DÉCADENCE ALLEMANDE ET SIMPLE CRISE FRANÇAISE
IG octobre 1914.
M. l'abbé WeLlerlé n'interprète pas tout à fait comme nous le phénomène scandaleux de l'Allemagne guerrière, mais il verse au débat des faits curieux, fort bien observés, dont il faut faire profiter le public. Exposant dans la France de demain les raisons qui ont dicté le choix de l'heure à Guillaume II et qui Tout peut-être obligé à se hâter, il note ce détail digne de remarque :
Depuis quelques années une crise se produisait dans
le recrutement des officiers de réserves
Les fils de familles bourgeoises, peu soucieuxde perdre un temps considérable en longues et fréquentes périodes d'instruction et ennuyés de rester soumis toute leur vie durant au duel obligatoire, refusaient en masse de passer l'examen d'officiers de réserve...
Ainsi, dans la prospérité économique de l'Empire, toute une classe, grande, puissante, dont le nombre s'accroissait, en même temps que l'influence, cessa de prendre goût à ce métier des armes, dont elle s'était férue un instant. Le fait confirme ce que nous avons toujours pensé : l'Allemagne fait une maladie historique, maladie nationale, diathèse d'un peuple vers sa décadence. L'excellente parole de M. Balfour s'y vérifie encore : la classe moyenne allemande, habile à « créer » sa puissance, n'aura pas su en mieux « user » que le reste du peuple allemand.
DECADENCE ALLEMANDE. :.l^
Chose curieuse, dans la môme période, noire bourgeoisie a failli connaître un état analogue, mais par des causes différentes. Les causes du mal ne lui étaient pas intérieures elles lui venaient du dehors: de l'Etat. L'État pendant quinze ans environ a fait ce qu'il a pu pour décourager et dégoûter la jeunesse du métier des armes et de l'accession au corps des officiers. Comme exemple typique de cet « ancien cours», le cours d'avant Agadir, on peut rappeler l'abolition par M. Clemenceau des préséances militaires stipulées au décret de Messidor, mais ce fut lu un point d'aboutissement, presque le sommet de la courbe : auparavant avaient sévi les humilialions prodiguées aux chefs de l'armée, les réductions systématiques du budget de la Guerre, la suppression du service des Renseignements, l'abolition de la dot réglementaire, les fiches. L'État se comportait comme s'il ne voulait plus avoir autour de lui de Iraîneurs de sabres. Il ne parvint qu'à réduire dans de fortes proportions (plus d'un tiers, a-t-on dit) le nombre des aspirants aux Écoles militaires. L'essentiel pourtant fut fidèle. La nation, par sa force spontanée, par sa nature propre, a réagi contre la volonté de l'État.
La France a, comme pépinière d'officiers, de quinze à vingt mille familles militaires dont les membres, « servant » aux armées de père en fils, excellent dans l'art de donner les exemples de la bravoure et de la mort. Bien que ces familles, portant « des noms à courant d'air », comme disait le général André, fussent particulièrement visées par la méfiance de l'État, elles restèrent à leur poste, solidement, et continué-
rent d'envoyer à Saint-Cyr, à Navale, à Saumur, à Fontainebleau le même nombre de futurs officiers. Et comme en France, de tout temps, l'ascension des classes se fait essentiellement par l'armée, les autres familles, les familles purement bourgeoises avaient à peine ralenti l'ancien mouvement. En outre, le vide artificiel creusé par l'État du côté de la bourgeoisie a été comblé en très grande partie par le peuple qui, subissant la loi de l'usage ancien, s'est hâté de profiter des ouvertures de Saint-Maixcnt et de Saumur pour gagner ainsi une étape.
Donc, le mal fait par un État révolutionnaire a été compensé dans une proportion considérable par la nature des traditions du peuple français. C'est l'inverse de ce qu'on a vu en Allemagne, où, malgré son essence militaire, l'État s'est heurté à l'épaisseur, à la lenteur, au lourd utilitarisme du grossier animal germanique enfin parvenu aux satisfactions du profit, de l'aisance et de la richesse.