‹ Les conditions de la victoire (volume 3)Chapitre 49 sur 238 · Article intitulé : Tenir bon · texte numérisé non relu

Article intitulé : Tenir bon

indiscrètes d'un esprit public trop mouvant. Le problème à résoudre est de laisser à l'opinion toutes ses forces d'adhésion et d'enthousiasme en s'efTorçant d'apaiser, d'anesthésier, d'fn)20/'/»'ses prurits de critique et de jugement. Non qu'il soit mauvais de juger. Non que le silence de la critique soit approbation aveugle de tout ce qui est tenté ou fait. Mais pour juger, il faut connaître, et il est trop clair que les connaissances, les renseignements manqueront au public et devront lui manquer. Comment public ou publicistes portoraienl-ilB, dès lors, un jugepient utile?

Sans doute il existe un homme précieux, M. Clemenceau qui, dans ses articles « patriotiques », comme dit le Temps, lance dans la circulation le bon et le mauvais, l'utile et le nuisible sans plus de réflexion qu'un enfant de six mois et qui se taille là-dedans une réputation d'impartialité, peut-être même de justice. Un tel homme est bien agréable! Il attroupe les gens pour donner des nouvelles ou distribuer des prix et des verges, rengainant ceci aujourd'hui pour le tirer demain et donnant de toute façon pâture aux nerfs, à la badauderie, à la malignité, à la duperie. Et de bons patriotes lui apportent déjà les éléments de la popularité qu'il tournera contre eux.... Attendez seulement la note des dégâts de ce touche-à-tout, elle ne viendra que trop tôt ! En supposant qu'elle soit courte, ce qui met les choses au mieux, on verra toujours se constituer, grâce à M. Clemenceau et, il l'espère, autour de lui, un pouvoir d'opinion, lequel si, par malheur, l'étoile de nos armes venait à pâlir quelques heures,

LES NOUVEAUX MINISTRES. '.l'.t

pourrait donner bientôt nu pouvoir politicjuc niiisi cprau pouvoir militaire, un fil assez rude à retordre. Ce prolecleur saura abafire. Et celui qui se fait applaudir en accordant l'éloge à d'admirables chefs militaires, se donnera alors les gants de les critiquer: avec quelle Apreté venimeuse, avec quelle folie rageuse, il suffit de se souvenir du Clemenceau d'hier pour concevoir celui de demain!

Le point noir est là. Et il n'est que là. Au nom de la France, évitons par-dessus tout les pressions sur le gouvernement d'une opinion extérieure au gouvernement, afin que ce gouvernement ne soit pas entraîné à exercer même pression sur l'autorité militaire. Que l'Armée soit laissée purement autonome par un gouvernement lui-même respecté dans tout son libre jeu. Il faut le défendre de toute influence de l'opinion. Étant, de sa nature, ignorante, passionnée et frivole, l'opinion est capable de provoquer tous les malheurs.

Veut-on un exemple terrible? Au 9 août 1870, comme au 2() août 191 i, c'est-à-dire dans les deux cas le 25^ jour de la guerre (je dois l'idée de ce synchronisme à notre admirable secrétaire de rédaction, ancien lieutenant de voltigeurs à Saint-Privat, le commandant Biot) il y eut aussi une crise ministérielle. Crise heureuse, car le cabinet qui succéda au cabinet Ollivier, s'il ne dura que trois semaines et demie, fit une telle besogne d'organisation, d'approvisionnement et de recrutement que le régime de Gambetla n'eut plus qu'à gaspiller les heureux éléments ainsi réunis sans môme parvenir à les épuiser. On trouvera, dans le beau livre Gam-

betta et la défense nationale de noire ami Dutrait- Crozon le détail du labeur militaire technique accumulé par ce ministère de vingt-quatre jours. Le grand effort réussi par le ministère Palikao ne témoignait pas d'aptitudes médiocres, il promettait à la patrie, sinon la victoire complète, au moins une résistance efficace et une paix digne de nous. Qu'estce qui perdit cet effort et brisa l'avenir de ce pouvoir actif, sérieux, (;ompétent? Peu de chose. Un élément purement psychologique et moral : la peur de l'opinion, des violences de l'opinion, dans un régime né de l'opinion et asservi à l'opinion en sa qualité parlementaire et plébiscitaire, cet élément qui décida l'envoi du maréchal de Mac Mahon le plus loin possible de Paris, dont on craignait les mouvements révolutionnaires, dans cette direction de Metz qui le conduisit à Sedan!

Le gouvernement ne pourra laisser à l'armée la liberté dont elle a besoin qu'à la condition d'être lui-même libéré des murmures et des censures de l'opinion. La défense nationale exige l'entière liberté du pouvoir politique. Le silence imposé aux politiciens comme aux nouvellistes est devenu la condition du salut public.

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