‹ Les conditions de la victoire (volume 2)Chapitre 88 sur 207 · LA LETTRE D'ANATOLE FRANCE · texte numérisé non relu

LA LETTRE D'ANATOLE FRANCE

A la clarté des flammes qui dévorent le plus haut lieu de la religion, de l'art, de l'hitoire de la Patrie,

Anatole France ne doute plus que nous ayons devant nous des barbares el que nous soyons les soldats du du genre humain. Il prévoit une longue guerre. Il veut que nous soyons « formidables et magnanimes ». Mais comme la lettre qu'il a écrite pour cette déclaration paraît vouloir récompenser M. Gustave Hervé des monumentales bêtises que le directeur de la Guerre Sociale a écrites tous ces jours-ci, il en ressort avec clarté que la grandeur d'âme devra consister à traiter un peuple barbare comme s'il était civilisé et à le combler de présents que ce demihomme, cette espèce de faune encore mal tiré de la fange natale, retournerait infailliblement contre nous et contre lui-môme. On laisserait des- armes dangereuses à l'enfant sauvage! On remettrait au nègre blond le moyen de reforger et d'utiliser les terribles engins de la foudre et de l'air! Puis, à l'explosion nouvelle, une nouvelle et belle lettre de M. Anatole France porterait jusqu'au bout du monde l'harmonieuse flétrissure de cette barbarie.

Si pareil malheur arrivait, le barbare ce serait lui. Ce serait Anatole France en personne. Et sa barbarie ne serait pas seulement ignorance, elle n'aurait pas seulement foulé aux pieds les Icijons de l'expérience et de la raison, elle serait compliquée de cruauté. Les petits soldats de la France tombés de nouveau par milliers dans nos sillons, au cours de la funeste guerre provoquée par l'imprudence d'une générosité mal placée relèveraient vers lui leurs visages sanglants et crieraient. 0, cricraicn! iL>, Anatole France^ vous V aurez bien voulu! En entraînant le peuple frantjais à « admettre dans son amitié »

ces anciens massacreurs barbares de nos pères et de nos grands-pères, vous leur avez donné de nouveaux espoirs de carnage, de nouveaux moyens, et de nouvelles possibilités de massacres; c'est de votre folie atroce, philanthrope cruel, que ces ruisseaux de sang découlent comme de leur source. Vous n'aurez pas voulu mettre les Allemands dans l'impossibilité de nous nuire. Regardez, regardez, ce qu'a voulu, par contre, votre abominable bonté !

Mais j'espère que ces cris horribles ne s'élèveront pas. On n'écoutera ni France, ni Naquet, ni Hervé. On entendra la voix irritée des Françaises, mères, épouses, sœurs, qui veulent bien être généreuses et sacrifiées, mais non point sottes, non point dupes! L'une d'elles dont le fils en est à sa troisième blessure depuis six semaines de guerre nous écrit que <r jamais le peuple français, si épris soit-il de cha- « rite et de bonté envers les faibles, ne consentirait « à recevoir dans son amitié au lendemain de Técra- « sèment de son mortel ennemi, les bandits qui comct posent actuellement la horde de Guillaume, assas- « sin de femmes et d'enfants et destructeur de cathé- « drales.... >

Le peuple romain, dont France veut invoquer les précédents en faveur de Gustave Hervé, « admettait dans son amitié » les vaincus qui s'en montraient dignes. Avant de conférer ses droits, sa justice, sa paix à l'universalité des nations, il avait fait l'éducation de la terre habitée ; or, la question qu'on agite depuis des siècles est précisément de savoir si l'Allemand n'est pas le plus indécrottable des animaux.

Depuis les Othons et les Charles, il en est à sa qua-

Irième lentalive d'Empire et celle-là s'abîme comme les autres, plus que les autres, dans l'absurdité et dans l'infamie, en infligeant à la civilisation le recul le plus complet qu'elle ait eu à subir depuis seize cents ans. Ce peuple allemand qui, selon l'expression toute latine de M. Balfour, sait créer la puissance, mais ignore l'art d'en user, doit ôlre rappelé à sa loi immémoriale qui n'est que de rendre des services de second plan : au bout d'un siècle d'obscures obéissances, le temps viendra peut-être d'examiner s'il est possible d'accorder un sourire à ce serviteur*.

1. L'auteur des Dieux ont soif n'a pas taiilé à wh' à quel point une parole imprudente l'avait isolé et trahi. Cinq jours plus tard, la Presse publiait de lui une nouvelle lettre qui rétablissait sa pensée. A ces malheureux mots « ramitiô du peuple français » assurée aux gens qui massacrent les enfants et brûlent les villes, un long frémissement avait reformé l'unité de l'esprit public. J'en veux donner ce témoignage qui m'arrive d'une province reculée en pleines Cévennes. Un père de famille écrit :

« Nous dînons à sept heures. Pendant le repas, je lis le journal pour tout ce qui reste de la famille, ma femme et mes trois plus jeunes enfants, les trois aînés étant à la guerre, sur le front, en train de batailler contre les Allemands.

« Hier, après avoir lu, dans YActioyi française du mercredi 23 septembre, votre article sur la lettre d'Anatole France, ma femme s est levée et, dans une sainte colère . — Je t'en prie, a-t-elle dit, écris à VAction française et dis bien que nous consentons à offrir à la France la vie de nos trois chers aînés : mais à la condition que leur sang ne soit pas inutilement versé et que leur mort serve au démembrement de cette race maudite, de ce bandit de peuple allemand. »

Ces deux parents français, ce père et celte mère, témoins vénérables de la cité, et pénétrés des sentiments de l'humanité véritable, souffrent plus à vif que personne du fléau de la guerre, puisque trois de leurs enfants y sont personnellement hasardés. Mais pour snpjmrter la pensée de tels

malheurs, pour concevoir l'image de pareils sacrifices, ils ont aussi besoin de les savoir utiles. La guerre, hélas, oui! mais, en vue de la paix, de la paix durable et prospère, non de ces perpétuels recommencements auxquels voudrait nous exposer une politique d'irréflexion. C'est ce que M. France ne pouvait tarder à sentir. Il écrit, cette fois :

« Ne détournons pas notre pensée de nos soldats, plus grands que leurs grands ancêtres, et dont le courage fera l'éternel émerveillement du monde.

