PORTÉE POLITIQUE ET MORALE DE L'ENCYCLIQUE
Les paroles de paix du Pontife catholique romain auront-elles la force de vaincre la ruée de la haine internationale? Les nations seront-elles sensibles à ce que S. S. Benoît XV appelle son premier « frémissement dafCection pour tout ce qui louche l'humanité »? C'est une autre question et qui porte sur un autre ordre. Mais, là encore, il faut admirer la gravité, on voudrait oser dire le réalisme avec lequel l'Encyclique, pour viser l'avenir, s'applique à peser et à mesurer exactement les données du passé.
Au lieu qu'il est impossible de lire sans bailler d'indifférence cl d'ennui les tirades oratoires qu'alignent les clients et confrères de M. d'Estournelles de Constant, ici les conditions normales de la vie humaine se trouvent saisies et envisagées telles
quelles et comme chacun peut les voir. Certains points ne peuvent manquer d y échapper absolument à des profanes, mais d'autres concordent de la façon la plus saisissante avec les préoccupations nécessaires des citoyens. Personne n'y peut être insensible. Ainsi l'analyse des causes de la Guerre porte également sur la guerre extérieure et intérieure : nous sommes chez les philosophes et non chez les rhéteurs; s'il est horrible de se massacrer de peuple à peuple, il l'est plus encore de s'entretuer au sein d'une même nation.
Au nombre des causes de guerre, le Pape relève l'injustice dans les relations des classes inégales qui pourraient s'aimer. Le Pape donne cette explication des guerres sociales : le mépris de l'autorité depuis qu'on a voulu assigner au pouvoir pour toute origine la libre volonté des hommes ; cela revient à désigner l'élément d'anarchie et de lutte intestine inclus dans le libéralisme. Mais le point le plus digne d'être remarqué et médité est ce qui est dit du désir de bien-être matériel considéré comme un élément belliqueux. Notre jargon dirait : la cause économique. Certains ont exagéré le rôle de cet élément. Il ne faudrait pas le nier ni trop le réduire.
Tout le livre de Norman Angell, assez bien nommé la Grande Illusion, et qui n'est en effet qu'une illusion, mais sans grandeur, repose sur cette vue qu'il n'y aura plus de guerre quand on saura, quand on verra que la guerre ne paie pas ses frais. Le vrai est qu'elle cessera quand on croira cela, c'est-à-dire jamais : le grand producteur, le producteur effréné de richesses matérielles, le travailleur