié pour la France, sonder le vide extrême de toutes ces fictions. Nous mourons de ce qu'ils exaltent, l'anarchie libérale et parlementaire, la démocratie guerrière à l'intérieur, pacifiste au dehors. Nous sommes nés, nous avons grandi de
notre ancienne, joyeuse et généreuse docilité aux principes constitutifs des sociétés. Tout Téclat de notre civilisation repose sur ce fond solide. C'est sur le môme premier fond que nos ennemis ont construit leur sombre et sotte Babel. Il est un point, un seul^ par lequel l'Allemagne échappe à sa misérable condition de peuple barbare, et ce point qui fait sa force actuelle, qui établit sa suprématie militaire, c'est l'ordre, c'est la discipline, c'est l'autorité, c'est la tradition, et la continuité de son gouvernement. Par là, et par là seulement, ses qualités inférieures, ses dons médiocres furent orientés vers un succès si grand que le mondç a pensé lui être asservi '.
Le monde échappera à cette servitude, cet ignoble succès va trouver son terme, mais les Français n'aboutiront au terme sacré qu'à la condition de comprendre, de voir ou du moins d'agir en conformité avec les lois naturelles des réussites humaines, qu'elles soient militaires, qu'elles soient politiques. Nous ne réussirons à échapper au joug germain et à
1. Le jour même où V Action française publiait ces réflexions à Paris, Vldea Nazionale de Rome donnait un très intelligent article signé Antonio Pagano et qui s'élevait contre ceux qui avaient : 1° placé à Berlin la Mecque de la Pensée italienne; 2° transféré à l'Allemagne le monopole du génie philosophique et de la profondeur de la pensée; 5» méconnu les trois grands facteurs de l'esprit latin (le catholicisme, le sentiment civique des petites républiques médiévales, l'humanisme de la Renaissance); 4« haï chez les Allemands ce que nous aurions dû reconnaître pour nôtre (le ferme État à la romaine, autoritaire avec mesure) et 5<> admiré au contraire ce qui était spécifiquement allemand. Mais, ajoutait Pagano, dans l'art de gouverner ou de combattre, il n'y a pas de méthode allemande ou non allemande. Il y a l'ordre ou le désordre. (Voir sur le même article à la page 315).
recréer la plus grande France qu'à force d'esprit, de discipline, d'ordre, d'autorité, de tradition. La démocratie républicaine ne facilite pas l'observation spontanée de ces lois, elle les contrarie môme très puissamment; mais le gouvernement militaire et la sévère économie de l'état de siège ont déjà, sous la pression de l'ennemi, fait éclore quelques-unes de ces rares vertus.
L'insigne honneur de la presse parisienne sera de les maintenir telles qu'elles apparaissent depuis un mois, hautes, graves, simples, calmes, paisibles, dignes en tout point du nom français. Cette presse mère de tant de maux peut aujourd'hui un bien immense : il lui suffira de travailler dans le sens d'un esprit public si beau et si pur, une censure exacte se chargeant d'exclure tout essai de critique, toute entreprise de murmure et toute tentative de récrimination. Les soldats se battront tantôt loin de Paris, tantôt sous nos murailles : ceux d'entre nous qui ne pourront porter les armes avec eux les soutiendront, les encourageront et applaudiront à leurs exploits. Le gouvernement sera libre de l'invasion, et l'armée de Paris, la ville de Paris, libérées aussi de tout souci politique, adonnées tout entières à leur libre défense, combattront, tiendront, durèrent autant qu'il le faudra : puis, quand le canon russe, le sabre russe, l'épée russe retentiront sur le pavé de la Germanie, les échos d'occident leur apporteront la rumeur du triomphe parallèle de nos armées*.
1. Le même jour, M. Ernest Gaubert, dans Paris-Midiy rendait hommage notamment à la réserve des royalistes
qui « pourraient trouver à gloser sur certaines mesures » et qui « ne le font pas » : « L'Action française s'abstient de toute critique, par principe. Voilà le bon exemple. Il est bien évident que moi qui vais dans trois ministères, depuis un mois, plusieurs fois par jour, je pourrais posé au renseigné et au critique militaire. Tous mes confrères pourraient en faire autant! Ils ne le font pas, parce que chacun connaît son devoir. S'il y a des détails qui nous choquent ou nous chagrinent, disons-nous que nous ne sonunes pas bien sûrs de les comprendre, ni d'en saisir l'importance. Devant le résultat final, cela ne compte pas. Au contraire par des critiques bien intentionnées, mais inexactes, nous risquons de faire beaucoup de mal sans nous en rendre compte. Enfin, en ce moment, le Français qui parle de trahison est plus dangereux que l'aviateur allemand lançant des bombes. »
4 septembre 1914.