« Beaucoup sont tombés : il en tombe au moment où j'écris, et cette idée fait trembler ma main; il en tombera encore, hélas! Du moins, le sang de ces jeunes hommes et les larmes des mères n'auront pas coulé en vain. Il en naîtra la victoire, et ce sera le triomphe de la justice et de la Hberté.

« Avec quelle tendre admiration, quelle pieuse reconnaissance nous contemplons ces héros qui, par un effort surhumain allègrement accompli, par le sacrifice de leur vie encore en sa belle nouveauté, délivrent la patrie d'un ennemi monstrueux et sauvent l'Europe de la barbarie!

« Par eux, la victoire est assurée. Et (qu'on soit sans inquiétude à cet égard) nous exigerons de l'Allemagne toutes les réparations, toutes les restitutions dues, toutes les garanties nécessaires. »

M. Anatole France admet « toutes les garanties nécessaires »? 11 n'y a plus qu'à débattre si l'on peut réunir ces garanties en dehors d'un démembrement de l'Allemagne. Pure question de fait que chacun devrait pouvoir étudier en paix, et sans que personne s'échauffe.

M. Anatole France a parlé ailleurs de 1' « exécrable unité » de nos ennemis. -

24 septembre 1914.

M. Arthur Meyer a jugé « certainement inexact » que M. le ministre de l'intérieur ait « invité les préfets à surveiller de près le réveil de l'esprit religieux et nationaliste en France. » M. Arthur Meyer est plus près que nous de M. Malvy. Mais nous ne croyons pas qu'il y ait en ce moment sur le territoire français un fonctionnaire assez simple d'esprit pour se soucier de combattre l'inévitable. Quand des centaines de milliers d'hommes ont de fortes raisons de se demander s'ils seront morts ou vifs à la minute qui va sonner, il paraît naturel que le tour de leur esprit prenne la grave direction des méditations religieuses : l'indifférent d'hier devient ainsi le pratiquant d'aujourd'hui. De môme quand le dernier bien de l'homme terrestre, qui est la faculté de respirer l'air et de voir le ciel, est tous les jours exposé et sacrifié tout entier, jusqu'au dernier regard et jusqu'au dernier souffle, il n'est pas moins naturel que le premier objet de ce sacrifice complet, la Nation, la Patrie, prenne de ce fait une valeur croissante à ses yeux. Ce qui étonnerait un bon esprit c'est que ce double réveil religieux et nationaliste ne se produise pas! Ce qui étonnerait davantage, c'est que MM. les préfets puissent Terapêcher.

Quant aux reproches de particularisme politique, il est juste de les mépriser. Nous avons fait ici le crédit le plus large, l'apaisement de l'amnistie la

plus généreuse. Ce n'est pas d'ici que partent les critiques au gouvernement civil et au gouvernement militaire. Nous nous sommes au contraire appliqués à faciliter leur rude tâche de notre mieux. Nous avons approuvé et soutenu le départ pour Bordeaux. Et nous approuverons et soutiendrons de môme tout ce qui pourra être soutenu et approuvé.

Assurément, on ne saurait empêcher les Français, qui sont hommes et doués de raison, de réfléchir sur le jeu des effets ou des causes, de rechercher d'impersonnelles vérités. Stimulés par le patriotisme, illuminés par des événements décisifs, ils étudient les conditions où les a placés la démocratie républicaine. C'est les servir, les servir tous, que de les aider à débrouiller ce problème d'intérêt vital. Nous y portons des sentiments d'impartialité et de cordialité qui sont peu contestables et auxquels bien des adversaires ont rendu justice. D'autres, il est vrai, se trompent ou manquent de justice, tel M. René Millet, s'il parle de nous, quand il attribue à des « réactionnaires » la prétention « d'imposer leur Credo ». Nous n'avons jamais rien imposé. Nous avons proposé des sujets de réflexion qui sont d'une utilité publique pressante. Il nous est arrivé de plaindre ces temps-ci quelques esprits un peu trop faux. Nous ne croyons pas que depuis le désarmement du 5 août « devant l'ennemi » on ait pu relever dans nos colonnes un seul trait de nature à mettre en cause les volontés de qui que ce soit. Comme le dit un correspondant étonné de notre mansuétude, nous < avalons héroïquement notre chique », mais nous l'avalons.

En revanche, je puis montrer une publication qui s'intitule la Paix par le Droit et qui continue à nous l'aire une guerre violente, dont l'expression juridique est formulée ainsi : « Quand leur nationalisme est autre chose que l'étiquette à peine mensongère d'un parti de réaction politique.... » L'auteur de cette calomnie est le professeur Th. Ruyssen le fameux adversaire de la loi de trois ans, de la loi de salut. Or dans ce môme article où il nous calomnie, M. Ruyssen écrit cette élégante et froide antithèse : « Malheur à V Allemagne si ce rêve [de notre Revanche] se réalise! Malheur à nous sHl échoue! » Le malheur à l'Allemagne et le malheur à nous sont donnés à égalité.... Je n'ajouterai pas une syllabe de commentaire. Je m'en tiens à notre consigne du 5 août : « Devant Vennemi\ »

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