‹ Les conditions de la victoire (volume 3)Chapitre 109 sur 238 · LA LETTRE D'ANATOLE FRANCE · texte numérisé non relu

LA LETTRE D'ANATOLE FRANCE

A la clarté des flammes qui dévorent le plus haut lieu de lu religion, de l'art, de Ihitoire de la Patrie,

Anatole France ne doute plus que nous ayons devant nous des barbares et que nous soyons les soldats du du genre humain. Il prévoit une longue guerre. Il veut que nous soyons « formidables et magnanimes ». Mais comme la lettre qu'il a écrite pour cette déclaration paraît vouloir récompenser M. Gustave Hervé des monumentales bêtises que le directeur de la Guerre Sociale a écrites tous ces jours-ci, il en ressort avec clarté que la grandeur d'âme devra consister à traiter un peuple barbare comme s'il était civilisé et à le combler de présents que ce demihomme, cette espèce de faune encore mal tiré de la fange natale, retournerait infailliblement contre nous et contre lui-même. On laisserait des- armes dangereuses à l'enfant sauvage ! On remettrait au nègre blond le moyen de reforger et d'utiliser les terribles engins de la foudre et de l'air! Puis, à l'explosion nouvelle, une nouvelle et belle lettre de M. Anatole France porterait jusqu'au bout du monde l'harmonieuse flétrissure de cette barbarie.

Si pareil malheur arrivait, le barbare ce serait lui. Ce serait Anatole France en personne. Et sa barbarie ne serait pas seulement ignorance, elle n'aurait pas seulement foulé aux pieds les leçons de l'expérience et de la raison, elle serait compliquée de cruauté. Les petits soldats de la France tombés de nouveau par milliers dans nos sillons, au cours de la funeste guerre provoquée par l'imprudence d'une générosité mal placée relèveraient vers lui leurs visages sanglants et crieraient. 0, crieraien[-ils, Anatole France, vous l'aurez bien voulu! En entraînant le peuple français à « admettre dans son amitié »

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CCS anciens massacreurs barbares de nos pères et de nos grands-p('res, vous leur avez donné de nouveaux espoirs de carnage, de nouveaux moyens, et de nouvelles possibilités de massacres; c'est de votre folie atroce, philanthrope cruel, que ces ruisseaux de sang découlent comme de leur source. Vous n'aurez pas voulu mettre les Allemands dans l'impossibilité de nous nuire. Regardez, regardez, ce qu'a voulu, par contre, votre abominable bonté !

Mais j'espère que ces cris horribles ne s'élèveront pas. On n'écoulera ni France, ni Naquet, ni Hervé. On entendra la voix irritée des Françaises, mères, épouses, sœurs, qui veulent bien être généreuses et sacrifiées, mais non point sottes, non point dupes! L'une d'elles dont le fils en est à sa troisième blessure depuis six semaines de guerre nous écrit que « jamais le peuple français, si épris soit-il de cha- « rite et de bonté envers les faibles, ne consentirait « à recevoir dans son amitié au lendemain de l'écra- « sèment de son mortel ennemi, les bandits qui com- « posent actuellement la horde de Guillaume, assas- « sin de femmes et d'enfants et destructeur de cathé- « drales.... »

Le peuple romain, dont France veut invoquer les précédents en faveur de Gustave Hervé, « admettait dans son amitié » les vaincus qui s'en montraient dignes. Avant de conférer ses droits, sa justice, sa paix à l'universalité des nations, il avait fait l'éducation de la terre habitée ; or, la question qu'on agite depuis des siècles est précisément de savoir si l'Allemand n'est pas le plus indécrottable des animaux.

Depuis les Othons et les Charles, il en est à sa qua-

trième lentalive d'Empire et celle-ià s'abîme comme les autres, plus que les autres, dans l'absurdité et dans l'infamie, en infligeant à la civilisation le recul le plus complet qu'elle ait eu à subir depuis seize cents ans. Ce peuple allemand qui, selon l'expression toute latine de M. Balfour, sait créer la puissance, mais ignore l'art d'en user, doit être rappelé à sa loi immémoriale qui n'est que de rendre des services de second plan : au bout d'un siècle d'obscures obéissances, le temps viendra peut-être d'examiner s'il est possible d'accorder un sourire à ce serviteur'.

l. L'auteur des Dieux ont soif n'a pas tardé à voir à quel point une parole imprudente l'avait isolé et trahi. Cinq jours plus tard. la Presse publiait de lui une nouvelle lettre qui rétablissait sa pensée. A ces malheureux mots " l'amitié du peuple français » assurée aux gens qui massacrent les enfants et brûlent les villes, un long frémissement avait reformé l'unité de l'esprit public. J'en veux donner ce témoignage qui m'arrive d'une province reculée en pleines Cévennes. Un père de famille écrit :

« Nous dînons à sept heures. Pendant le repas, je lis le journal pour tout ce qui reste de la famille, ma femme et mes trois plus jeunes enfants, les trois aînés étant à la guerre, sur le front, en train de batailler contre les Allemands.

« Hier, après avoir lu, dans YAclioii française du mercredi 23 septembre, votre article sur la lettre d'Anatole France, ma femme s est levée et, dans une sainte colère : — Je t'en prie, a-t-elle dit, écris à l'Action française et dis bien que nous consentons à offrir à la France la vie de nos trois chers aines : mais à la condition que leur sang ne soit pas inutilement versé et que leur mort serve au démembrement de cette race maudite, de ce bandit de peuple allemand. ••

Ces deux parents français, ce père et cette mère, témoins vénérables de la cité, et pénétrés des sentiments de l'humanité véritable, souffrent plus à vif que personne du fléau de la guerre, puisque trois de leurs enfants y sont personnellement hasardés. Mais pour supporter la pensée de tels

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malheurs, pour concevoir l'image de pareils sacrifices, ils ont aussi besoin de les savoir utiles. La guerre, hi^las, oui! mais, en vue de la paix, de la i)aix durable et prospère, non de ces perp(^tuels recommencements auxquels voudrait nous exposer une politique d'irréflexion. C'est ce que M. France ne pouvait tarder à sentir. Il écrit, cette l'ois :

« Ne détournons pas notre pensée de nos soldais, plus grands que leurs grands ancêtres, et dont le courage fera l'éternel émerveillement du monde.

« Beaucoup sont tondjcs : il en tombe au moment où j'écris, et celte idée fait trembler ma main; d en tombera encore, hélas! Du moins, le sang de ces jeunes hommes et les larmes des mères n'auront pas coulé en vain. Il en naîtra la victoire, et ce sera le triomphe de la justice et de la liberté.

« Avec quelle tendre admiration, quelle pieuse reconnaissance nous contemplons ces héros qui, par un eflort surhumain allègrement accomi)li, par le sacrilice de leur vie encore en sa belle nouveauté, délivrent la patrie d'un ennemi monstrueux et sauvent l'Europe de la barbarie!

« Par eux, la victoire est assurée. Et (qu'on soit sans inquiétude à cet égard) nous exigerons de l'Allemagne toutes les réparations, toutes les restitutions dues, toutes les garanties nécessaires. »

M. Anatole France admet « toutes les garanties nécessaires »? 11 n'y a plus qu'à débattre si l'on peut réunir ces garanties en dehois d'un démembrement de l'Allemagne. Pure question de fait que chacun devrait pouvoir étudier en paix, et sans que personne s'échaulTe.

M. Anatole France a parlé ailleurs de 1" ■< exécrable unité • de nos ennemis.

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