Toul patriote parisien se fera un devoir et un honneur de souscrire à la proclamation du gouverneur de Paris. Il s'agit de « défendre » Paris contre Tenvahisseur; de le défendre « jusqu'au bout ». C'est l'aspect parisien du problème posé par l'Allemagne à la France. Ni moyen terme, ni composition ne sont de mise. Ou renoncer à être, ou faire disparaître l'invasion et la cause de l'invasion.
Sur l'invasion, tout le monde est d'accord. Sur sa cause, que l'on peut désigner par des noms très divers, l'union des esprits se fera au fur et à mesure que les faits mieux connus éclaireront d'un jour plus net l'orientation de l'Allemagne et du monde. On a beaucoup crié, le mois dernier, contre l'Allemagne impériale et royale, aristocratique et féodale : il a fallu déchanter lorsque tous ceux qui avaient vu les Allemands d'un peu près montrèrent à l'œuvre l'Allemagne populaire et universitaire.
Pour l'Allemagne socialiste, elle vient de se présenter elle-même.
Nous n'avons pas voulu faire allusion hier au voyage à Rome de M. Sudekuni, député au Reischtag, ambassadeur de la social-démocratie allemande auprès des socialistes italiens pour les entraîner dans l'orbite de l'empereur et de l'impérialisme allemand. Nous attendions que la nouvelle fût d'abord confirmée par ceux qui avaient qualité pour
le faire. « Ce voyage (n a eu lieu », avoue V Humanité. Nous attendions aussi Tappréciation. La voici, découpée dans le même journal : « Nous avons le devoir, sur un sujet aussi grave et aussi douloureux pour les socialistes irréductiblement internationalistes que nous sommes, de ne nous prononcer qu'avec la plus expresse réserve. Mais, etc.... » On voudrait que le sujet grave et douloureux devînt surtout instructif.
M. Sudekum s'est heurté, disent les dépêches italiennes, à rirrésistible opposition des socialistes romains. En quoi, ceux-ci étaient absolument d'accord avec le sentiment national et l'intérêt national de toute l'Italie; comme les socialistes français sont d'accord avec le sentiment national et l'intérêt national de la France entière ; comme * le grand écrivain socialiste anglais » , M. Wells, qui vient de donner aussi son avis sur la guerre, s'est trouvé tout à fait d'accord avec le sentiment national et l'intérêt national de son Angleterre. Si les socialistes y veulent réfléchir, le fait pourra paraître « grave » et même t< douloureux » pour leur doctrine qui élève la solidarité sociale des classes au-dessus des liens nationaux, car il est vrai que cette doctrine est détruite par les faits. Mais que peut donc leur importer une doctrine si elle est fausse? Reconnue telle par eux, elle cesse de leur appartenir, c'est une étrangère et une ennemie. Ils n'ont qu'à la quitter comme une défroque et prendre les couleurs nouvelles et splendides de la vérité retrouvée.
Le changement s'impose. Car la persévérance dans l'erreur peut créer des mécomptes nouveaux . Je vois
M. Wells qui s'excite contre le Kaiser et M. Krupp. Jacques Bainville lui a déjà péremptoirement répondu par anticipation dans l'article qu'on vient de lire, écrit loin de Paris/. Il y a cent vingt-cinq ans, la France, pour venir à bout des « tyrans, des rois conjurés », dut recourir aux procédés et aux méthodes militaires de la monarchie qu'elle venait de renverser ; la France dut abdiquer les méthodes oratoires et libérales de la Constituante, qu'elle avait tant pratiquées et applaudies, pour se ranger au réalisme, à l'empirisme organisateur de ces comités delà Convention qui, à l'automne de 1794, publiaient le plus bel éloge qui ait jamais pu être écrit de la politique bourbonnienne. Comme ces comités, on peut suppléer quelque temps à la monarchie. Suppléera-t-on à Krupp? Et peut-on venir à bout d'un fondeur de canons autrement que par un autre fondeur de canons? 11 n'y a pas longtemps, on affectait de mépriser et d'insulter comme les exploiteurs des peuples européens les chefs de la métallurgie française. Mon maître Anatole France répudiait dans un banquet de 1911 une « grandeur de ferraille». Où seraient nos armées sans cette grandeur-là? Que deviendraient nos soldats sans cet admirable colonel Déport, constructeur du 75, et sans ces admirables généraux Mercier, Deloye, Langlois, Sainte-Claire- Deville, Billot, qui collaborèrent soit à sa construction, soit à son adoption? Nos fantassins entourent
1. Article paru en tète de VAclio)i française, intitulé : « L'État briganil » (ou l'État prussien) une des nombreuses pages <iui annonçaient les analyses knninoub('< do 17//s'( //e de deux pcujdes.
