RENAN CHEZ JAURÈS
8 avril 1015.
Les lecteurs de VAclion française ont dépassé depuis longleiii[)s le stade où la conférence de Renan c Qu'esl-ce qu'une nation? > leur serait un point de départ de réflexions utiles; mais cette lecture ne peut être que profitable aux lecteurs de V Humanité qui Ta réimprimée hier et avant-hier.
Composé en 1882, réédité en 1887, le morceau n'est pas de la meilleure époque de Renan. 11 avait fait mieux onze années plus tôt, il devait faire mieux encore deux ans plus tard. Sur ces hautes affaires politiques, où il donne souvent des avis clairs et forts, Renan avait besoin d'être secoué par l'événement : grande guerre comme en 1870, agitation intérieure comme le boulangisme en 1889. En temps calmes, sa vue lucide des conditions du salut public le quittait. Il retombait à plat dans un quiétisme libéral où ses fantaisies romantiques, ses habitudes d'esprit allemandes, sa religiosité, allemande encore, avaient toute licence de le disputer à son bon sens et à sa raison, qui ne le reprenaient pas tous les jours.
Tel quel, ce Renan n'en apportera pas moins quelques vérités inouïes au public que le seul Jaurès alimentait depuis vingt ans. Si Renan représenta dans l'esprit français une forte pointe d'esprit germanique (elle est sensible môme dans la Héforme intellectuelle) Jaurès, réserve faite de quelques pro-
cédé» extérieurs de la rhétorique latine, signiGt l'invasion, l'annexion ou plutôt la submersion par la Germanie. De plus, Jaurès savait veiller à ce que certaines questions ne fussent jamais posées à sa tribune, à ce que certains faits ne fussent jamais rappelés, à ce que son lecteur ne connût le vaste monde que par les allusions prudentes qu'il y faisait. Son journal était devenu le type de la maison sans fenêtres. Elle était spécialement bouchée du côté que les consignes officielles de l'Université ordonnaient d'ignorer ou de négliger, tant en histoire qu'en philosophie polili(|ue.
Le Renan politique fera enfin son entrée à ÏHumanité. Compliments.
Les lecteurs de VHumanité ne seront pas surpris de le voir traiter de la tyrannie du roi de France. Mais ils verront Renan parler aussi de sa justice. Ils liront que ce roi a fait la plus parfaite unité nationale qui soit, ils le trouveront appelé le type idéal du cristallisateur séculaire. Les parties de l'étude qui ont manifestement vieilli (sur l'invasion germanique, depuis Fustel, sur la réunion du midi et du nord, depuis Luchaire) n'ajouteront pas grand chose à la provision de préjugés indispensable à un socialiste français; mais bien des aperçus nouveaux auront chance de faire naître la sensation d étonnemeni et le mouvement de curiosité paroîi commence toute la science.