de leurs bras et couvrent de baisers cette arme de salut. Les officiers réfléchis qui ont vu la scène se sont dit très certainement qu'un émule de Krupp peut être le plus précieux et le plus bienfaisant des amis de l'humanité. De même qu'on ne tire pas le canon contre les idées, on ne lance pas les idées contre le canon, surtout des idées fausses, surtout des idées contradictoires ! La vérité humaine, d'accord avec toutes les vérités françaises, est qu'on ne vient à bout du fer et du feu qu'au moyen du feu et du fer. Encore faut-il savoir manier ces armes et les utiliser et, pour les utiliser, ne point se faire de chimère. M. Wells, qui a beaucoup de talent, est-il très raisonnable de prêcher avec tant de passion une croisade contre Krupp et Guillaume tout en disant aux Allemands qu'il n'en veut pas à leur « unité »? D'autres révolutionnaires font chorus et déclarent que, l'Alsace et la Lorraine une fois reconquises, on laissera la douce Germanie aux braves Germains. Combien se montraient plus sensés les écrivains de la Bataille syndicaliste qui souhaitaient voir s'établir non pas certes une^ mais plusieurs Républiques, beaucoup de Républiques, en Allemagne! La paix et la liberté des peuples européens ne s'étabHront qu'à ce prix. Veut-on absolument négliger cette condition? C'est parfait, mais aussi tout sçra à recommencer avant peu d'années. Qui sera attrapé? Sans doute M. Wells et ses approbateurs d'aujourd'hui, mais aussi et surtout le malheureux pubhc qu'ils auront induit en erreur. On trouve nos conditions impitoyables. Ne voit-on pas que c'est de notre côté qu'est la vraie pitié? C'est nous qui nous affligeons à la pensée des
i3'2 LA FRANCE SE SAUVE ELLE-MÏ-ME.
charniers à venir qu'amoncellera le simple elTel d'une grande erreur. Evitez celte erreur. Vous épargnerez aux hommes futurs de nouveaux massacres. Je sais qu'on appelle ces erreurs-là des « idées modernes ». Les pauvres vieilles! Admirez ce qu'elles pesèrent à Vienne, à Berlin dans la conscience des plus « modernistes », je veux dire des plus avancés des politiciens d'Autriche et d'Allemagne. Elles n'ont rien pesé du tout devant l'idée de la nation. Et c'est l'idée de la nation qui soulève aujourd'hui Paris et nos provinces. L'idée de nation est la reine du monde. Il n'y a au-dessus des nations que la papauté et la fraternité catholique. Tout le reste pâlit devant cette idée dominante. Tout le reste tombe au néant. Si la propagande républicaine ou démocratique pouvait apporter un millionième de puissance réelle à la défense de la nation, en notre qualité de nationalistes avant tout nous serions les premiers à pousser de ce côté-là. Des « vive la République! » ou des < vive l'Humanité! » qui sauveraient la France et qui écraseraient la barbarie germanique seraient les bienvenus! Mais nous ne voyons plus nulle part de trace bien forte d'un sentiment qui fut si fort : en France comme ailleurs et, plus qu'ailleurs peut-être, c'est le Nationalisme qui ébranle, et qui emporte tout. Il n'y a plus qu'un cri de Vive la Natio du patriotisme conditionnel est finie. De la guerre et (le la victoire, sortira un patriotisme épuré, un patriotisme sans conditions, mais avec toutes ses conséquences d'organisation, de force, d'union, de prospérité et d'ordre public.